In deinen Süßen Händen - Musik für verlorene Seelen - Franz Schubert – Johann Sebastian Bach - Coline Dutilleul, mezzo-soprano - Aurelia Vişovan, piano
In deinen Süßen Händen - Musik für verlorene Seelen - Franz Schubert – Johann Sebastian Bach - Coline Dutilleul, mezzo-soprano - Aurelia Vişovan, piano
Coline Dutilleul aborde Schubert sans chercher l’effet ni la séduction immédiate : elle en révèle la solitude, la fièvre et la part presque existentielle. Soutenue par l’excellent piano d’Aurelia Vişovan, elle signe un récital d’une intensité rare, même si les interludes de Bach, beaux en eux-mêmes, ne s’imposent pas toujours avec évidence.
Fuga Libera FUG864
Note: 4,5/5
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Programmer Du bist die Ruh, Gretchen am Spinnrade, Die junge Nonne ou Der Jüngling und der Tod lorsqu’on est encore au début d’une carrière relève presque de l’inconscience. Ces lieder ont été chantés, enregistrés, disséqués par plusieurs générations d’interprètes, au point que la moindre affectation y devient immédiatement perceptible. Coline Dutilleul relève pourtant ce défi avec une assurance qui ne tient ni à l’autorité vocale ni à quelque volonté de rivaliser avec ses illustres devancières. Sa force est ailleurs : elle semble croire absolument à ce qu’elle chante.
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Programmer Du bist die Ruh, Gretchen am Spinnrade, Die junge Nonne ou Der Jüngling und der Tod lorsqu’on est encore au début d’une carrière relève presque de l’inconscience. Ces lieder ont été chantés, enregistrés, disséqués par plusieurs générations d’interprètes, au point que la moindre affectation y devient immédiatement perceptible. Coline Dutilleul relève pourtant ce défi avec une assurance qui ne tient ni à l’autorité vocale ni à quelque volonté de rivaliser avec ses illustres devancières. Sa force est ailleurs : elle semble croire absolument à ce qu’elle chante.
C’est sans doute ce qui frappe le plus dans cet album consacré au deuil, à la perte et, plus profondément encore, à la solitude. Chez Dutilleul, Schubert n’est jamais un objet de culture, encore moins un exercice de style. Les affects y sont pris au sérieux dans ce qu’ils ont de presque embarrassant pour notre époque : désespoir, extase, abandon, désir de mort, aspiration à une paix impossible. La chanteuse ne les protège pas derrière une élégance de récital. Elle les expose.
Cette intensité tient d’abord à une maîtrise très fine du souffle. La ligne vocale n’est jamais construite pour mettre en valeur le timbre ; c’est au contraire le souffle qui façonne le mot, soutient la note, crée une tension ou ménage autour d’elle une zone de silence. Dutilleul évite ainsi l’un des grands pièges du Lied : la belle phrase fabriquée pour elle-même. Ici, chaque inflexion semble répondre à une nécessité du texte.
Le timbre, de mezzo clair, ne possède pas la densité sombre de certaines grandes voix du répertoire. C’est précisément ce qui fait son intérêt. Il conserve une lumière presque juvénile, particulièrement précieuse dans Gretchen am Spinnrade. Marguerite n’y devient jamais une héroïne opératique ; elle reste une jeune femme saisie par une obsession qui déborde progressivement le cadre musical. Le célèbre « Kuss » est lancé avec une véhémence fulgurante, non parce que la voix grossit soudain, mais par la morsure de la consonne, par la manière dont le mot éclate dans la ligne. Un détail, en apparence, mais révélateur de toute une conception : l’expression naît du langage.
Même refus du confort dans Du bist die Ruh. Là où beaucoup d’interprètes font de cette page une berceuse idéale, Dutilleul entend quelque chose de plus grave. La nuance reste retenue, mais la douceur n’est jamais décorative. Elle est habitée par une lenteur presque douloureuse, comme si le repos invoqué restait fragile, inaccessible. Le legato est remarquable, non dans sa perfection abstraite, mais dans sa capacité à maintenir la tension au cœur même de l’apaisement.
Die junge Nonne révèle un autre visage. Ici, la chanteuse peut laisser entrer davantage de feu sans jamais basculer dans la scène d’opéra. Le contraste entre la tempête extérieure et l’exaltation intérieure est vivement dessiné, et l’« Alleluia » final se détache avec une lumière qui n’a rien de démonstratif. Dutilleul donne le sentiment que la musique ne monte pas vers un effet, mais vers une nécessité spirituelle.
Les lieder moins rebattus sont parfois plus fascinants encore. Dans Nachtstück D 672 ou le Schwanengesang D 744, la qualité du legato et la simplicité de la diction ouvrent des espaces d’une profondeur singulière. C’est peut-être là que son art convainc le plus : lorsqu’elle n’a pas à lutter contre le poids d’une tradition interprétative, la voix semble aller directement au cœur du poème.
L’allemand est excellent, non seulement dans la prononciation, mais surtout dans le rapport entre accentuation verbale et phrasé musical. Rien n’y paraît appris de l’extérieur. Le mot conserve son poids propre, sans devenir surarticulé. Cette maîtrise contribue beaucoup à l’impression d’urgence qui traverse le disque.
Aurelia Vişovan joue un rôle décisif dans cette réussite. Parler d’accompagnement serait impropre. Son piano ne soutient pas simplement la voix : il constitue l’espace psychologique dans lequel elle évolue. Dans Gretchen am Spinnrade, le rouet conserve sa mécanique obsédante sans jamais devenir métronomique. Dans les pages plus contemplatives, Vişovan sait au contraire laisser respirer la matière, ménager des transparences et des silences qui prolongent la ligne vocale.
Le dialogue entre les deux artistes est d’autant plus remarquable qu’il ne repose pas sur une conception systématique. Par moments, le piano prend l’initiative ; ailleurs, il semble se retirer jusqu’à presque disparaître derrière une inflexion de la voix. Cette écoute réciproque donne au récital sa cohésion véritable.
Reste la présence de Bach.
L’idée est séduisante : insérer dans ce parcours schubertien quatre pages pour piano — l’Aria des Variations Goldberg, un Prélude et fugue du Clavier bien tempéré, deux fragments du Capriccio sopra la lontananza del suo fratello dilettissimo — comme autant de contrepoints ou de respirations. Musicalement, Vişovan les joue avec beaucoup de finesse, sur un piano moderne dont elle exploite les possibilités de résonance sans chercher à imiter le clavecin.
Mais leur nécessité dramaturgique reste discutable.
Le problème n’est pas l’interprétation, excellente, ni même le principe de la confrontation entre Bach et Schubert. C’est plutôt que le programme schubertien possède à lui seul une telle densité affective que ces interludes peuvent parfois donner l’impression d’interrompre un parcours plutôt que de l’éclairer. L’Aria des Goldberg, par exemple, agit comme une suspension magnifique, mais on peut se demander si elle enrichit véritablement ce qui précède ou si elle n’offre pas simplement un moment de beauté autonome.
Le lien devient plus convaincant si l’on cesse de penser le disque comme un programme sur le seul deuil. Ce qui unit Bach et Schubert pourrait être moins la perte que la solitude : solitude du sujet face au monde, solitude devant la mort, solitude spirituelle aussi. Dans cette perspective, les pages de Bach prennent un autre sens. Elles ne consolent pas Schubert ; elles lui répondent depuis un autre siècle, avec une rigueur et une nudité différentes.
Cette dimension affleure dès Die Götter Griechenlands, placé à l’ouverture, où Dutilleul installe immédiatement une atmosphère de monde perdu. Ce n’est pas seulement la nostalgie d’un âge d’or qui s’y exprime, mais la conscience aiguë d’une absence. Tout l’album semble ensuite partir de cette faille.
C’est également ce qui distingue Dutilleul de nombreuses interprètes plus séduisantes vocalement mais moins impliquées dans le sens profond du texte. Elle ne cherche ni la jolie nuance ni le fondu sonore pour eux-mêmes. Sa voix peut parfois sembler presque nue, mais cette nudité participe de l’expression. Elle préfère l’intensité à l’effet, la vérité d’un mot à la perfection d’une courbe.
Cette démarche comporte évidemment un risque : celui d’un récital très homogène dans sa gravité. La mélancolie, la solitude et l’ombre dominent au point de réduire quelque peu la palette schubertienne. On aurait parfois aimé davantage d’ironie, de lumière ou de simplicité populaire, autant de dimensions essentielles chez le compositeur. Mais ce choix est pleinement assumé et finit par devenir la véritable identité du disque.
In deinen süßen Händen n’est donc pas simplement un beau récital de Schubert. C’est un album qui affirme une vision. On peut discuter la place de Bach, on peut trouver le concept parfois un peu trop explicite, mais on ne peut guère rester indifférent à la force avec laquelle Coline Dutilleul investit ces textes. Elle ne chante pas Schubert comme un répertoire prestigieux : elle semble y chercher quelque chose qui engage directement l’existence.
Cette conviction, alliée au jeu subtil et remarquablement attentif d’Aurelia Vişovan, donne au disque une intensité qui dépasse largement la somme de ses plages. Il reste après l’écoute moins le souvenir d’une belle voix que celui d’un climat, d’une présence, presque d’une solitude partagée.
Un récital rare, habité, parfois dérangeant par son sérieux même — et précisément pour cette raison profondément schubertien.
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