Bohuslav Martinů - Les six symphonies Bamberger Symphoniker, Jakub Hrůša

Bohuslav Martinů - Les six symphonies Bamberger Symphoniker, Jakub Hrůša

Jakub Hrůša et les Bamberger Symphoniker révèlent les six symphonies de Martinů dans toute leur richesse rythmique, leur clarté orchestrale et leur profonde humanité. De l’élan lumineux de la Quatrième aux visions plus troubles de la Sixième, cette intégrale conjugue énergie, nostalgie et espoir avec une maîtrise exceptionnelle. Malgré une légère tendance à assagir les aspérités les plus radicales, une publication majeure, appelée à faire référence.















Deutsche Grammophon
Note: 4,5/5


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Il aura fallu l’exil américain pour que Bohuslav Martinů, à plus de cinquante ans, se décide enfin à affronter la symphonie. Arrivé à Paris en 1923, il avait trouvé auprès d’Albert Roussel un idéal d’ordre, de clarté, de mesure et d’expression directe, à rebours aussi bien du nationalisme musical tchèque que d’une tradition germanique qu’il jugeait trop pesante et métaphysique. Longtemps attiré par les formes concertantes et par le néoclassicisme, il ne composa sa Première Symphonie qu’en 1942, sous l’impulsion de Serge Koussevitzki.

Les cinq suivantes naquirent en un peu plus d’une décennie, dans un monde ravagé par la guerre, l’exil et l’incertitude. Les trois premières furent suscitées par les grands orchestres américains ou par leurs chefs : Boston pour la Première, Cleveland et George Szell pour la Deuxième, Koussevitzki encore pour la Troisième. La Quatrième fut écrite pour Eugene Ormandy et Philadelphie, la Cinquième pour le Philharmonique tchèque, qui la créa en 1947 sous la direction de Rafael Kubelík, et la Sixième, intitulée Fantaisies symphoniques, à la demande de Charles Munch.

Il est assez révélateur que Martinů, alors très recherché aux États-Unis, soit demeuré relativement absent des grandes histoires générales de la musique du XXe siècle. Ses symphonies n’ont certes jamais totalement disparu du disque. Neeme Järvi les avait déjà enregistrées avec l’Orchestre symphonique de Bamberg pour BIS, tandis que l’intégrale de Jiří Bělohlávek avec le BBC Symphony Orchestra, publiée par Onyx, avait reçu un Gramophone Award en 2012. Mais ce nouveau cycle constitue, de façon étonnante, la première intégrale publiée par ce que l’on appelait autrefois une grande compagnie internationale.

Jakub Hrůša n’aborde donc pas un territoire vierge. Il le renouvelle pourtant avec une autorité qui oblige à réévaluer non seulement ces six œuvres, mais la place de Martinů parmi les grands symphonistes de son temps. À la tête des Bamberger Symphoniker, dont il est directeur musical depuis 2016, il révèle une musique plus lumineuse, plus humaine et plus assurée qu’on ne l’avait peut-être jamais entendue avec une telle constance.

Le lien entre l’orchestre et cet univers n’est pas seulement stylistique. Le noyau historique des Bamberger Symphoniker fut formé en 1946 par des musiciens germanophones chassés de Prague et de Tchécoslovaquie après la guerre. Cette mémoire de l’arrachement et du déplacement résonne intimement avec le destin de Martinů. Hrůša semble avoir réveillé chez ses musiciens une couleur centre-européenne particulière : bois sombres, parfois goguenards, cordes chaleureuses et chantantes, vibrato généreux mais jamais systématique, alliage de naturel, de souplesse et de retenue.

Dès les premières mesures de la Première Symphonie, le changement d’échelle est évident. Les textures foisonnantes ne se brouillent plus. Hrůša fait miroiter les timbres, sépare les différents plans de l’orchestre et donne à entendre avec une précision exceptionnelle le piano, la harpe et les percussions. Pourtant, cette acuité analytique ne ralentit jamais la trajectoire rêveuse si particulière de Martinů.

C’est là l’une des forces majeures de cette intégrale. La musique reste constamment en mouvement, mais elle ne paraît jamais précipitée. Hrůša maîtrise les ostinatos, les syncopes, les répétitions motoriques et les brusques poussées d’énergie sans les réduire à une mécanique néoclassique. Le scherzo de la Première lance un clin d’œil évident à Roussel ; le finale entremêle souvenirs du terroir, parfums orientaux et inflexions de jazz. Chaque motif est éclairé, chaque citation discrète affleure, mais le chef ne perd jamais de vue la grande ligne.

La Première est une œuvre plus vaste et plus ambitieuse qu’on ne l’imagine généralement, presque absente pourtant des salles de concert. Son Largo, parent du Mémorial à Lidice, répond aux atrocités nazies par une écriture tendue, parfois bartókienne, qui rappelle le Double Concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales. Hrůša en restitue la gravité sans épaissir la texture. Les accords sombres, les interventions du piano et les brusques éclaircies conservent une éloquence directe, dépourvue de pathos ajouté.

La Deuxième Symphonie, composée en 1943 pour l’Orchestre de Cleveland, apparaît plus concise, plus légère et plus souriante. Hrůša en souligne les affinités avec le concerto grosso : les groupes instrumentaux s’interpellent, les bois dialoguent, les cordes rebondissent avec une élégance presque chambriste. Le mouvement lent laisse entendre une gamme descendante qui rappelle fugitivement Une symphonie alpestre de Richard Strauss, sans que Martinů perde pour autant son identité.

Cette Deuxième rayonne d’une cordialité immédiate. Hrůša évite cependant de la réduire à un aimable divertissement. Sous la légèreté demeure le sentiment d’un monde rêvé à distance. Le finale, vif et bondissant, s’achève sur une pirouette délicieusement espiègle, rendue avec une précision qui ne sacrifie jamais la spontanéité.

La Troisième Symphonie est la plus sombre du cycle. Martinů y exprime l’inquiétude, la douleur et l’attente d’une libération encore hypothétique. Hrůša en fait entendre les fractures, les pulsations oppressantes et les tensions harmoniques sans dramatisation excessive. L’orchestre avance par à-coups, comme s’il cherchait difficilement une issue à travers un paysage dévasté.

Le mouvement central atteint une densité remarquable. Les graves de Bamberg grondent sans lourdeur, les bois isolés paraissent surgir de très loin et les interventions du piano ponctuent le discours de manière presque menaçante. Le finale chemine pourtant vers une vision exaltée de la paix, souvent associée à la nouvelle du débarquement allié. Hrůša construit cette progression avec une grande noblesse. Mais les accords de piano qui viennent ensuite poignarder la texture rappellent que l’espérance demeure précaire et que la victoire annoncée ne suffit pas à effacer la catastrophe.

La Quatrième Symphonie reste la porte d’entrée idéale dans cet univers et probablement l’œuvre la plus immédiatement aimable du cycle. Écrite en 1945, elle semble anticiper l’après-guerre avec un optimisme parfois sans limites. Les rythmes dansants, les mélodies lumineuses, l’exubérance des bois et la splendeur des cuivres en font l’une des partitions les plus généreuses de Martinů.

Hrůša en exalte la joie sans jamais la rendre décorative. Sous l’éclat persiste le souvenir d’une Bohême devenue inaccessible. Le mouvement lent est conduit sans complaisance : le chef ne s’attarde pas, mais conserve assez de souplesse pour que le lyrisme atteigne une émotion profonde, presque douloureuse. On relève toutefois une curiosité éditoriale : les trois mesures de transition pour piano rétablies par Bělohlávek en 2010 sont ici omises. L’absence est brève, mais surprenante dans une publication appelée à faire référence.

Le scherzo possède une vivacité irrésistible et le finale progresse vers un épanouissement orchestral presque euphorique. Les cuivres de Bamberg sonnent avec éclat, mais Hrůša conserve une légèreté qui interdit toute emphase monumentale. Le triomphe reste dansant, mobile, profondément humain.

La Cinquième Symphonie, créée au Printemps de Prague de 1947, est plus dense, plus instable et plus sévère. Elle commence dans une brume incertaine, avant de se mettre soudain à danser avec une énergie presque beethovénienne. Hrůša en révèle admirablement les ruptures de ton, les hésitations harmoniques et les tensions psychologiques.

Les épisodes lyriques n’apportent jamais un apaisement définitif. Ils sont interrompus par des poussées rythmiques, des changements brusques de climat ou des interventions instrumentales qui déplacent sans cesse le centre de gravité. Comparée à certaines lectures anciennes, notamment celles qui privilégiaient l’atmosphère au détriment de la structure, cette version possède davantage d’élan, de cohérence et d’intelligence idiomatique.

La perfection des Bamberger peut toutefois susciter une légère réserve. Dans cette Cinquième particulièrement tourmentée, on aimerait parfois davantage d’âpreté et de sauvagerie. Hrůša contrôle si parfaitement le discours que certaines aspérités paraissent polies. Mais il rend surtout passionnante une œuvre souvent considérée comme moins séduisante que les précédentes.

La Sixième Symphonie, ou Fantaisies symphoniques, se tient volontairement à l’écart des cinq premières. Composée plusieurs années plus tard, après une grave chute qui avait affecté la santé de Martinů, elle abandonne le piano et renonce presque entièrement au développement symphonique traditionnel. Les thèmes surgissent comme des hallucinations, se désagrègent, réapparaissent sous une forme altérée et semblent parfois flotter hors de toute logique temporelle.

Les premières mesures sont extraordinairement évocatrices. Les frémissements d’insectes, les trilles, les irisations et les brusques contrastes annoncent parfois la micropolyphonie de Ligeti. Grâce à la prise de son, ces textures restent d’une lisibilité saisissante. Le tam-tam qui retentit vers la fin domine enfin l’espace comme il le doit ; le principal motif de l’œuvre se métamorphose en une sorte de thrène mahlérienne et le choral conclusif prend une couleur véritablement fataliste.

Hrůša hypnotise par la finesse des transitions et la précision des équilibres. Mais c’est aussi dans cette œuvre que sa conception peut paraître légèrement trop adoucie. Face à la lecture historique, nerveuse et tranchante de Charles Munch à Boston, le fantastique se fait ici plus policé, les contrastes moins brutaux et le discours surréaliste un peu moins dangereux. La version de Bělohlávek possédait elle aussi une inquiétude que l’acoustique sèche du Barbican ne mettait pas toujours en valeur.

La supériorité technique de Bamberg ne fait guère de doute. Mais Hrůša explique parfois si bien cette musique qu’il en atténue l’irrationalité. Sa lecture est plus claire, plus belle et plus cohérente, sans être nécessairement toujours plus excitante. Cette nuance est importante : la Sixième n’a peut-être pas vocation à rassurer entièrement l’auditeur ni à révéler tous ses secrets.

Les cinq premières symphonies, composées dans un intervalle assez resserré, présentent inévitablement certains airs de famille. On y retrouve les mêmes ostinatos, les mêmes rythmes pointés, les mêmes crescendos, les mêmes irruptions du piano et une tendance à superposer des motifs issus de Dvořák, de Janáček ou du folklore bohémien et morave à des procédés empruntés au néoclassicisme français et à la musique américaine.

Cette unité peut être interprétée de deux manières. Certains auditeurs y entendront la chronique d’un monde bouleversé, comparable par instants au témoignage symphonique de Chostakovitch. D’autres percevront une sensibilité plus légère, plus détachée, cultivant des architectures proches de la sérénade et des souvenirs baroques. Martinů a longtemps déconcerté aussi bien les modernistes convaincus que les défenseurs d’une conception plus traditionnelle de la symphonie, fondée sur l’intégration organique des contrastes et une tonalité moins librement employée.

Ces objections paraissent aujourd’hui largement dépassées. Hrůša montre que la cohérence de cette musique ne réside pas toujours dans un développement thématique à l’allemande, mais dans la continuité de son énergie, la récurrence de ses gestes et la puissance émotionnelle de ses métamorphoses. Il ne gomme pas les ressemblances entre les œuvres, mais les caractérise suffisamment pour leur donner une physionomie propre : la Première est épique, la Deuxième joueuse, la Troisième douloureuse, la Quatrième rayonnante, la Cinquième instable et la Sixième visionnaire.

La prise de son constitue un atout décisif. Réalisés entre décembre 2023 et octobre 2025 dans la Joseph-Keilberth-Saal rénovée de Bamberg, les enregistrements offrent une image large et profonde, une excellente localisation des pupitres et une restitution très souple des timbres. Même lorsque les aigus sont vivement éclairés, l’espace conserve une profondeur et une chaleur supérieures à celles de nombreuses intégrales précédentes.

Les textures ne s’engorgent jamais. Les différents plans se détachent avec précision, les percussions restent intégrées à la masse orchestrale et les bois conservent leur identité jusque dans les passages les plus chargés. La comparaison avec le cycle de Bělohlávek est instructive : le chef tchèque obtenait déjà du BBC Symphony Orchestra une remarquable clarté, sans jamais tomber dans cette pesanteur mécanique parfois reprochée à Martinů, mais Bamberg bénéficie d’une acoustique et d’une captation beaucoup plus flatteuses.

L’accueil critique presque unanime se comprend donc aisément. Diapason estime que Hrůša porte le cycle à un niveau jamais atteint, par une combinaison exceptionnelle de vivacité, de profondeur, de précision et de couleurs. Gramophone, tout en conservant quelques réserves sur la Sixième et sur l’excitation parfois moindre de certaines séquences, considère lui aussi que ces lectures rendent l’invention de Martinů plus fraîche, plus humaine et plus originale que jamais.

Les prédécesseurs ne sont pas pour autant tous disqualifiés. Bělohlávek conserve une tendresse et un équilibre idiomatique irremplaçables. Munch demeure plus fiévreux et plus inquiétant dans la Sixième. Certaines lectures tchèques anciennes possèdent une âpreté et une urgence que la splendeur bambergienne tend à civiliser. Mais aucune intégrale ne réunit à ce degré la beauté orchestrale, la lisibilité, l’élan, la cohérence et la qualité de l’enregistrement.

On regrettera d’autant plus la pauvreté de la documentation proposée par Deutsche Grammophon. Les notices sont étonnamment conventionnelles et ne contiennent aucun texte de Hrůša, alors que celui-ci a publié un ouvrage bilingue consacré à Martinů et qu’il est aujourd’hui l’un des interprètes les plus éloquents de son œuvre. Pour une édition de cette importance, cette absence paraît difficilement explicable.

Elle n’altère toutefois pas la portée musicale du projet. Ces six symphonies ne sont pas seulement des partitions brillantes, généreuses et admirablement orchestrées. Elles forment six chants de nostalgie et d’espérance, écrits par un exilé qui refusait de laisser le désastre de son époque avoir le dernier mot.

La joie chez Martinů n’est ni insouciante ni décorative. Elle se construit contre la peur, la perte, la guerre et l’éloignement. Hrůša et les Bamberger Symphoniker en restituent l’élan avec une intelligence, une chaleur et une maîtrise exceptionnelles. Malgré une Sixième parfois un peu trop assagie et quelques choix éditoriaux discutables, cette intégrale s’impose comme une publication majeure, appelée à servir de référence et, surtout, à convaincre que Martinů appartient pleinement au premier rang des symphonistes du XXe siècle.

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