Joseph Bologne de Saint-George - Portrait - Lauranne Oliva, soprano · Bastien Rimondi, ténor · Victor Sicard, baryton - Théotime Langlois de Swarte, violon et direction - Orchestre de l’Opéra Royal
Joseph Bologne de Saint-George - Portrait - Lauranne Oliva, soprano · Bastien Rimondi, ténor · Victor Sicard, baryton - Théotime Langlois de Swarte, violon et direction - Orchestre de l’Opéra Royal
Théotime Langlois de Swarte restitue à Saint-George toute la diversité d’un musicien au cœur du Paris des Lumières : virtuose, chef, homme de théâtre et compositeur. Concerto, symphonie, opéra-comique et ballet composent un portrait vivant, porté par un Orchestre de l’Opéra Royal nerveux et des chanteurs très investis. Quelques limites d’écriture et une captation perfectible n’empêchent pas ce double album de s’imposer comme une remarquable porte d’entrée dans son œuvre.
Château de Versailles Spectacles
Note: 4,5/5
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La destinée de Joseph Bologne de Saint-George est si spectaculaire qu’elle risque toujours de reléguer sa musique au second plan. Né en Guadeloupe en 1745, violoniste virtuose, chef d’orchestre admiré, escrimeur fameux, homme de théâtre puis officier de la Révolution, il a tout du personnage romanesque. Ce double album a l’intelligence de ne pas s’encombrer de la légende. Il remet au premier plan le musicien, dans toute la diversité de son activité créatrice.
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La destinée de Joseph Bologne de Saint-George est si spectaculaire qu’elle risque toujours de reléguer sa musique au second plan. Né en Guadeloupe en 1745, violoniste virtuose, chef d’orchestre admiré, escrimeur fameux, homme de théâtre puis officier de la Révolution, il a tout du personnage romanesque. Ce double album a l’intelligence de ne pas s’encombrer de la légende. Il remet au premier plan le musicien, dans toute la diversité de son activité créatrice.
Symphonie, concerto, quatuor, airs, scènes d’opéra-comique et ballets composent un portrait particulièrement vivant du Paris musical des années 1770-1790. Théâtre, danse et musique instrumentale y circulaient alors d’un même geste, et Saint-George apparaît comme l’un des acteurs les plus représentatifs de ce monde en perpétuel mouvement.
La Symphonie en ré majeur donne d’emblée le ton. Théotime Langlois de Swarte et l’Orchestre de l’Opéra Royal évitent soigneusement toute joliesse décorative. Les tempos sont tendus, les basses incisives, les bois très présents dans le dialogue. La musique avance avec une énergie presque impatiente, sans jamais perdre son élégance.
Saint-George n’a certes pas la science du développement de Haydn. Son écriture repose davantage sur le contraste immédiat, le rebond rythmique et l’efficacité de la formule. Mais cette lecture nerveuse et mobile en révèle toutes les qualités. Ce qui pourrait paraître convenu sous d’autres baguettes retrouve ici du relief, de la couleur et une vraie personnalité.
Le Concerto pour violon op. 3 n° 2 constitue l’un des sommets du programme. Langlois de Swarte y trouve un terrain idéal pour son archet clair, souple et inventif. La virtuosité est présente, bien sûr, mais jamais ostentatoire. Les traits rapides surgissent avec naturel et s’intègrent constamment au discours.
Le violon chante surtout avec une liberté remarquable. Les attaques peuvent être franches, presque mordantes, puis la ligne s’allège jusqu’à devenir presque vocale. Dans le mouvement lent, cette souplesse produit une émotion très directe, sans vibrato appuyé ni surcharge expressive.
Le rapprochement avec l’Adagio cantabile d’Antonio Lolli, maître de Saint-George, est particulièrement éclairant. Il permet de replacer ce dernier dans la grande tradition violonistique italienne, faite de chant, de virtuosité et de mobilité du geste. Saint-George assimile cette influence mais l’intègre à une écriture plus dialoguée, où le soliste ne cesse d’échanger avec l’orchestre.
Le Quatuor à cordes op. 1 n° 4 montre un visage plus intime. On y retrouve l’élégance de la conversation et le goût du mouvement, mais aussi certaines limites de l’écriture. Les lignes intermédiaires manquent parfois de présence, ce qui amoindrit légèrement la richesse contrapuntique. Dans ces pages, la distance avec Haydn se fait plus sensible : l’invention mélodique reste séduisante, mais l’architecture est moins dense.
Le théâtre, en revanche, réserve de très belles surprises.
Les extraits de L’Amant anonyme et d’Ernestine révèlent un compositeur beaucoup plus sensible à la scène qu’on ne pourrait le croire à l’écoute de ses seules œuvres instrumentales. La musique y change de caractère avec une grande rapidité, les transitions sont naturelles et le rythme semble toujours répondre aux mouvements des personnages.
Lauranne Oliva impressionne particulièrement dans le monologue d’Ernestine. Son timbre possède à la fois éclat et intensité, avec une diction très nette et une ligne qui conserve toute son élégance. Elle donne à cette musique une profondeur inattendue, sans jamais la surcharger.
Bastien Rimondi apporte un ténor clair et mobile, très attentif au texte, tandis que Victor Sicard offre une matière plus sombre et une belle présence théâtrale. Tous deux privilégient le sens de la scène plutôt que la seule démonstration vocale, ce qui sert admirablement ce répertoire.
Les ballets tirés de L’Amant anonyme comptent également parmi les réussites du coffret. Langlois de Swarte y imprime une pulsation vive, avec des basses nerveuses et des cordes qui savent mordre sans alourdir. La danse redevient ce qu’elle doit être : un moteur dramatique, et non un simple intermède décoratif.
Cette vitalité de l’Orchestre de l’Opéra Royal traverse tout le programme. L’ensemble possède une vraie capacité à changer de format et de couleur, selon qu’il accompagne un air, attaque une symphonie ou soutient le violon solo. Les bois ont du caractère, les basses structurent le discours et les cordes savent rester légères même dans les passages les plus animés.
La réussite du projet tient précisément à ce refus d’idéaliser Saint-George. Il n’est pas présenté comme un Mozart oublié, ni comme un génie que l’histoire aurait entièrement effacé. Son inspiration est inégale, certains développements restent prévisibles et quelques pages appartiennent pleinement aux conventions de leur temps.
Mais à son meilleur, il se révèle comme un compositeur de grande qualité, doté d’un solide instinct mélodique, d’un sens aigu du théâtre et d’une véritable intelligence de l’orchestre. Le concerto le montre avec éclat ; les pages vocales en révèlent la sensibilité ; la symphonie, le métier.
Le seul vrai point faible du coffret concerne la prise de son. L’image orchestrale est large, mais manque parfois de profondeur, tandis que les graves paraissent légèrement tassés. L’acoustique assez terne donne également aux cordes une certaine raideur. Le violon solo, en revanche, bénéficie d’une belle présence et d’une lumière très naturelle.
Ces réserves techniques n’altèrent pas l’intérêt du projet.
Ce Portrait réussit surtout à faire entendre Saint-George pour lui-même. Non comme une figure historique illustrée par de la musique, mais comme un artiste complet, brillant, sensible et profondément ancré dans la vie musicale de son temps.
Le mérite de Théotime Langlois de Swarte est de ne jamais forcer le trait. Il joue cette musique avec panache, mais sans la surévaluer. Il lui redonne simplement sa place.
Et c’est déjà beaucoup.

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