Umberto Giordano: Marina - Eleonora Buratto, Freddie De Tommaso, Mihai Damian, Nicholas Mogg - Orchestra I Pomeriggi Musicali di Milano - Coro della Fondazione Teatro Petruzzelli - Vincenzo Milletarì
Umberto Giordano: Marina - Eleonora Buratto, Freddie De Tommaso, Mihai Damian, Nicholas Mogg - Orchestra I Pomeriggi Musicali di Milano - Coro della Fondazione Teatro Petruzzelli - Vincenzo Milletarì
À vingt ans, Giordano possède déjà l’essentiel : le sens du théâtre, l’urgence mélodique et une étonnante sûreté dramatique. Ressuscitée près de cent quarante ans après sa composition, Marina n’est pas un chef-d’œuvre oublié, mais un premier opéra d’une personnalité saisissante, porté par une distribution de premier ordre et la direction tendue de Vincenzo Milletarì.
Decca
Note: 4,5/5
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Il est rare qu’une œuvre de jeunesse retrouvée oblige à reconsidérer aussi nettement l’image que l’on se fait d’un compositeur. Marina, écrite par Umberto Giordano à vingt ans à peine, ne bouleverse certes pas la hiérarchie du répertoire, mais elle révèle déjà un homme de théâtre étonnamment sûr de ses moyens.
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Il est rare qu’une œuvre de jeunesse retrouvée oblige à reconsidérer aussi nettement l’image que l’on se fait d’un compositeur. Marina, écrite par Umberto Giordano à vingt ans à peine, ne bouleverse certes pas la hiérarchie du répertoire, mais elle révèle déjà un homme de théâtre étonnamment sûr de ses moyens.
Tout va vite. L’action est resserrée, les affects directement exposés, les caractères immédiatement lisibles. Dans ce drame situé sur fond de conflit balkanique, Giordano ne cherche ni le détour ni la sophistication psychologique : il vise l’impact. Et il l’obtient souvent avec une efficacité remarquable.
L’orchestration surprend par sa couleur et sa mobilité. On y entend moins la rugosité sèche d’un vérisme encore à naître que les prémices d’un langage plus fluide, presque puccinien par instants, où l’orchestre soutient, colore, relance le geste dramatique. Le jeune compositeur n’a pas encore trouvé ces grandes lignes mélodiques qui, plus tard, feront la fortune d’Andrea Chénier, mais son instinct vocal est déjà très sûr.
Eleonora Buratto s’impose immédiatement dans le rôle-titre. La voix est ample, charnue, homogène, avec un registre grave sensuel et un aigu lumineux. Mais l’essentiel tient à sa manière de modeler la phrase : rien de décoratif, rien d’appuyé. Elle donne à Marina une présence directe, sans chercher à surcharger un personnage dont l’écriture psychologique reste relativement simple. La grande scène finale profite particulièrement de cette franchise : l’émotion monte sans emphase inutile, jusqu’à un sommet vocal d’une belle intensité.
Freddie De Tommaso lui répond avec une couleur plus sombre, presque bronzée, qui convient idéalement à Giorgio. Son chant possède du poids, de l’ardeur, parfois même une rudesse bienvenue. Le duo central avec Buratto est l’un des grands moments de l’enregistrement : les deux voix s’affrontent et s’attirent avec un engagement qui donne soudain à l’œuvre une stature supérieure à celle que son seul livret pourrait laisser attendre.
Mihai Damian apporte à Lambro une noblesse inattendue, loin du simple jaloux de convention. Nicholas Mogg, de son côté, tire intelligemment parti du rôle de Daniele, bref mais suffisamment individualisé pour ne jamais paraître purement fonctionnel. C’est d’ailleurs l’un des mérites de la partition : en très peu de temps, Giordano sait déjà faire exister chacun de ses personnages.
Vincenzo Milletarì dirige l’ensemble avec un sens très sûr du rythme théâtral. Il maintient constamment la tension sans précipiter le discours, ménage les respirations nécessaires aux chanteurs et refuse tout alourdissement. Le chœur participe pleinement à l’action, y compris hors scène, et l’orchestre répond avec une énergie qui n’exclut jamais la couleur.
La force de cette interprétation est de prendre Marina totalement au sérieux.
Personne ne semble y voir un simple document historique ou une curiosité pour collectionneurs. Cette conviction générale permet justement de mieux percevoir les limites de l’œuvre : certains enchaînements restent convenus, plusieurs élans sont plus efficaces qu’originaux, et l’on attend encore le grand air inoubliable que Giordano apprendra bientôt à écrire.
Mais ces réserves n’affaiblissent pas vraiment l’intérêt du disque. Car Marina n’est pas seulement instructive ; elle fonctionne. Sa concision, sa tension, son lyrisme direct et sa capacité à faire monter rapidement les situations en font un objet théâtral solide, presque idéal pour une redécouverte scénique.
Ce qui fascine surtout, c’est d’entendre un compositeur en train de devenir lui-même. Les grandes réussites sont encore à venir, mais le geste est déjà là : cette façon de pousser la voix vers le paroxysme, de charger l’orchestre d’une fonction émotionnelle immédiate, d’accélérer le drame jusqu’à l’incandescence.
Marina n’est donc pas un chef-d’œuvre perdu. C’est peut-être mieux : le témoignage saisissant d’une vocation déjà pleinement formée.
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