Unsuk Chin - Double Concerto, Graffiti, Gougalon - Samuel Favre, Dimitri Vassilakis, Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse

Unsuk Chin - Double Concerto, Graffiti, Gougalon - Samuel Favre, Dimitri Vassilakis, Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse

Superbe réussite, et l’un des portraits les plus accomplis que l’on puisse aujourd’hui recommander pour entrer dans l'univers de la compositrice.















Alpha Classics ALPHA1200
Note: 4,5/5


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Après un remarquable portrait Ligeti, Pierre Bleuse et l’Ensemble intercontemporain abordent Unsuk Chin comme une évidence esthétique. Peu d’ensembles aujourd’hui possèdent à ce degré la maîtrise, la souplesse et l’intelligence de texture nécessaires pour donner à cette musique toute sa force de projection. Car le langage d’Unsuk Chin, malgré son extrême sophistication, ne saurait être réduit à une démonstration d’écriture ou à un raffinement de laboratoire. Il demande au contraire des interprètes capables d’animer la complexité, de faire respirer l’architecture, de donner à chaque détail une nécessité dramatique. C’est précisément ce que réussit ce disque, qui s’impose comme l’un des très grands portraits récents de l’univers orchestral et chambriste de la compositrice.

Le programme est idéalement construit. Gougalon, Double Concerto et Graffiti ne sont pas seulement trois œuvres significatives : elles composent ensemble une trajectoire très convaincante à travers les grands principes du style de Chin. On y retrouve son goût pour les cellules minimales génératrices d’illusions acoustiques, pour les timbres composites, pour les processus de superposition et de métamorphose, mais aussi pour une forme de théâtre intérieur où la mémoire, le geste, la matière et l’espace entrent dans un jeu constant de brouillage et de reformulation.

Gougalon apparaît ici comme une entrée en matière fascinante. Les six scènes inspirées d’un théâtre de rue coréen ne sont jamais traitées comme des vignettes pittoresques ou de simples tableaux de genre. C’est sans doute l’un des grands mérites de cette interprétation : elle refuse le naturalisme, refuse même en partie la couleur locale, pour faire de cette partition un travail de mémoire, presque une rêverie déformée. Les lamentations distordues, les petits claquements, les objets sonores volontairement triviaux — bouteilles, boîtes, chocs secs, tintements, craquements — ne sont pas ici des accessoires de décor, mais les signes d’un monde reconstruit par l’écoute intérieure. Là où d’autres lectures insistent sur la poussière de la rue, sur la théâtralité directe, Bleuse et l’Intercontemporain déplacent l’œuvre vers une abstraction très vivante, comme si ce carnaval sonore passait par le filtre du souvenir, voire de l’inconscient.

Cette orientation est passionnante, car elle met en valeur un trait fondamental d’Unsuk Chin : son économie. Chez elle, les effets les plus saisissants naissent souvent de matériaux extrêmement réduits. Quelques cellules suffisent à faire surgir tout un paysage acoustique. L’Ensemble intercontemporain comprend cela admirablement. Il transforme une notation parfois très concise en une véritable dramaturgie du timbre, sans jamais perdre la lisibilité des plans. Même lorsque la texture se densifie, même lorsque plusieurs strates se télescopent, l’écoute demeure claire. Cette clarté n’est jamais une sécheresse analytique : elle permet au contraire à la fantaisie de prendre corps.

Le Double Concerto forme le cœur battant de l’album, et peut-être l’apport le plus personnel de Pierre Bleuse dans ce programme. L’œuvre repose sur une idée fascinante : faire du piano, de la percussion et de l’ensemble non pas des entités en dialogue au sens traditionnel, mais les éléments d’un même organisme en transformation continue. Les solistes ne s’opposent pas à l’ensemble ; ils l’irradient, le déclenchent, l’aimantent. Les impulsions qu’ils lancent deviennent matière collective, puis reviennent transformées, distordues, amplifiées, fondues dans un tissu plus vaste.

Cette fusion est ici particulièrement réussie. Là où certaines approches antérieures accentuaient la dureté de l’impact, la netteté des chocs, voire le côté heurté des attaques, Bleuse choisit davantage le flux que la discontinuité. Le mouvement initial est conduit avec une impression de courant continu, comme si le Fliessend indiqué par la partition devenait non plus seulement un caractère, mais une véritable loi physique de l’œuvre. Ce choix change profondément la perception de la pièce. Le piano de Dimitri Vassilakis, avec ses sonorités préparées, et la percussion de Samuel Favre ne produisent plus simplement des collisions brillantes ; ils s’agrègent en un alliage métallique extraordinairement souple, presque irisé, où les résonances se soudent les unes aux autres. Les attaques de Favre n’agressent pas : elles s’épanouissent. Elles fleurissent dans l’espace plus qu’elles ne mordent le son. Cette manière de polir les transitoires, de fondre les frappes dans un champ résonant plus large, donne à l’œuvre une cohérence remarquable.

On comprend alors pleinement l’idée du « super-instrument » souvent associée à cette partition. Ici, ce n’est pas un concept abstrait : c’est une réalité perceptible. Piano, percussion et ensemble cessent d’être des instances séparées pour devenir les différentes faces d’un même corps sonore. Cette lecture dépasse ainsi la simple virtuosité ou le collage de textures. Elle met au jour quelque chose de plus profond : une pensée de la fusion, de la circulation énergétique, du devenir-timbre de la forme elle-même. C’est là une réussite majeure.

Graffiti vient couronner le disque avec une ampleur presque urbaine, presque monumentale. L’œuvre apparaît ici comme une vaste cité sonore, faite d’inscriptions, de recouvrements, d’effacements, de surfaces rugueuses et de profondeurs en clair-obscur. Dans Palimpsest, la musique procède par couches, abrasions, survivances : des idées semblent avoir été recouvertes, mais continuent d’affleurer sous la surface. Cette logique de l’écriture effacée, encore lisible en filigrane, est rendue avec beaucoup d’intelligence par Bleuse, qui contrôle avec sang-froid la succession et la superposition des plans.

Notturno urbano est peut-être le panneau le plus atmosphérique du triptyque. Gongs accordés, halos sul ponticello, nappes suspendues, résonances troubles : tout y concourt à une forme de brouillard nocturne, un smog harmonique où la ville semble moins représentée que rêvée dans un état d’apesanteur inquiète. Là encore, la réussite de l’interprétation tient à la précision avec laquelle chaque phénomène reste identifiable sans que l’ensemble perde sa pénombre. La matière demeure mystérieuse, mais jamais confuse.

La Passacaille finale impressionne par sa puissance constructive. Le principe traditionnel en est détourné avec une grande inventivité : la figure récurrente n’est pas une basse obstinée, mais une succession d’accords brefs, espacés, presque massifs, qui structurent l’espace comme des piliers de béton. Entre eux, les cordes filent, éclatent, sprintent en éclats acérés. Le spectre devient immense, net, presque vertigineux. On pourrait parler ici d’un gigantisme maîtrisé : l’écriture donne une sensation d’échelle monumentale, sans jamais se départir de sa précision de contour. Bleuse y exerce une autorité admirable, tenant ensemble bruit, hauteur, résonance et harmonie dans une même focalisation. Rien ne déborde, rien ne s’écrase, rien ne se brouille.

La réussite du disque tient aussi beaucoup à sa réalisation sonore. La prise de son, très détaillée, dessine chaque instrument avec une finesse granuleuse, presque tactile, tout en laissant respirer l’acoustique généreuse de la salle. C’est un point crucial dans cette musique, qui exige à la fois une extrême définition et un certain épanouissement du halo résonant. Trop de proximité tuerait la profondeur ; trop de fusion nuirait à l’articulation. Ici, l’équilibre est remarquablement trouvé. La texture garde son extrémité, son tranchant, son raffinement, mais s’inscrit dans un espace vivant.

Au total, ce disque confirme l’excellence de l’Ensemble intercontemporain dans un répertoire dont il maîtrise intimement les codes, mais il affirme aussi très nettement la personnalité de Pierre Bleuse. Sa direction ne cherche ni l’objectivité sèche ni la séduction superficielle. Elle organise l’énergie, éclaire la construction, laisse vivre l’étrangeté sans l’exotiser, donne à la virtuosité un véritable horizon formel. C’est ce qui rend ce portrait si convaincant : il ne présente pas seulement trois œuvres brillamment exécutées, il donne à entendre un monde.

Pour certains auditeurs, l’écriture d’Unsuk Chin pourra garder une part de distance. Son art de la prolifération contrôlée, son refus des trajectoires expressives trop immédiatement lisibles, sa manière de préférer la métamorphose continue à l’éloquence traditionnelle peuvent retenir l’adhésion immédiate. Mais l’interprétation atteint ici un tel niveau de cohérence, de lisibilité et d’invention qu’elle emporte la conviction. Ce disque fait apparaître Unsuk Chin non seulement comme une immense coloriste, mais comme une compositrice de l’espace mental, de l’énergie en circulation, du théâtre abstrait et de la mémoire transformée.

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