Philip Glass - Hourglass - Suite from The Hours, Tirol Concerto - Simone Dinnerstein, piano et direction - Baroklyn

Philip Glass - Hourglass - Suite from The Hours, Tirol Concerto - Simone Dinnerstein, piano et direction - Baroklyn

Simone Dinnerstein révèle un Philip Glass infiniment plus mobile, polyphonique et coloré que ne le laisse entendre l’étiquette de musique répétitive. Si The Hours séduit par son lyrisme sombre et son somptueux équilibre entre piano et cordes, le Tirol Concerto constitue le véritable sommet du disque. Virtuosité, précision métrique, humour et sensualité sonore : un apport majeur à la discographie de Glass.















Naïve
Note: 4,5/5


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Philip Glass a longtemps souffert d’une réputation réductrice : celle d’un compositeur « répétitif », dont les œuvres se construiraient par accumulation de cellules obstinées et transformations presque imperceptibles.
Hourglass rappelle à quel point cette lecture est insuffisante. Sous les doigts de Simone Dinnerstein, la répétition cesse d’être un procédé pour devenir une matière vivante, un flux où chaque retour se modifie selon ce qui l’a précédé.

Le rapprochement que la pianiste établit avec Bach n’est d’ailleurs pas absurde. Non par similitude de langage, évidemment, mais par cette manière de faire progresser plusieurs voix autonomes au sein d’un même dessin. Dinnerstein entend Glass horizontalement. Là où l’on pourrait ne percevoir qu’une succession d’accords, elle révèle des lignes qui se croisent, se décalent et respirent chacune à leur rythme.

La Suite from The Hours bénéficie immédiatement de cette conception. L’arrangement pour piano, cordes, harpe et célesta restitue aux thèmes composés pour le film de Stephen Daldry une véritable autonomie musicale. Dans le premier mouvement, The Poet Acts et Morning Passages ne sont plus de simples réminiscences cinématographiques : ils se répondent presque comme les deux pôles d’une forme sonate.

Dinnerstein y impose un piano ample, velouté, profondément chantant. Son Steinway ne frappe jamais la mesure : il émerge du tapis des cordes, s’y mêle, puis s’en détache sans brutalité. Baroklyn, ensemble d’une remarquable cohésion, cultive des timbres feutrés, parfois légèrement acides, qui empêchent cette musique de se dissoudre dans une beauté trop confortable.

Le deuxième mouvement est plus problématique. Les nappes élégiaques, bientôt irisées par la harpe, y sont magnifiques, mais Dinnerstein prend son temps. Beaucoup. Son rubato généreux donne à la musique une profondeur lyrique incontestable, mais relâche parfois cette tension implacable qui constitue l’une des forces du langage glassien. L’hypnose devient contemplation ; le mécanisme, respiration humaine.

Le troisième mouvement retrouve heureusement une pulsation plus ferme. La matière se resserre, le mouvement gagne en nervosité, et le retour du thème initial donne à l’ensemble une forte sensation de clôture. La Suite séduit donc par sa noirceur, son sens du flux et la beauté de son équilibre sonore, mais elle apparaît presque comme une introduction au véritable enjeu du disque.

Car le Tirol Concerto change immédiatement la perspective.

Plus dense, plus mobile, moins atmosphérique, il montre un Glass infiniment plus aventureux qu’on ne le suppose souvent. Tout y module, se déplace, se transforme. Les figures les plus élémentaires — gammes ascendantes, accords répétés, cellules obstinées — sont sans cesse replacées dans de nouveaux contextes rythmiques et harmoniques.

Le premier mouvement exige une précision redoutable. Dinnerstein et Baroklyn s’y montrent irréprochables. Les superpositions métriques restent parfaitement lisibles, la pulsation demeure vive sans jamais se figer et le piano bénéficie d’une richesse de couleurs exceptionnelle. La virtuosité est réelle, mais elle ne devient jamais démonstrative.

Le mouvement central, beaucoup plus développé, constitue le cœur expressif de l’œuvre. Un adagio de cordes installe d’abord une atmosphère suspendue, bientôt traversée par l’entrée plus volubile du piano. C’est ici que le rubato de Dinnerstein trouve sa pleine justification. La ligne respire, les harmonies se déposent lentement, le piano chante sans emphase.

La mélodie populaire tyrolienne intégrée par Glass ne produit jamais un effet pittoresque. Elle semble surgir comme un souvenir lointain, peu à peu absorbé par le langage du compositeur. Dinnerstein en fait une matière de mémoire plutôt qu’une citation folklorique. Le résultat est d’une grande intensité, précisément parce qu’il évite tout sentimentalisme.

Le finale est tout autre. Les métriques irrégulières installent une pulsation presque dansante, bientôt transformée en une sorte de fox-trot volontairement bancal. Le mouvement possède un humour discret, un léger déséquilibre rythmique et surtout une énergie irrésistible.

Dinnerstein y retrouve une agilité souveraine. Les figures à sept temps restent d’une netteté exemplaire, mais jamais mécaniques. Baroklyn répond avec une précision qui ne bride en rien la souplesse du dialogue. La coda, sèche et pince-sans-rire, conclut l’œuvre avec une élégance presque insolente.

C’est dans ce Concerto que la conception de Dinnerstein convainc pleinement. Sa liberté de tempo, parfois excessive dans The Hours, devient ici une véritable méthode de lecture. Elle ne cherche jamais à rigidifier Glass, mais à révéler la polyphonie qui se cache derrière la pulsation.

Cette approche humanise profondément une musique que l’on joue parfois comme un processus autonome. Chez elle, chaque reprise possède une inflexion différente, chaque motif semble se souvenir de ce qui vient de se produire. Ce Glass respire, hésite, danse, se souvient.

La qualité de la prise de son sert idéalement cette vision. Le piano conserve de la profondeur sans écraser les cordes ; celles-ci ont assez de matière pour produire un vrai relief tout en restant transparentes. L’acoustique chaleureuse du Merkin Hall donne à l’ensemble une chair bienvenue, loin de toute sécheresse minimaliste.

Il reste une légère réserve : à force de vouloir faire respirer la musique, Dinnerstein atténue parfois le caractère inexorable du langage de Glass. Ceux qui préfèrent une pulsation plus rigide, plus objective, pourront juger certains épisodes trop librement conduits.

Mais ce serait aussi reprocher à l’interprète ce qui fait précisément la singularité du disque.

Hourglass montre que la répétition chez Glass n’est jamais immobile. Elle se transforme continuellement, tantôt dans l’harmonie, tantôt dans la métrique, tantôt dans la couleur. Dinnerstein et Baroklyn rendent ces métamorphoses particulièrement sensibles.

La Suite de The Hours séduit par son atmosphère sombre et son raffinement, malgré un mouvement central un peu trop étiré. Le Tirol Concerto, lui, s’impose comme la véritable révélation : complexe, virtuose, lyrique, drôle et d’une précision redoutable.

Un disque qui remet utilement en cause bien des clichés sur Philip Glass — et qui confirme surtout que, derrière la répétition, il y a toujours du mouvement.

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