Flamboyance - The Sound of Change - Music of the Flamboyant Era - Œuvres de Ciconia, Bellengues, Dufay, Tapissier, Binchois, Pierre de Molins, Don Paolo da Firenze, Vincenzo da Rimini, Landini, Matteo da Perugia et anonymes - Sollazzo Ensemble - Anna Danilevskaia, viola d’arco et direction
Flamboyance - The Sound of Change - Music of the Flamboyant Era - Œuvres de Ciconia, Bellengues, Dufay, Tapissier, Binchois, Pierre de Molins, Don Paolo da Firenze, Vincenzo da Rimini, Landini, Matteo da Perugia et anonymes - Sollazzo Ensemble - Anna Danilevskaia, viola d’arco et direction
Avec Flamboyance, le Sollazzo Ensemble fait entendre moins un Moyen Âge finissant qu’un monde musical en pleine mutation, où l’ars subtilior se défait peu à peu au profit des nouveaux équilibres bourguignons. L’extraordinaire richesse des timbres, la vigueur collective et l’imagination des textures imposent une lecture fascinante, malgré une prise de son trop réverbérée qui épaissit parfois les plans.
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Le titre Flamboyance ne relève pas ici de la simple métaphore. Anna Danilevskaia établit un parallèle très précis entre les réseaux de pierre, les courbes mouvantes et l’ornementation du gothique flamboyant, d’une part, et les audaces rythmiques, la complexité des lignes, la profusion des couleurs de la musique des XIVe et XVe siècles, d’autre part. Le disque se situe précisément dans ce moment où les raffinements extrêmes de l’ars subtilior commencent à céder la place à un nouveau langage, plus ample et plus directement lisible, celui qui mènera à l’école bourguignonne.
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Le titre Flamboyance ne relève pas ici de la simple métaphore. Anna Danilevskaia établit un parallèle très précis entre les réseaux de pierre, les courbes mouvantes et l’ornementation du gothique flamboyant, d’une part, et les audaces rythmiques, la complexité des lignes, la profusion des couleurs de la musique des XIVe et XVe siècles, d’autre part. Le disque se situe précisément dans ce moment où les raffinements extrêmes de l’ars subtilior commencent à céder la place à un nouveau langage, plus ample et plus directement lisible, celui qui mènera à l’école bourguignonne.
Le programme fait dialoguer deux grands foyers de création. D’un côté, la France et les Pays-Bas méridionaux, avec Johannes Ciconia, Guillaume Dufay, Johannes Tapissier, Gilles Binchois ou Pierre de Molins ; de l’autre, le Trecento italien et ses prolongements, représentés notamment par Francesco Landini, Don Paolo da Firenze, Vincenzo da Rimini et Matteo da Perugia. Cette circulation des styles et des pratiques est l’un des grands intérêts du disque, qui évite l’effet d’anthologie en construisant au contraire un véritable parcours à travers les mutations de l’écriture.
Le Sollazzo Ensemble adopte pour l’occasion un effectif beaucoup plus large qu’à son habitude. Huit chanteurs dialoguent avec onze instrumentistes : flûte, flûte à bec, cornet à bouquin, chalemie, douçaine, trompette, sacqueboute, vièle, luth, psaltérion, organetto et viola d’arco. La réunion des instruments de la bassa cappella et de l’alta cappella donne immédiatement au programme une autre dimension, plus proche de ces grandes formations attestées dans les fastes princiers du XVe siècle que du petit ensemble médiéval auquel ce répertoire est souvent réduit.
Cette ampleur instrumentale ne tourne pourtant jamais à la démonstration. Dès Una panthera de Ciconia, l’animal héraldique semble littéralement prendre forme dans le mouvement des lignes, tant Sollazzo sait faire respirer le contrepoint tout en laissant les timbres s’entrecroiser. La polyphonie n’est pas présentée comme une construction abstraite : elle devient matière, geste, presque théâtre.
Aurore vultu / Ave virginum, tiré du codex Torino J.II.9, offre un autre exemple saisissant de cette esthétique. Le déploiement instrumental y produit une sorte de tapis sonore d’une grande sensualité, où les couleurs se superposent sans perdre leur identité. C’est précisément dans ce type de pièce que l’effectif élargi prend tout son sens : il permet de faire entendre la polyphonie non seulement comme structure, mais comme jeu de densités, de masses et de perspectives.
Les pages de Dufay bénéficient de la même intelligence. Leur architecture, déjà tournée vers un nouvel équilibre formel, gagne en ampleur sans jamais devenir solennelle. Sollazzo en souligne la noblesse mais aussi la circulation intérieure, cette façon si particulière de faire passer l’énergie d’une voix à l’autre sans rompre la continuité du discours.
L’expressivité reste tout aussi présente dans les pages italiennes. Perch’i non sepi passar de Don Paolo da Firenze séduit par la sensualité des lignes, la souplesse des voix et cette manière très subtile d’étirer le temps sans immobiliser la phrase. L’ensemble retrouve ici quelque chose de l’art très raffiné qu’il a développé dans ses explorations du chansonnier franco-flamand : même attention à la diction, même refus de la neutralité, même capacité à faire vivre chaque inflexion sans surcharge rhétorique.
L’une des qualités majeures de Sollazzo est justement de ne jamais opposer érudition et instinct. Les choix de doublures, de timbres, de dynamique et de distribution des voix témoignent d’un énorme travail historique, mais rien ne semble jamais figé par la recherche. La musique reste mobile, vibrante, avec une capacité très rare à faire croire à l’évidence d’un résultat qui repose pourtant sur des décisions interprétatives complexes.
Cette liberté se manifeste aussi dans la manière d’aborder les répétitions et les variantes. Là où une approche trop documentaire pourrait simplement juxtaposer les états d’une même pièce, Sollazzo les traite comme autant de possibilités vivantes, presque comme si l’on assistait à un processus de transformation en temps réel. La notion même de « version définitive » paraît ainsi perdre de son importance au profit d’une pratique où la musique demeure toujours susceptible d’être réinventée.
Les trois dernières plages résument admirablement l’esthétique du disque. Le Kyrie Rondello du manuscrit Urbinates latini 1419 possède une énergie hypnotique, presque dansante, où la répétition devient moteur collectif. L’Estampie du codex Robertsbridge poursuit cet élan avec une vigueur plus instrumentale, avant qu’un Benedicamus virtuose du manuscrit de Messine ne fasse converger toutes les forces dans un ultime déferlement.
Ici, le terme « flamboyance » prend tout son sens : non pas l’excès pour lui-même, mais une impression de profusion maîtrisée, d’invention continue, de vitalité qui semble ne jamais s’épuiser.
La seule réserve sérieuse concerne la prise de son. L’acoustique de l’AMUZ d’Anvers, captée avec une réverbération généreuse, restitue magnifiquement les timbres mais tend parfois à écraser les plans et à retenir les instruments dans un halo trop dense. Le cornet, la vièle ou le luth perdent ponctuellement un peu de respiration et de légèreté, et certaines textures auraient gagné à être davantage détachées de l’espace ambiant. La richesse sonore demeure séduisante, mais au prix d’une profondeur de champ moins lisible qu’on ne l’aurait souhaité.
Cela n’empêche nullement la réussite artistique de l’ensemble. Sollazzo ne cherche ni à folkloriser ce répertoire ni à le transformer en objet de laboratoire. La flamboyance qu’il révèle est d’abord celle d’une période qui ne cesse de changer de langage, de circulation et d’échelle, et dont la modernité tient précisément à cette instabilité.
Rarement ces musiques auront paru aussi vivantes, aussi charnelles et aussi naturellement théâtrales. Le Sollazzo Ensemble ne se contente pas de restituer un monde sonore : il lui redonne mouvement, poids et lumière.
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