Couleurs de Amériques: Benjamin (Arthur) • Dvorak • Foster (Stephen) • Gershwin • Joplin (Scott) • Kreisler (Fritz) • Kroll (William) • Manuel Ponce • Piazzolla • Ravel - Thomas Lefort, violon Pierre-Yves Hodique, piano
Couleurs de Amériques: Benjamin (Arthur) • Dvorak • Foster (Stephen) • Gershwin • Joplin (Scott) • Kreisler (Fritz) • Kroll (William) • Manuel Ponce • Piazzolla • Ravel - Thomas Lefort, violon Pierre-Yves Hodique, piano
De Dvořák à Gershwin, de Joplin à Ravel, Thomas Lefort et Pierre-Yves Hodique dessinent moins une Amérique géographique qu’un imaginaire en mouvement, nourri de folklore, de jazz, de musique de salon et de transcriptions virtuoses. Leur élégance, leur sens du rythme et leur refus de l’effet facile donnent à ce programme foisonnant une cohérence remarquable.
Mirare MIR820
Note: 4,5/5
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Le titre pourrait laisser croire à une simple collection de cartes postales, mais Couleurs des Amériques va plus loin. Les couleurs dont il est ici question ne sont pas celles d’un continent uniforme : elles naissent au contraire du frottement entre plusieurs mondes, entre folklore et musique savante, entre traditions européennes et rythmes nouveaux, entre salon, jazz naissant et culture populaire. C’est cette circulation permanente que Thomas Lefort et Pierre-Yves Hodique parviennent à rendre cohérente, alors que le programme, sur le papier, pourrait sembler presque trop disparate.
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Le titre pourrait laisser croire à une simple collection de cartes postales, mais Couleurs des Amériques va plus loin. Les couleurs dont il est ici question ne sont pas celles d’un continent uniforme : elles naissent au contraire du frottement entre plusieurs mondes, entre folklore et musique savante, entre traditions européennes et rythmes nouveaux, entre salon, jazz naissant et culture populaire. C’est cette circulation permanente que Thomas Lefort et Pierre-Yves Hodique parviennent à rendre cohérente, alors que le programme, sur le papier, pourrait sembler presque trop disparate.
La Sonatine op. 100 de Dvořák en constitue un point d’ancrage idéal. Dernière œuvre importante écrite aux États-Unis avant le retour du compositeur en Bohême, elle porte déjà en elle cette ambiguïté féconde entre souvenir européen et découverte du Nouveau Monde. Lefort en privilégie la simplicité chantante, avec une ligne souple, claire, jamais chargée de nostalgie artificielle, tandis que Hodique veille à maintenir un vrai dialogue, donnant au piano une présence suffisamment active pour que la pièce conserve sa nature chambriste.
Le fameux Largo de la Symphonie « du Nouveau Monde », transcrit par Kreisler, prend ensuite une dimension presque autonome. Là où ce type d’arrangement peut vite basculer dans la sucrerie, les deux musiciens conservent une noblesse de ton et une continuité de phrasé qui rapprochent la pièce d’un véritable mouvement de sonate. Lefort ne surligne jamais l’émotion, et c’est précisément cette retenue qui donne au chant sa force.
La Sonate de Ravel apporte un autre regard sur l’Amérique, celui d’un compositeur fasciné par le jazz et les nouvelles pulsations venues d’outre-Atlantique. Le mouvement central, bien sûr, concentre cette attraction, mais Lefort et Hodique évitent soigneusement le piège du swing caricatural. La syncope reste intégrée à la syntaxe ravélienne, les glissandi conservent leur ambiguïté ironique, et le finale avance avec une netteté qui ne sacrifie jamais la couleur.
Ce goût du mélange se retrouve dans les pièces plus directement populaires ou virtuoses. The Easy Winners de Scott Joplin, dans l’arrangement de Perlman, respire avec une désinvolture bienvenue, presque une atmosphère de saloon, tandis que Banjo and Fiddle de William Kroll joue à fond la carte de la virtuosité sans devenir démonstratif. La Jamaican Rumba d’Arthur Benjamin, vive et trépidante, ajoute une touche plus exotique, mais là encore la précision rythmique évite l’effet de numéro de genre.
It Ain’t Necessarily So, tiré de Porgy and Bess et transcrit par Heifetz, constitue un autre moment très réussi. Lefort y trouve le ton juste entre théâtralité et élégance, sans forcer le caractère jazzy, tandis que Hodique maintient une pulsation souple, assez ferme pour faire vivre le rythme mais suffisamment mobile pour ne jamais figer le discours.
Le violoniste convainc particulièrement dans les pièces lyriques. Estrellita de Manuel Ponce lui permet de déployer une sonorité chaleureuse et flexible, sans excès de rubato ni volupté gratuite. Jeanie with the Light Brown Hair de Stephen Foster conserve son charme simple, mais sans sentimentalité, comme un souvenir venu d’un autre âge. Même dans les pages les plus séduisantes, Lefort refuse l’emphase et privilégie une élégance très naturelle.
Cette absence d’ostentation est probablement sa qualité principale. Les accents restent fermes sans devenir durs, les effets brillants ne sont jamais exhibés pour eux-mêmes, et le lyrisme ne se transforme jamais en pathos. Sa sonorité, assez lumineuse, trouve un terrain particulièrement favorable dans les harmonies plus raffinées de Ravel ou dans les métamorphoses de Kreisler.
Pierre-Yves Hodique joue un rôle essentiel dans cette réussite. Son piano est dynamique sans brutalité, très attentif aux changements de style, capable de passer du rebond de Joplin à la sophistication de Ravel ou au soutien lyrique des pages plus chantantes sans jamais paraître changer artificiellement de langage. Il ne suit pas le violon : il construit avec lui.
Le programme trouve aussi sa cohérence dans la tradition même de la transcription, qui traverse une bonne partie du disque. Kreisler, Heifetz ou Perlman ne se contentaient pas de transporter des œuvres vers le violon ; ils les recréaient pour une culture du récital où les frontières entre grand répertoire, musique populaire et bis virtuose étaient beaucoup plus poreuses qu’aujourd’hui. Couleurs des Amériques rend très bien cette liberté.
Cette dimension historique donne au disque un charme particulier, car l’Amérique qu’il évoque est aussi celle rêvée par le cinéma, par la scène, par les grands violonistes du XXe siècle. On y entend autant un continent réel qu’un continent imaginaire, façonné par des souvenirs, des clichés, des danses et des mélodies devenues universelles.
Le risque d’un tel programme était évident : accumulation de pièces séduisantes, virtuosité de surface, effet de compilation. Lefort et Hodique l’évitent grâce à une vraie continuité de ton, à une intelligence des contrastes et à une manière très sûre de ne jamais forcer la couleur locale.
Tout n’a évidemment pas le même poids musical. Certaines pages relèvent davantage du charme ou de la brillante miniature que du grand répertoire, mais l’album ne prétend jamais l’inverse. Il assume pleinement son goût du voyage, de la transcription et de la variété, tout en offrant une réalisation suffisamment raffinée pour que l’ensemble dépasse le simple plaisir immédiat.
Un disque élégant, vivant et parfaitement construit, où la diversité devient précisément la matière du style.

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