Homage to Heifetz: Œuvres de Lalo, Korngold, Debussy et Manuel Ponce - María Dueñas, violon - Itamar Golan, piano - Simón Bolívar Symphony Orchestra of Venezuela - Gustavo Dudamel, direction

Homage to Heifetz: Œuvres de Lalo, Korngold, Debussy et Manuel Ponce - María Dueñas, violon - Itamar Golan, piano - Simón Bolívar Symphony Orchestra of Venezuela - Gustavo Dudamel, direction

María Dueñas rend hommage à Heifetz sans tenter d’en reproduire le style : son violon est plus large, plus généreux, plus incandescent, parfois presque hubermanien dans son ardeur. Lalo lui convient idéalement, Korngold un peu moins, tandis que les miniatures avec Itamar Golan — surtout La chevelure — révèlent une profondeur et un mystère qui donnent au projet sa véritable légitimité.















Deutsche Grammophon
Note: 4,5/5


Visionner le clip vidéo
Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

Rendre hommage à Heifetz est un exercice redoutable, car son style demeure l’un des plus immédiatement reconnaissables de toute l’histoire du violon enregistré : vibrato serré, attaques d’une précision presque insolente, glissandi millimétrés, son intensément focalisé plutôt que généreux, et cette manière de concentrer l’émotion au lieu de l’étaler. María Dueñas choisit heureusement de ne rien imiter de tout cela. Son violon est plus ample, plus charnel, plus expansif, et l’on pense parfois davantage à Bronisław Huberman qu’à Heifetz tant son jeu privilégie la projection, l’élan et la générosité.

Cette différence est immédiatement perceptible dans la Symphonie espagnole de Lalo. Dudamel lance l’orchestre avec une énergie presque étourdie, dans une sorte d’ivresse sonore qui convient assez bien au tempérament de Dueñas. Elle ne retient rien : le son est large, les accents francs, les élans passionnés assumés jusqu’au bout. Là où Heifetz pouvait tirer la phrase vers une intensité concentrée, Dueñas l’ouvre, l’élargit, lui donne davantage de corps et de souffle.

Le résultat est très efficace, précisément parce que la violoniste ne cherche pas la comparaison directe. Sa lecture possède une vitalité propre, extrovertie, ardente, avec une vraie capacité à porter la ligne sur de longues arches. L’Intermezzo, que Heifetz omettait dans sa célèbre gravure, lui convient particulièrement bien : la vigueur et l’impact émotionnel de ce mouvement semblent faits pour son style généreux et direct.

Cette plénitude sonore peut cependant parfois devenir envahissante. Dueñas aime le grand geste, le phrasé nourri, les inflexions franches, et Dudamel l’accompagne volontiers dans cette direction. Dans Lalo, cela produit une lecture très vivante ; dans Korngold, la question devient plus délicate.

Le Concerto de Korngold est une œuvre où la luxuriance peut vite tourner à la saturation. Heifetz avait réussi quelque chose d’unique : concilier la virtuosité paganinesque avec un chant presque vocal, comme si le violon devenait réellement ce “Caruso” dont rêvait le compositeur. Dueñas possède les moyens techniques, la projection et la richesse de timbre nécessaires, mais elle touche moins directement à cette qualité de ligne qui donne à l’œuvre son pouvoir émotionnel.

Le Moderato nobile est solidement construit, très bien joué, mais le chant paraît parfois plus projeté que véritablement habité. La Romance retrouve heureusement davantage de souplesse et de tendresse, avec un bel allègement du son et une respiration plus intime. Le Finale, enfin, est virtuose, très engagé, presque flamboyant, mais c’est aussi là que l’on mesure le mieux la distance avec Heifetz : Dueñas impressionne par son énergie et sa richesse sonore là où le modèle frappait par la concentration et l’évidence.

Cela ne rend nullement sa lecture inférieure en soi ; elle est simplement d’une autre nature. Le problème de Korngold est qu’il appelle une forme de chant absolu qui supporte moins bien l’expansion continue que Lalo.

Les miniatures finales prennent alors une importance particulière, car elles déplacent complètement le centre de gravité de l’album. La fille aux cheveux de lin de Debussy, orchestrée, est jouée avec beaucoup de tendresse, mais c’est surtout dans les pièces avec piano que Dueñas semble trouver la dimension la plus juste de l’hommage.

Avec Itamar Golan, le discours devient plus intime, moins projeté, plus attentif aux inflexions. La plus que lente bénéficie d’une belle chaleur et d’un rubato très souple, mais sans excès de séduction. Le violon y chante naturellement, avec cette générosité qui est propre à Dueñas, mais débarrassée du besoin de remplir l’espace orchestral.

La chevelure est probablement le sommet du disque.

Ici, la violoniste abandonne presque toute volonté démonstrative. Le climat devient plus sombre, plus mystérieux, plus sensuel aussi, et le jeu gagne une profondeur qui manque parfois dans les grandes pages concertantes. Le timbre se fait plus voilé, les attaques plus discrètes, les silences plus lourds de sens. C’est précisément dans cette retenue que l’hommage à Heifetz devient le plus convaincant, non parce que Dueñas lui ressemble, mais parce qu’elle retrouve cette capacité à concentrer l’expression plutôt qu’à l’exposer.

Le fait qu’elle joue certaines de ces miniatures sur l’un des Stradivarius ayant appartenu à Heifetz ajoute évidemment une dimension symbolique, mais l’intérêt n’est pas seulement historique. L’instrument apporte un grain plus complexe, un médium plus sombre, une profondeur de couleur qui convient admirablement à cette musique. La prise de son met d’ailleurs très bien en valeur cette richesse, notamment dans les pièces avec piano.

Estrellita de Ponce referme l’album avec une douceur légèrement amère. Dueñas y retrouve son goût naturel pour le chant, mais avec davantage de retenue que dans Lalo ou Korngold. La pièce est savourée sans être surchargée, et l’on comprend alors que son hommage le plus sincère ne consiste pas à copier Heifetz, mais à renouer avec une certaine tradition du violon capable de faire de quelques minutes une véritable déclaration.

C’est finalement ce qui rend l’album intéressant. Dueñas n’a ni la focalisation extrême ni l’économie expressive de Heifetz, mais elle possède autre chose : une générosité de son, une énergie, une chaleur et une volonté de donner qui rendent son jeu immédiatement personnel.

Lalo profite pleinement de cette nature extrovertie ; Korngold, un peu moins, car son lyrisme appelle davantage de concentration que de déploiement. Les miniatures, en revanche, révèlent la violoniste sous son jour le plus profond, notamment dans une Chevelure où le mystère, la sensualité et la retenue trouvent enfin un équilibre idéal.

Un hommage intelligent parce qu’il accepte la distance entre modèle et héritière, et qui convainc surtout lorsque Dueñas cesse de regarder Heifetz pour simplement devenir elle-même.

Visionner le clip vidéo
Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Unsuk Chin - Double Concerto, Graffiti, Gougalon - Samuel Favre, Dimitri Vassilakis, Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse

Helmut Lachenmann - Works for String Quartet - Quatuor Diotima

Manon Papasergio - Per la viola bastarda - Manon Papasergio, basse de viole - Angélique Mauillon, harpe - Yoann Moulin, clavecin & orgue/positif - Clémence Niclas, soprano