Haendel, Schumann, Schulz-Evler - Nelson Goerner, piano
Haendel, Schumann, Schulz-Evler - Nelson Goerner, piano
De la lumière de Haendel aux songes fragmentés de Schumann, Nelson Goerner construit un récital où la variation et la danse deviennent les deux faces d’un même imaginaire. Son Schumann, plus lyrique et vagabond que tumultueux, divisera peut-être, mais fascine par la beauté du son et la liberté du récit.
Les éblouissantes Arabesques de Schulz-Evler referment avec panache un programme d’une grande finesse.
Alpha Classics
Note: 4,5/5
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À première vue, le programme pourrait sembler disparate : la Chaconne HWV 435 de Haendel, les Davidsbündlertänze de Schumann et les Arabesques de concert de Schulz-Evler sur Le Beau Danube bleu. En réalité, Nelson Goerner y construit un parcours d’une rare cohérence, fondé sur la variation, la danse et la métamorphose. D’un compositeur à l’autre, le pianiste suit moins une logique historique qu’un chemin poétique, depuis la stabilité formelle de Haendel jusqu’à l’ivresse virtuose de la paraphrase, en passant par l’univers fragmenté et contradictoire de Schumann.
La Chaconne en sol majeur HWV 435 s’ouvre dans une lumière franche. Goerner assume pleinement le piano moderne, sans chercher à imiter le clavecin ni à contraindre artificiellement la dynamique. Le toucher reste clair, la polyphonie aérée, les articulations différenciées avec beaucoup de finesse. Les vingt et une variations se succèdent comme autant de changements de perspective, plus volontiers guidés par la couleur et le lyrisme que par une démonstration architecturale.
Cette lecture possède moins de monumentalité que certaines références, mais elle gagne en souplesse et en humanité. Les épisodes en mineur, notamment, dévoilent une intériorité presque désarmante. Goerner sait faire chanter la ligne sans épaissir le discours, et son art des demi-teintes donne à Haendel une profondeur inattendue. La Chaconne devient ainsi moins un édifice qu’un récit.
La coda solaire prépare presque naturellement l’entrée des Davidsbündlertänze, et c’est là que le disque prend véritablement son envol. Goerner ne cherche pas à accentuer à tout prix l’opposition entre Florestan et Eusebius. Il préfère fondre les contrastes dans une narration plus libre, plus rêveuse, parfois presque suspendue.
Certains tempos surprennent par leur retenue. Là où d’autres pianistes soulignent la nervosité, les ruptures ou la fébrilité de Schumann, Goerner privilégie la densité du son et un rubato généreux. La pulsation se fait plus mobile, parfois flottante, comme si le cycle s’émancipait peu à peu de toute contrainte métrique.
Cette conception trouve son point culminant dans Wie aus der Ferne, qui semble réellement surgir d’un espace lointain. La musique se transforme en souvenir, en murmure, en réminiscence. Les motifs paraissent moins rappelés que retrouvés. Goerner y installe une temporalité singulière, presque immobile, où chaque silence participe pleinement au discours.
La beauté de cette approche est incontestable, mais elle a son revers. Les Davidsbündlertänze portent aussi en eux une violence, une excentricité et une imprévisibilité que Goerner atténue parfois. Florestan reste étonnamment civilisé. Les accents mordent sans réellement blesser, les brusques changements d’humeur sont intégrés à une vision d’ensemble si maîtrisée qu’une part du danger schumannien s’émousse.
Le dénouement lui-même renonce au tragique ou à l’hallucination. Goerner préfère une sorte d’effacement mélancolique. L’œuvre ne s’effondre pas, elle se dissout. Ce choix est cohérent avec tout ce qui précède, même s’il amoindrit légèrement la tension dramatique du cycle.
Dans les pages les plus intimes, en revanche, le pianiste est souverain. Son cantabile possède une qualité presque vocale, avec un legato souple et des voix intérieures constamment perceptibles sans jamais être surlignées. Le piano semble respirer plutôt que frapper. C’est là que son Schumann convainc le plus profondément : dans cette capacité à transformer la fragmentation en continuité intérieure.
Après cet univers de demi-teintes et de rêverie, les Arabesques de concert sur Le Beau Danube bleu produisent un effet de libération. Schulz-Evler pousse la valse de Johann Strauss dans un véritable kaléidoscope pianistique : traits fulgurants, trilles, octaves, arpèges, contrechants et grands écarts de registre.
Goerner possède naturellement toute la technique nécessaire, mais sa virtuosité ne devient jamais démonstrative. Le trait reste clair, l’attaque souple, les aigus ne se durcissent pas et les passages les plus chargés conservent une remarquable lisibilité.
Surtout, il sait valser.
Sous l’ornementation la plus extravagante, le mouvement du Beau Danube bleu reste toujours perceptible. La souplesse du balancement, cette légère suspension si particulière à la valse viennoise, empêche la paraphrase de sombrer dans la pure pyrotechnie. Goerner transforme l’exploit en élégance.
Le programme révèle alors toute son intelligence. Haendel posait la variation comme architecture. Schumann en fragmentait les repères pour en faire une succession d’états psychologiques. Schulz-Evler l’emporte enfin dans une ivresse virtuose où la danse devient pure lumière.
La captation, réalisée en concert à Liège, restitue le piano avec une certaine distance mais une belle netteté. L’image reste relativement étroite et les harmoniques aiguës manquent parfois d’un peu de grain, mais la dynamique et les timbres sont remarquablement préservés. Les graves possèdent de la profondeur, les nuances intermédiaires sont fines et la palette de Goerner se déploie sans dureté.
Ce récital confirme surtout un pianiste parvenu à un degré de maîtrise où la technique cesse d’être un enjeu. Tout passe par la conception, la couleur et la respiration. Son Haendel séduit par sa lumière et son lyrisme, son Schumann fascine davantage par le rêve que par la fièvre, et Schulz-Evler lui offre une conclusion éblouissante, sans jamais céder à l’esbroufe.
Un disque de grande finesse, pensé comme un parcours plutôt que comme une succession de morceaux, et porté par un pianiste dont l’élégance reste indissociable d’une véritable profondeur musicale.

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