Elégance, Musique française pour flûte et harpe: Œuvres de Jean Cras, Fauré, Debussy, Ravel, Ibert, Bizet, Clémence de Grandval, Bozza et Reynaldo Hahn - Juliette Hurel, flûte- Isabelle Moretti, harpe
Elégance, Musique française pour flûte et harpe: Œuvres de Jean Cras, Fauré, Debussy, Ravel, Ibert, Bizet, Clémence de Grandval, Bozza et Reynaldo Hahn - Juliette Hurel, flûte- Isabelle Moretti, harpe
Juliette Hurel et Isabelle Moretti explorent l’un des emblèmes les plus raffinés de la tradition française, le duo flûte-harpe, en mêlant pages célèbres et raretés de grand intérêt. La beauté des timbres, la souplesse du phrasé et l’intelligence des équilibres séduisent constamment, même si l’on aurait aimé que le programme ose davantage de découvertes plutôt que certaines transcriptions déjà familières.
Harmonia Mundi HMM902783
Note: 4,5/5
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Le titre Élégance pourrait presque sembler trop prévisible pour un disque réunissant flûte, harpe et musique française. Pourtant, Juliette Hurel et Isabelle Moretti évitent assez largement le piège d’un récital voué au seul charme sonore. Leur programme montre au contraire combien ce duo, emblématique d’une certaine tradition française depuis la fin du XVIIIe siècle, peut se révéler tour à tour lyrique, dansant, pittoresque, mélancolique ou virtuose.
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Le titre Élégance pourrait presque sembler trop prévisible pour un disque réunissant flûte, harpe et musique française. Pourtant, Juliette Hurel et Isabelle Moretti évitent assez largement le piège d’un récital voué au seul charme sonore. Leur programme montre au contraire combien ce duo, emblématique d’une certaine tradition française depuis la fin du XVIIIe siècle, peut se révéler tour à tour lyrique, dansant, pittoresque, mélancolique ou virtuose.
La Suite en duo de Jean Cras constitue d’emblée le cœur du projet. Écrite en 1927 et nourrie de souvenirs d’Afrique occidentale, elle donne aux deux instruments une véritable égalité de statut. Hurel y conjugue précision du trait, rondeur du son et une remarquable liberté de respiration, tandis que Moretti déploie tout un éventail de couleurs, de la pulsation légère au halo harmonique, en passant par des accents plus percussifs qui évoquent parfois le balafon. Le Préambule garde une belle clarté modale, le Modéré avance avec une souplesse boisée, et la Danse à onze temps fait oublier la complexité de sa métrique par une fluidité qui semble presque spontanée.
Cette œuvre révèle d’ailleurs l’un des paradoxes du disque : lorsque les compositeurs pensent véritablement la flûte et la harpe comme partenaires, le duo prend une ampleur remarquable ; lorsqu’il s’agit de transcriptions, la harpe retrouve plus souvent un rôle d’accompagnement. Isabelle Moretti s’en acquitte avec un goût exemplaire, mais c’est dans Cras, Bozza ou Ibert que l’on mesure le mieux toute l’étendue de son jeu.
L’Entr’acte de Jacques Ibert possède ainsi une fraîcheur immédiate, avec ses arabesques hispanisantes et son sens très sûr du mouvement. Moretti y fait entendre toute la nervosité de l’écriture sans jamais durcir le son, tandis que Hurel garde une ligne mobile, lumineuse, toujours parfaitement contrôlée. Les deux musiciennes trouvent un équilibre très naturel entre virtuosité et décontraction.
Les Deux Impressions d’Eugène Bozza sont encore plus séduisantes. La Fontaine de la Villa Médicis baigne dans une atmosphère de douceur et de nostalgie, où la harpe dessine la lumière mouvante sur laquelle la flûte déroule une ligne libre et rêveuse. La danse d’Elke change de caractère sans rompre l’unité du programme, avec ses rythmes plus capricieux et une manière subtile de retenir l’élan plutôt que de le projeter frontalement.
La véritable révélation du disque est peut-être la Valse mélancolique de Clémence de Grandval, composée en 1891 pour Paul Taffanel et Alphonse Hasselmans. La pièce possède un charme immédiat, mais jamais superficiel : la mélodie prend son envol avec une grâce qui rappelle l’école de Saint-Saëns, dont Grandval fut l’élève, et Hurel en restitue admirablement l’équilibre entre légèreté et mélancolie. Moretti, très attentive aux respirations du rubato, donne au discours une assise discrète mais essentielle.
Ces raretés sont précisément ce qui donne au programme son intérêt le plus durable. À côté d’elles, les transcriptions d’œuvres plus célèbres de Fauré, Debussy, Ravel, Bizet ou Hahn offrent certes un plaisir immédiat, mais surprennent moins.
La Sicilienne, la Berceuse de Dolly ou Clair de lune de Fauré trouvent naturellement leur place dans cette instrumentation, tant la flûte prolonge facilement le chant tandis que la harpe allège la texture sans la dénaturer. La réussite est indéniable, mais on peut se demander si ces pages très connues n’occupent pas un espace qu’auraient pu investir d’autres œuvres originales, plus rares et peut-être plus révélatrices du répertoire français pour ce duo.
La Vocalise-étude en forme de habanera de Ravel fonctionne mieux par son jeu sur la danse et la couleur. Hurel y trouve un phrasé souple, légèrement sensuel, tandis que Moretti entretient le balancement sans surcharge. L’entracte de Carmen de Bizet se prête également avec aisance à cette transformation, la flûte pouvant naturellement reprendre la ligne mélodique, tandis que la harpe lui offre un écrin délicat.
La Suite bergamasque de Debussy constitue un cas plus complexe. Le passage du piano à la flûte et à la harpe modifie profondément les équilibres harmoniques. Le Prélude gagne de l’air entre les plans, le Menuet se fait plus sec et plus léger, Clair de lune conserve une belle fluidité, mais le Passepied perd un peu de son ressort dansant au profit d’un lyrisme plus continu. L’expérience est intéressante et musicalement raffinée, mais elle montre aussi les limites du principe : certaines œuvres gagnent une nouvelle couleur, d’autres perdent une part de leur poids ou de leur caractère instrumental.
C’est là que l’on touche à la principale réserve concernant le programme. Les deux interprètes défendent ces transcriptions avec trop de talent pour qu’elles paraissent inutiles, mais la richesse du répertoire français pour flûte et harpe laissait imaginer un parcours plus aventureux. Quelques découvertes supplémentaires auraient sans doute donné à l’album une identité encore plus forte.
Cette réserve n’enlève rien aux qualités instrumentales. Hurel possède cette combinaison rare de précision et de souplesse qui lui permet de rester parfaitement nette sans jamais paraître rigide. Son son est rond, léger, mobile, capable d’agilité mais aussi d’une véritable profondeur de chant. Moretti se montre tout aussi raffinée : discrète lorsqu’il le faut, virtuose dès que l’écriture l’exige, constamment attentive à la couleur et aux dynamiques.
La prise de son sert admirablement ce rapport de proximité. La flûte conserve toute sa présence sans acidité, tandis que la harpe bénéficie d’une belle définition des basses et d’une résonance suffisamment enveloppante pour nourrir le discours sans le brouiller.
Élégance tient donc parfaitement la promesse de son titre, mais sa réussite la plus profonde est ailleurs : elle réside dans la manière dont Hurel et Moretti savent faire oublier l’effort pour donner à chaque page une impression d’évidence. Les raretés de Cras, Grandval, Bozza ou Ibert apportent au disque sa vraie substance ; les transcriptions plus célèbres en assurent la séduction immédiate.
On aurait volontiers échangé quelques-unes de ces pages familières contre d’autres découvertes, mais la qualité du duo et la finesse de l’interprétation rendent l’ensemble très difficile à bouder.
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