Camille Saint-Saëns: Concertos pour piano n°2 en sol mineur op. 22 & n°5 en fa majeur op. 103 « L’Égyptien » - Simon Trpčeski, piano - Royal Scottish National Orchestra - Thomas Søndergård, direction

Camille Saint-Saëns: Concertos pour piano n°2 en sol mineur op. 22 & n°5 en fa majeur op. 103 « L’Égyptien » - Simon Trpčeski, piano - Royal Scottish National Orchestra - Thomas Søndergård, direction

Simon Trpčeski aborde Saint-Saëns avec panache, ampleur et une vraie liberté de ton. Le Deuxième Concerto impressionne par son énergie mais connaît quelques relâchements de tension ; le Cinquième, en revanche, trouve un équilibre presque idéal entre virtuosité, couleur et poésie. Søndergård et le Royal Scottish National Orchestra se montrent des partenaires de premier ordre.















Linn Records CKD770
Note: 4,5/5


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Il existe des associations d’interprètes qui semblent annoncer d’emblée une certaine garantie de qualité, et celle qui réunit Simon Trpčeski, Thomas Søndergård et le Royal Scottish National Orchestra en fait assurément partie. Rien, ici, ne vient véritablement démentir cette attente, mais la réussite n’est pas absolument égale entre les deux concertos : le Deuxième séduit par son tempérament et sa générosité, tout en laissant apparaître quelques choix discutables, tandis que le Cinquième atteint une cohérence et une atmosphère nettement plus convaincantes.

Dans le Concerto en sol mineur, Trpčeski entre en scène avec une vigueur presque théâtrale. Les premières pages solistes ont du poids, du relief, et le pianiste n’hésite pas à solliciter toute la profondeur du grave lorsque Saint-Saëns réclame les grands fortissimi qui précèdent l’entrée orchestrale. Cette ampleur convient parfaitement au caractère quasi improvisé du début, dont Trpčeski refuse toute sécheresse pseudo-bachienne.

Le contraste avec le second thème est particulièrement intéressant. Il le chante avec une expressivité inhabituelle, laissant résonner largement les harmonies grâce à un usage généreux de la pédale. Le résultat pourra surprendre ceux qui préfèrent un Saint-Saëns plus sec, plus aristocratique, mais il possède une réelle force poétique. Ces oppositions dynamiques très marquées structurent d’ailleurs tout le premier mouvement et lui donnent une allure presque dramatique, comme si Trpčeski cherchait constamment à faire affleurer derrière l’élégance française une veine romantique plus généreuse.

Le Scherzo convainc moins immédiatement. Les premiers coups de timbales, pourtant indiqués leggiero et piano, manquent légèrement de définition et se fondent dans une sorte de halo rythmique qui atténue l’effet de surprise. Une fois passé ce départ un peu flou, le mouvement retrouve heureusement son esprit, grâce notamment aux échanges très naturels entre le piano, les bois et les cuivres. Trpčeski y montre son sens du rebond et de la conversation, sans jamais transformer la légèreté en sécheresse.

Le Finale repart avec une vigueur réjouissante. Le Presto possède une énergie immédiatement communicative, le piano file avec assurance et l’orchestre répond avec mordant. Pourtant, c’est aussi ici que l’on peut formuler la réserve la plus nette : Trpčeski a tendance à relâcher certaines fins de phrase, comme s’il retirait légèrement la tension au moment même où elle devrait continuer à s’accumuler, et surtout il ralentit sensiblement au début de la coda. Cette modification de tempo casse un instant l’élan continu du mouvement et donne presque l’impression d’une reprise artificiellement recollée, alors même qu’il s’agit d’une captation de concert.

Ce sont des détails, certes, mais dans un concerto aussi abondamment enregistré, ils comptent. Face à Hough, Chamayou, Rogé, Grosvenor ou Kantorow, la concurrence ne laisse guère de place à l’approximation stylistique. Trpčeski apporte une chaleur et une spontanéité qui lui sont propres, mais son Deuxième Concerto ne possède pas tout à fait la continuité ni l’évidence architecturale des toutes meilleures versions.

Le Cinquième Concerto change nettement la donne. Ici, tout semble se mettre en place avec beaucoup plus de naturel. Le premier mouvement trouve immédiatement le juste équilibre entre décontraction, virtuosité et chant ; Trpčeski en épouse les changements d’humeur sans jamais donner l’impression d’une succession d’effets.

Le grand Andante central est incontestablement le sommet du disque. Saint-Saëns y mêle souvenirs du Nil, rythmes orientalisants, couleurs instrumentales et impressions de voyage dans une écriture qui peut facilement sombrer dans l’exotisme de carte postale. Søndergård et Trpčeski choisissent au contraire l’atmosphère et la suggestion.

Le piano devient tour à tour percussion légère, chant lointain, arabesque ou simple présence harmonique. Les figures répétées conservent une tension hypnotique et les épisodes inspirés des mélodies entendues par Saint-Saëns pendant ses voyages restent intégrés à la continuité du mouvement au lieu d’être soulignés comme des curiosités pittoresques. L’orchestre joue ici un rôle essentiel : les bois, les cordes frémissantes et les percussions construisent un paysage sonore remarquablement évocateur, sans jamais épaissir la texture.

C’est probablement dans ce mouvement que Trpčeski se montre le plus convaincant. Son jeu, d’ordinaire volontiers expansif, sait soudain se faire plus retenu, plus mystérieux, comme si le pianiste acceptait de laisser la musique respirer d’elle-même. La virtuosité demeure présente mais cesse d’être le centre du discours.

Le Finale retrouve ensuite une formidable propulsion. Les motifs obstinés avancent avec souplesse et le rythme conserve suffisamment d’élasticité pour éviter toute mécanique. Søndergård sait construire progressivement la tension sans brûler ses effets, et la conclusion produit tout l’impact souhaité. L’enthousiasme du public, conservé ici alors qu’il a été supprimé après le Deuxième Concerto, rappelle d’ailleurs brusquement que ces lectures sont issues du concert.

Le Royal Scottish National Orchestra confirme tout au long du disque ses qualités : bois expressifs, cuivres solides, cordes capables d’alléger leur sonorité et surtout remarquable disponibilité à l’égard du soliste. Søndergård ne cherche jamais à donner artificiellement à l’ensemble une couleur française de musée ; il privilégie la clarté des plans, la vivacité rythmique et une certaine franchise sonore.

La prise de son Linn sert très bien cette conception. Le piano possède de la présence, notamment dans le grave, sans jamais être artificiellement extrait du tissu orchestral, et les dynamiques sont restituées avec une ampleur qui donne aux grands contrastes du Deuxième Concerto toute leur efficacité.

Reste une question plus prosaïque : avec un peu plus de cinquante minutes de musique, le programme paraît assez parcimonieux. Lorsque Bertrand Chamayou, dans le même couplage, ajoutait plus de vingt-cinq minutes de pièces solistes, la comparaison est inévitable. Un complément aurait donné davantage de poids à cette parution, d’autant que Trpčeski aurait sans doute été passionnant dans les pages pour piano seul de Saint-Saëns.

Ce relatif manque de générosité éditoriale ne doit toutefois pas masquer l’essentiel. Le Deuxième Concerto est très vivant, souvent excitant, mais quelques choix de phrasé et de tempo l’empêchent d’atteindre le sommet de la discographie. Le Cinquième, en revanche, est une tout autre affaire : atmosphérique, coloré, souple et remarquablement construit, il montre Trpčeski et Søndergård au meilleur de leur entente.

Un disque de haut niveau, porté par un Égyptien particulièrement réussi, même si le Deuxième Concerto et la brièveté du programme empêchent d’en faire une nouvelle référence absolue.

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