Les cartes postales pianistiques de Stephen Hough / Stephen Hough’s Piano Postcards - Sir Stephen Hough, piano

Les cartes postales pianistiques de Stephen Hough / Stephen Hough’s Piano Postcards - Sir Stephen Hough, piano

Avec Piano Postcards, Stephen Hough renoue avec la grande tradition du bis, de la transcription et de la miniature de caractère. De Rachmaninov à Disney, de Chaminade à Schumann, de Mexico à Paris ou New York, il compose moins un récital qu’un autoportrait en voyageur : élégant, curieux, virtuose sans ostentation, capable de faire tenir un monde en quelques mesures.















Hyperion
Note: 5/5


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Stephen Hough a toujours eu le goût de ces pièces que l’on plaçait autrefois en fin de récital : miniatures tendres, paraphrases virtuoses, transcriptions improbables, morceaux de salon et autres gourmandises auxquelles les grands pianistes de l’âge d’or donnaient autant de soin qu’aux œuvres majeures.
Piano Postcards pousse cette inclination jusqu’à en faire le principe même d’un album.

Le voyage est géographique — Paris, New York, Vienne, Japon, Taïwan, Mexique — mais aussi temporel et stylistique. On passe de Haendel à Disney, de Schumann à Rachmaninov, de Chaminade à une chanson popularisée par Nat King Cole. Sur le papier, le programme pourrait ressembler à une succession de bibelots. Sous les doigts de Hough, il devient une réflexion très personnelle sur l’art de dire beaucoup avec peu.

La Mary Poppins Suite en donne le ton. Hough traite les mélodies des frères Sherman avec le sérieux ludique d’un Liszt ou d’un Busoni face à un air populaire. Chim Chim Cher-ee prend des couleurs nostalgiques, Feed the Birds s’auréole d’un lyrisme tendre, tandis que Supercalifragilisticexpialidocious devient une véritable paraphrase de concert, saturée de citations, de détours et de clins d’œil. Beethoven y croise Rimski-Korsakov avec une malice assumée. L’accumulation pourrait presque paraître trop spirituelle, mais Hough possède l’élégance nécessaire pour transformer la démonstration en sourire.

Cette tradition du pianiste-compositeur irrigue tout le disque. Dans le Vol du bourdon revu par Rachmaninov, la virtuosité est étourdissante mais jamais sèche : le trait coule avec une étonnante onctuosité, presque avec volupté. Même impression dans le Liebesleid de Kreisler, où Hough fait chanter la transcription de Rachmaninov avec un mélange de chic viennois et de mélancolie qui semble appartenir à une époque disparue.

Le Prélude op. 32 n° 12 de Rachmaninov lui-même confirme cette faculté à conserver la transparence au cœur de la densité. Hough ne surcharge jamais le clavier ; il laisse affleurer les voix intérieures, maintient l’élan et évite toute complaisance dans le gros son.

Plus rare, le Prélude op. 12 n° 2 d’Abram Chasins, composé en 1928, semble d’ailleurs prolonger naturellement ce monde. Son lyrisme élégiaque et ses harmonies généreuses pourraient presque passer pour un Rachmaninov oublié. Hough le défend avec assez de conviction pour que cette parenté ne tourne jamais au pastiche.

Le disque devient plus personnel encore lorsque Hough arrange lui-même des mélodies populaires ou enfantines. Aka tombo, chanson japonaise de Kōsaku Yamada, est traitée avec une simplicité presque nue. Quelques accords, une ligne laissée en suspension, et l’impression d’un souvenir lointain se suffit à elle-même. Même délicatesse dans le Spring Breeze Prelude de Deng Yu-Hsien, dont les effluves harmoniques ne sont pas sans évoquer un romantisme tardif européen filtré par un autre imaginaire.

Disney revient avec Do You Want to Build a Snowman? de Frozen, Reflection de Mulan ou Remember Me de Coco. Hough refuse là encore tout crossover facile. Il ne cherche pas à ennoblir ces mélodies mais à révéler ce qu’elles peuvent devenir lorsqu’elles passent par le langage du piano de concert.

Même démarche avec Cielito lindo, chanson traditionnelle mexicaine, ou Nature Boy, standard rendu célèbre par Nat King Cole. La simplicité mélodique demeure intacte ; Hough enrichit sans étouffer, colore sans surcharger. Il sait surtout qu’un bon arrangement suppose parfois de résister à la tentation d’en faire davantage.

C’est précisément ce qu’il pratique avec Chaminade, dont il joue les œuvres sans les retoucher. La Toccata retrouve une vivacité ébouriffante, Les Sylvains un pittoresque délicat où l’ombre de Grieg n’est jamais très loin, tandis que le Thème varié semble sortir d’une précieuse boîte à musique. Hough restitue à cette musique sa distinction sans la rendre mièvre et rappelle que le piano de salon peut contenir bien plus de subtilité qu’on ne lui en prête.

L’Andaluza de Granados bénéficie du même mélange de fantaisie et de délicatesse. Le rythme reste souple, jamais caricatural, la couleur espagnole suggérée plutôt qu’appuyée. Dans le Menuet en sol mineur de Haendel arrangé par Kempff, Hough change encore de monde : toucher plus droit, respiration plus noble, pédale parcimonieuse. Quelques mesures suffisent à faire apparaître une élégance intemporelle.

Malcolm Williamson apporte deux autres cartes postales particulièrement savoureuses. Flower-Sellers (Place de la Madeleine) peint un Paris de 1961 entre valse, flonflon et souvenir de café-concert ; Broadway change aussitôt de rythme et d’éclairage. Hough excelle dans ces instantanés urbains, où trois gestes pianistiques suffisent à installer une atmosphère.

La nature fournit d’autres refuges. L’Étude op. 76 n° 2 de Sibelius séduit par une limpidité presque aérienne. To a Wild Rose de MacDowell, si facilement sentimentale, conserve ici une pudeur exemplaire. Quant à Vogel als Prophet de Schumann, il devient l’un des véritables joyaux du disque. Sous les doigts de Hough, l’oiseau ne chante pas tant qu’il n’interroge : les phrases frémissent, se suspendent, disparaissent dans une inquiétante demi-lumière.

Et puis vient le Murmure du printemps de Christian Sinding, conclusion idéale de ce grand livre d’images. Entre lyrisme nordique et élan romantique, Hough laisse enfin la musique s’épanouir sans ironie, comme si toutes ces cartes postales convergeaient vers un dernier souvenir de nature.

La prise de son, réalisée à Londres entre 2020 et 2024, accompagne parfaitement ce parti pris. Le piano s’inscrit davantage dans la profondeur que dans la largeur, sans séparation artificielle des plans. Une réverbération généreuse enveloppe l’instrument d’un halo agréable tout en conservant une définition suffisante du trait. Ce léger recul convient particulièrement à un album qui repose davantage sur la mémoire et la suggestion que sur l’impact frontal.

La cohérence du programme ne naît donc pas du répertoire mais du regard de Hough. Il n’existe chez lui aucune hiérarchie entre grande et petite musique, entre pièce canonique et chanson populaire. Ce qui compte est la capacité d’une mélodie, d’un rythme ou d’une harmonie à contenir une émotion immédiatement reconnaissable.

Quelques pages peuvent sembler plus anecdotiques que d’autres ; certains traits d’esprit de la Mary Poppins Suite frôlent même la surenchère. Mais l’ensemble séduit par une qualité devenue rare : le goût. Hough possède le raffinement technique nécessaire pour tout jouer, mais surtout l’intelligence de savoir quand ne pas le montrer.

Piano Postcards est ainsi moins un récital qu’un portrait en creux. On y retrouve le virtuose, l’arrangeur, le compositeur, le mélomane sans frontières et l’héritier assumé d’une tradition où le pianiste était aussi conteur.

Un album de gourmandises, certes, mais de celles dont l’arrière-goût persiste longtemps après l’écoute.

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