Wolfgang Amadeus Mozart: Concertos pour piano n° 9 et n° 22 - Jan Lisiecki, piano - Bamberger Symphoniker, Manfred Honeck
Wolfgang Amadeus Mozart: Concertos pour piano n° 9 et n° 22 - Jan Lisiecki, piano - Bamberger Symphoniker, Manfred Honeck
Dix ans après ses Mozart avec Christian Zacharias, Jan Lisiecki revient aux concertos de Mozart avec deux œuvres en mi bémol majeur, le K. 271 « Jeunehomme » et le K. 482, sous la direction très vivante de Manfred Honeck. Le disque séduit par la clarté du piano, la distinction du style et la richesse orchestrale des Bamberger Symphoniker. Mais l’alchimie reste discutée : face à un orchestre mobile, coloré, parfois presque théâtral, Lisiecki paraît par moments trop poli, trop parfait, insuffisamment audacieux. Un Mozart raffiné, souvent admirablement équilibré, mais qui ne convaincra pas tous les auditeurs par son degré d’incarnation.
Deutsche Grammophon
Note: 3,5/5
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Il y a des rapprochements de programme qui relèvent de l’évidence intelligente. Réunir les Concertos pour piano n° 9 et n° 22 de Mozart, tous deux en mi bémol majeur, n’est pas seulement un choix tonal : c’est faire dialoguer deux moments essentiels du génie mozartien. Le K. 271, dit « Jeunehomme », appartient encore aux années salzbourgeoises, mais il regarde déjà très loin vers l’avenir. Par son entrée précoce du piano, sa liberté formelle, son Andantino d’une gravité presque opératique, il bouleverse le modèle du concerto galant. Le K. 482, huit ans plus tard, est une œuvre viennoise de pleine maturité : plus ample, plus orchestrale, enrichie par les clarinettes, habitée par une théâtralité plus large et par une profondeur expressive d’une tout autre nature.
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Il y a des rapprochements de programme qui relèvent de l’évidence intelligente. Réunir les Concertos pour piano n° 9 et n° 22 de Mozart, tous deux en mi bémol majeur, n’est pas seulement un choix tonal : c’est faire dialoguer deux moments essentiels du génie mozartien. Le K. 271, dit « Jeunehomme », appartient encore aux années salzbourgeoises, mais il regarde déjà très loin vers l’avenir. Par son entrée précoce du piano, sa liberté formelle, son Andantino d’une gravité presque opératique, il bouleverse le modèle du concerto galant. Le K. 482, huit ans plus tard, est une œuvre viennoise de pleine maturité : plus ample, plus orchestrale, enrichie par les clarinettes, habitée par une théâtralité plus large et par une profondeur expressive d’une tout autre nature.
Le disque de Jan Lisiecki, Manfred Honeck et des Bamberger Symphoniker repose donc sur une idée forte : confronter l’audace juvénile et la maturité souveraine, l’expérimentation salzbourgeoise et le grand théâtre concertant viennois. L’entreprise est d’autant plus attendue que Lisiecki revient ici à Mozart après un premier jalon discographique très remarqué, enregistré alors qu’il était encore très jeune. Son style, depuis, s’est affirmé : limpidité du toucher, élégance naturelle, articulation perlé, refus de l’emphase romantisante, beauté d’un chant toujours contrôlé. Mais c’est précisément cette perfection qui, dans ce nouveau disque, peut devenir source de débat.
Car l’élément le plus immédiatement frappant n’est peut-être pas le piano, mais l’orchestre. Manfred Honeck obtient des Bamberger Symphoniker une palette de nuances frémissante, un relief de caractères, une richesse de timbres qui donnent à Mozart une vitalité très séduisante. Les bois, en particulier, sont remarquables : ils commentent, relancent, colorent, individualisent le discours. L’orchestre ne joue jamais le rôle d’un cadre aimable autour du soliste ; il possède une parole propre, parfois même une imagination plus foisonnante que celle du piano. C’est l’une des forces de l’album, mais aussi son possible déséquilibre.
Dans le premier mouvement du Concerto n° 9, cette tension apparaît dès les premières mesures. Le tutti initial, dirigé par Honeck avec une belle énergie, a de l’éclat, de la couleur, du panache. Il installe une scène très vivante. L’entrée du piano, pourtant l’une des plus célèbres innovations du concerto mozartien, devrait surgir comme un événement, presque comme une interruption théâtrale. Chez Lisiecki, elle est d’une élégance irréprochable, mais peut sembler moins surprenante qu’attendu. Le son est clair, le trait parfaitement dessiné, la phrase souple ; pourtant, l’irruption du clavier ne produit pas tout à fait l’effet de bascule que l’on espère.
C’est là toute l’ambiguïté de cette lecture. Lisiecki joue admirablement bien. Son Mozart est d’une propreté superlative, d’une limpidité cristalline, d’une plasticité constante. Rien n’est dur, rien n’est pesant, rien n’est sentimentalement appuyé. Les phrasés sont très travaillés, mais jamais maniérés ; le style combine une conscience moderne des équilibres avec une tradition pianistique noble et chantante. On comprend que certains auditeurs soient séduits par une telle distinction : le pianiste ne cherche jamais à dominer, il ne force jamais le caractère, il laisse la musique respirer.
Mais cette retenue peut aussi laisser sur sa faim. Dans le K. 271, Mozart n’est pas seulement gracieux ; il est inventif, imprévisible, presque provocateur. Le premier mouvement demande autre chose qu’une belle continuité : il appelle une prise de parole. Or Lisiecki paraît parfois se fondre dans la perfection de son propre toucher. Les enchaînements harmoniques, si riches de sous-entendus, restent élégamment conduits, mais ils ne prennent pas toujours cette couleur de découverte, de risque, de théâtre intérieur. La cadence est énergique, inventive, bien intégrée, sans complaisance narcissique ; mais l’ensemble demeure plus distingué que véritablement audacieux.
L’Andantino du K. 271 concentre le débat. On peut y admirer la mesure du tempo, qui évite à la fois l’alanguissement et la précipitation. Lisiecki ne romantise pas cette page, ne la surcharge pas de pathos ; il en conserve la ligne, la pudeur, la noblesse. Mais l’expression reste parfois trop monochrome. L’orchestre, lui, raconte davantage : Honeck souligne les silences, les reliefs sombres, les tensions souterraines. Les Bamberger donnent à cette page une véritable respiration dramatique. Le piano, d’une beauté presque marmoréenne, semble parfois commenter cette douleur de l’extérieur plus qu’il ne la traverse. L’émotion existe, mais elle demeure filtrée par une perfection qui en atténue l’urgence.
Le finale du K. 271 est plus convaincant. Lisiecki y retrouve une vivacité légère, un esprit de conversation, une mobilité qui servent bien le caractère du rondo. Il est vif sans être nerveux, charmant sans minauder, précis sans sécheresse. Les échanges avec l’orchestre fonctionnent admirablement, et l’on entend ici ce que Gramophone soulignait à juste titre : une vraie qualité d’écoute mutuelle, un dialogue constamment attentif, une entente musicale de très haut niveau. Le mouvement garde son élégance, mais il respire davantage que les pages précédentes. La réserve demeure cependant : même dans cette réussite, le grain de folie reste limité.
Le Concerto n° 22 offre à Honeck et aux Bamberger Symphoniker un terrain encore plus favorable. L’orchestre y occupe une place majeure, et Mozart donne aux bois un rôle d’une richesse extraordinaire. Les clarinettes apportent cette chaleur particulière qui distingue l’œuvre dans le corpus des concertos, et les solistes de Bamberg en tirent un vrai plaisir de caractérisation. Honeck dirige avec une imagination coloriste très séduisante : les plans sont clairs, les dynamiques souples, les réponses instrumentales pleines de vie. Dans cette œuvre, l’orchestre devient presque le protagoniste principal.
Face à cette abondance, Lisiecki conserve les vertus qui font son identité : clarté, propreté du trait, élégance de l’articulation, refus de l’effet. Mais le risque de déséquilibre se fait plus sensible encore. Le K. 482 demande au piano une capacité à dialoguer avec un imaginaire orchestral très développé, à rivaliser non par la force mais par la fantaisie, la couleur, la relance rhétorique. Or Lisiecki reste parfois trop sagement dans son monde de beauté cristalline. Son jeu est irréprochable, mais pas toujours suffisamment distinctif. L’orchestre imagine ; le piano répond avec distinction. On aimerait parfois que le soliste provoque davantage, qu’il infléchisse plus franchement le cours du discours.
Cela dit, il serait injuste de réduire cette interprétation à une lecture anodine. Le premier mouvement du K. 482 possède une vraie cohérence. La respiration est large sans lourdeur, les cadences choisies par Lisiecki — notamment celles de Paul Badura-Skoda — s’intègrent avec goût, et le pianiste évite toute démonstration gratuite. Sa virtuosité reste rhétorique : elle prolonge la pensée plutôt qu’elle ne l’interrompt. L’ensemble séduit par son équilibre général, par la qualité des transitions, par cette manière de maintenir constamment le concerto dans une esthétique de conversation.
L’Andante en ut mineur est l’un des moments les plus intéressants du disque. Lisiecki et Honeck choisissent une transparence particulière, notamment par l’usage de cordes solistes dans certaines sections de variations, option qui peut surprendre à la première écoute mais gagne en pertinence lorsqu’on l’entend comme une volonté de ramener le grand concerto vers une intimité de musique de chambre. La douleur, là encore, est traitée avec retenue. Lisiecki chante avec simplicité, sans pathos, et laisse l’orchestre respirer autour de lui. La beauté de cette page est réelle, mais certains auditeurs pourront y trouver une pudeur excessive, là où Mozart ouvre une faille plus profonde.
Le finale du K. 482 retrouve une lumière plus mobile. L’épisode de menuet, lui aussi abordé avec une délicatesse chambriste, bénéficie de cette option de transparence. Les vents de Bamberg sont délicieux, Honeck donne au mouvement un relief constant, et Lisiecki conserve cette qualité de toucher qui rend chaque trait lisible, chaque ornement bien placé. Mais le reproche général subsiste : l’ensemble est très beau, mais pas toujours irrésistible. Mozart y gagne en équilibre ce qu’il perd parfois en imprévu.
La prise de son, lumineuse et avancée sans agressivité, sert assez bien cette conception. Le piano est clairement défini, l’orchestre présent, les bois bien individualisés. La balance générale correspond au mot clé de l’album : équilibre. Mais cet équilibre, justement, est à double tranchant. Pour les uns, il constitue la grande réussite du disque : ni soliste dominateur, ni orchestre effacé, mais une conversation noble et attentive. Pour les autres, il révèle la limite de Lisiecki : un pianiste qui, dans ce contexte, paraît parfois trop parfaitement intégré, pas assez acteur de la dramaturgie.
La divergence critique autour de ce disque se comprend donc aisément. On peut l’entendre comme un album délicieux, d’une rare distinction, fondé sur l’écoute, la mesure, la beauté du dialogue. De ce point de vue, Lisiecki trouve en Honeck un partenaire aussi précieux que Christian Zacharias l’avait été dans ses premiers Mozart. Son jeu, très inflecté sans préciosité, spacieux sans indulgence, affectueux sans jamais étouffer la musique, offre un Mozart d’une tenue remarquable. Mais on peut aussi l’entendre comme une occasion partiellement manquée : celle d’un soliste trop poli face à un orchestre plus imaginatif que lui, d’un piano qui restitue la plasticité de l’œuvre sans s’y engager avec assez de risque.
La vérité se situe probablement entre ces deux pôles. Lisiecki n’est pas un pianiste de rupture. Il ne cherche pas à faire de Mozart un théâtre des contrastes extrêmes, ni à électriser la phrase par des accentuations radicales. Sa conception repose sur la ligne, la clarté, la proportion, la beauté du toucher. Lorsqu’on accepte ce cadre, l’album offre de nombreux plaisirs : un K. 271 très élégant, un K. 482 admirablement dialogué, un orchestre superbe, une direction de Honeck vive et colorée. Lorsqu’on attend de ces concertos une parole plus incisive, une audace plus juvénile dans le Neuvième, une fantaisie plus active dans le Vingt-deuxième, la frustration est réelle.
Dans une discographie immense, où les références ne manquent pas, ce disque ne s’impose donc pas comme une évidence absolue. On y reviendra pour la beauté de l’orchestre, pour le raffinement de la prise de son, pour l’intelligence des équilibres, pour la qualité incontestable du partenariat. On continuera peut-être de chercher ailleurs une urgence plus vive, un Mozart plus aventureux, plus théâtral, plus imprévisible. Les grandes lectures de Curzon, Serkin, Brendel, Perahia, Uchida, Schiff, Anda, Zacharias ou d’autres gardent leur nécessité selon les sensibilités.
Il faut néanmoins reconnaître à Lisiecki une qualité rare : il ne trahit jamais Mozart par excès de personnalité. Son jeu reste d’un goût impeccable, d’une élégance constante, d’une sincérité indéniable. Simplement, cette sincérité est celle d’un musicien qui préfère la perfection du trait à la brûlure de la prise de parole. Dans Mozart, cela peut suffire à produire de très beaux moments ; cela ne suffit pas toujours à révéler toute la profondeur dramatique de ces deux concertos.
Ce nouvel album Mozart est donc une réussite partielle, mais de haut niveau. L’écoute en est constamment agréable, parfois admirable, jamais vulgaire ni indifférente. Honeck et les Bamberger Symphoniker y sont souvent splendides ; Lisiecki y demeure un musicien de grande classe. Mais l’alchimie attendue ne s’accomplit pas toujours. Le rêve d’un dialogue parfaitement équilibré se réalise par endroits ; ailleurs, l’orchestre semble ouvrir des portes que le piano franchit avec trop de prudence.
Un disque à écouter, assurément, pour sa distinction et son intelligence. Mais pas forcément à placer au sommet d’une discographie mozartienne où l’on attend, plus encore que la beauté, cette part de surprise, de théâtre et de nécessité qui fait basculer l’élégance dans le génie.

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