Emilie Mayer: Concerto pour piano en si bémol majeur, Symphonie n°1 en ut mineur, Ouvertures - Alexander Melnikov, piano - Akademie für Alte Musik Berlin - Bernhard Forck, direction

Emilie Mayer:  Concerto pour piano en si bémol majeur, Symphonie n°1 en ut mineur, Ouvertures - Alexander Melnikov, piano - Akademie für Alte Musik Berlin - Bernhard Forck, direction

Emilie Mayer n’est pas une révolutionnaire, mais elle possède ce talent plus rare qu’il n’y paraît : faire dévier soudain un langage familier vers des zones inattendues. Sa Première Symphonie, nerveuse, contrastée, volontiers imprévisible, en apporte la preuve éclatante ; le Concerto pour piano, plus conventionnel et tourné vers le classicisme, gagne beaucoup à l’effervescence d’Alexander Melnikov. Une entrée en matière très convaincante pour cette intégrale orchestrale.















Harmonia Mundi HMM905417
Note: 4,5/5


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Il faut sans doute commencer par débarrasser Emilie Mayer du récit commode qui consiste à ne l’écouter qu’en tant que compositrice oubliée. Sa musique mérite mieux qu’une réhabilitation patrimoniale, mais elle ne gagne pas non plus à être présentée comme un chaînon révolutionnaire que l’histoire aurait négligé. Contemporaine de Wagner, Mayer ne suit nullement la voie de l’avenir harmonique que celui-ci est en train d’ouvrir ; son univers reste solidement ancré dans le romantisme germanique antérieur, quelque part entre Weber, Mendelssohn et Schubert. Ce langage peut sembler conservateur dans ses grandes lignes, mais il se révèle beaucoup plus personnel dans le détail, et surtout dans cette propension à faire soudain dévier la musique là où l’on ne l’attend pas.

La Première Symphonie en ut mineur en constitue la meilleure démonstration. Dès son ouverture, Mayer perturbe les habitudes : au lieu d’une entrée traditionnelle, elle installe une véritable marche funèbre qui se détend progressivement en plainte moins oppressante, comme si l’œuvre allait s’établir dans un vaste Adagio initial. C’est alors que tout bascule vers un Allegro energico d’un Sturm und Drang très schubertien, et cette rupture brutale donne immédiatement au mouvement une physionomie singulière.

Ce qui frappe tout au long de la symphonie, ce ne sont pas tant les matériaux eux-mêmes que la façon dont Mayer les met en friction. La grâce et la férocité peuvent se succéder presque sans préparation, un épisode lyrique être soudain traversé par une poussée plus âpre, ou une transition se dilater jusqu’à devenir elle-même événement. Dans le troisième mouvement, un long passage qui ralentit progressivement étire presque jusqu’à l’instabilité l’entrée dans la nouvelle section ; dans le Finale, au contraire, Mayer supprime parfois la transition et tranche brutalement par de grands silences, comme si la musique changeait de plan sans prévenir.

Cette liberté explique pourquoi l’œuvre paraît plus moderne dans sa construction que dans son vocabulaire. Mayer n’invente pas une nouvelle syntaxe romantique, mais elle malmène volontiers les attentes formelles. Le Finale est particulièrement révélateur : les idées y abondent, parfois presque trop généreusement, avec une densité qui peut donner une impression de vertige, mais Bernhard Forck maintient suffisamment de tension pour que cette profusion ne tourne jamais au désordre.

L’Akademie für Alte Musik Berlin est idéale pour cette musique. Les instruments d’époque ne servent pas ici à fabriquer artificiellement de la nouveauté, mais à faire ressortir les contrastes internes : cordes nerveuses, bois individualisés, cuivres francs, attaques suffisamment sèches pour que chaque rupture soit perceptible. La symphonie gagne ainsi en mobilité et en relief, évitant la lourdeur romantique qui pourrait faire paraître son langage plus conventionnel qu’il ne l’est réellement.

Les deux ouvertures prolongent cette impression. Toutes deux commencent par une introduction lente avant de basculer dans des Allegro vivace fortement tendus. Celle en ré mineur possède quelque chose de la houle sombre des Hébrides de Mendelssohn, sans jamais en devenir une imitation ; l’Ouverture en ut majeur se montre plus légère, plus brillante, presque rossinienne dans certaines poussées.

Leur principal mérite tient à leur propulsion. Mayer sait très bien installer un mouvement qui refuse de retomber, et Forck exploite cette qualité avec beaucoup de nervosité. L’orchestration est solide, les équilibres très sûrs, et si ces pages restent moins singulières que la Première Symphonie, elles possèdent une énergie qui les rend immédiatement convaincantes.

Le Concerto pour piano en si bémol majeur semble en revanche appartenir à un autre univers, au point qu’on pourrait presque croire à une œuvre d’un autre compositeur. Là où les pages symphoniques regardent vers le romantisme allemand, le concerto revient nettement vers le classicisme du XVIIIe siècle. Mozart n’est jamais très loin, mais un Mozart qui, au lieu d’ouvrir la voie à Beethoven, regarderait déjà vers les futurs virtuoses de salon comme Henri Herz.

Cette orientation explique à la fois les qualités et les limites de l’œuvre. Le concerto est aimable, lumineux, très bien écrit, mais il possède moins de profondeur et surtout moins de personnalité formelle que la Symphonie. Certaines pages flirtent avec une virtuosité décorative qui pourrait facilement sembler anodine.

C’est précisément là qu’Alexander Melnikov change la donne.

Sur son Blüthner de 1867, le pianiste évite tout empâtement et donne au concerto une vitalité qu’il n’a pas toujours connue au disque. Les registres fortement différenciés de l’instrument, son grave plus granuleux que massif et son aigu plus direct permettent à Melnikov de transformer les traits de virtuosité en véritable conversation avec l’orchestre. Le résultat est pétillant, vif, souvent spirituel.

Le premier mouvement bénéficie particulièrement de cette légèreté. Melnikov ne cherche jamais à épaissir artificiellement l’écriture pour lui conférer une profondeur qu’elle n’a pas ; il en assume au contraire le caractère classique, presque insouciant, tout en faisant ressortir les articulations et les contrastes. Les traits rapides deviennent des ponctuations plutôt que des démonstrations.

Le mouvement lent trouve sous ses doigts davantage de poésie. Son toucher, très attentif aux demi-teintes, donne aux lignes simples une qualité presque improvisée, et l’absence de surcharge expressive empêche la musique de devenir sentimentale.

Le Finale est le plus immédiatement séduisant. Les motifs de chasse et les appels orchestraux y apportent une énergie joyeuse, tandis que deux épisodes en mineur assombrissent momentanément le paysage. Melnikov négocie admirablement ces changements d’éclairage, avec une liberté qui semble parfois spontanée tout en restant parfaitement contrôlée.

Il serait toutefois exagéré de transformer ce concerto en chef-d’œuvre retrouvé. Sa séduction est réelle, sa facture solide, mais il reste stylistiquement beaucoup moins audacieux que les pages symphoniques. C’est l’interprétation qui lui donne ici une partie de sa valeur ajoutée : là où une lecture plus lourde ferait apparaître ses facilités, Melnikov lui apporte du ressort, de l’élégance et une légèreté presque effervescente.

Cette différence entre le concerto et le reste du programme est d’ailleurs passionnante, car elle montre que Mayer n’écrit pas encore dans un langage homogène. Elle semble explorer plusieurs héritages à la fois, parfois tournée vers le classicisme, parfois vers le premier romantisme, avec une personnalité qui s’affirme davantage lorsqu’elle travaille les grandes formes orchestrales.

Forck et l’Akademie für Alte Musik Berlin comprennent parfaitement cette diversité. Leur jeu est engagé, vif, d’une remarquable précision d’équilibre, mais jamais systématique. Ils savent alléger le concerto sans le rendre insignifiant et donner aux œuvres symphoniques suffisamment de poids pour faire sentir leur ambition sans les transformer en pseudo-Beethoven.

La prise de son Harmonia Mundi est à la hauteur de l’entreprise : précise, ample, très lisible, avec un soin particulier porté aux relations entre les pupitres et à la couleur du Blüthner. Rien n’est artificiellement spectaculaire, mais tout reste parfaitement intelligible, notamment les brusques changements de dynamique et de perspective qui constituent l’une des signatures de Mayer.

Ce premier volume d’une intégrale annoncée est donc particulièrement prometteur. Le Concerto pour piano séduit davantage par Melnikov que par la singularité de l’écriture ; les ouvertures révèlent une compositrice solide et énergique ; mais c’est surtout la Première Symphonie qui impose une voix véritablement personnelle, non par révolution du langage, mais par cette façon très particulière de dérégler les trajectoires attendues.

Si les œuvres plus tardives confirment et approfondissent ces qualités, la suite de l’intégrale pourrait être encore plus passionnante.

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