Routine: Saint-Saëns, Clémence de Grandval, Poulenc, Dutilleux - Gabriel Pidoux, hautbois Marie Boichard, basson ; Jorge González Buajasán, piano
Routine: Saint-Saëns, Clémence de Grandval, Poulenc, Dutilleux - Gabriel Pidoux, hautbois Marie Boichard, basson ; Jorge González Buajasán, piano
Avec Routine, Gabriel Pidoux signe un récital de hautbois français d’une rare tenue, où la virtuosité ne se donne jamais comme démonstration mais comme évidence poétique. Autour de Saint-Saëns, Clémence de Grandval, Poulenc et Dutilleux, il inscrit son jeu dans une lignée prestigieuse tout en affirmant une personnalité déjà très singulière. Sonorité homogène, articulation ciselée, élégance du phrasé, investissement chambriste des partenaires : tout concourt à faire de ce disque une réussite majeure. Seule une image sonore parfois un peu déstabilisée par l’entrée du basson tempère très légèrement l’impression d’excellence.
Oktav Records OKT015
Note: 4,5/5
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Le titre pourrait sembler modeste, presque ironique. Routine : voilà un mot que l’on n’associe guère à la magie d’un récital, encore moins à l’art si exposé du hautbois. Gabriel Pidoux en rappelle pourtant le sens dans le domaine de la prestidigitation : l’addition de plusieurs effets et techniques destinés à créer un tour de magie réussi. La définition convient idéalement à ce disque. Car le hautbois est précisément l’un des instruments où l’artifice doit devenir naturel, où la somme des contraintes — anche, souffle, justesse, attaque, legato, projection, endurance — doit disparaître derrière l’illusion d’un chant libre.
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Le titre pourrait sembler modeste, presque ironique. Routine : voilà un mot que l’on n’associe guère à la magie d’un récital, encore moins à l’art si exposé du hautbois. Gabriel Pidoux en rappelle pourtant le sens dans le domaine de la prestidigitation : l’addition de plusieurs effets et techniques destinés à créer un tour de magie réussi. La définition convient idéalement à ce disque. Car le hautbois est précisément l’un des instruments où l’artifice doit devenir naturel, où la somme des contraintes — anche, souffle, justesse, attaque, legato, projection, endurance — doit disparaître derrière l’illusion d’un chant libre.
Cette « routine » désigne aussi le pain quotidien du hautboïste : l’appropriation de pièces fondatrices, transmises d’une génération à l’autre, parfois liées à des créateurs ou dédicataires illustres, formant peu à peu un panthéon français de l’instrument. Le disque de Gabriel Pidoux s’inscrit dans cette double perspective : celle du métier, de la filiation, de l’héritage ; mais aussi celle de l’enchantement, de la transformation, du tour réussi. Ce n’est pas un simple récital de répertoire. C’est une manière d’habiter une tradition.
Le programme lui-même est remarquablement pensé. Saint-Saëns, Poulenc et Dutilleux appartiennent évidemment au cœur du répertoire français pour hautbois. La présence de Clémence de Grandval, longtemps négligée mais aujourd’hui redécouverte avec une attention croissante, ajoute une dimension patrimoniale bienvenue sans jamais donner l’impression d’une curiosité plaquée. Son Trio pour hautbois, basson et piano s’intègre naturellement dans le parcours. À rapprocher ces compositeurs, on mesure combien le hautbois suscite chez eux une inclination classique : recherche de clarté, goût de la coupe, élégance de la conversation instrumentale, pudeur expressive.
La Sonate pour hautbois et piano de Saint-Saëns ouvre le disque dans un climat d’épure. Composée à l’extrême fin de la vie du compositeur, elle appartient à cette dernière manière où la virtuosité se condense en limpidité. Gabriel Pidoux y trouve immédiatement le ton juste. L’Andantino initial chante avec une noblesse sans emphase, un galbe d’une grande pureté, mais jamais froid. Le hautbois possède une définition ciselée, une tenue exemplaire sur toute la tessiture, une égalité de couleur qui permet à la phrase de respirer sans rupture. Rien ne force, rien ne pèse. On entend une jeunesse de timbre au service d’une musique de vieillesse lumineuse.
Jorge González Buajasán joue ici un rôle essentiel. Son piano, capté sur un plan assez proche de celui du hautbois, ne se contente pas d’accompagner : il dialogue, soutient, relance, clarifie l’harmonie. Cette proximité sonore donne parfois une image très directe, presque chambriste au sens le plus immédiat du terme. Le piano n’est pas enrobé de réverbération ; il garde une netteté qui convient bien à cette esthétique de ligne et de précision. Dans Saint-Saëns, l’équilibre fonctionne particulièrement bien : l’ensemble demeure clair, souple, élégant.
Le Cygne, dans cette transcription pour hautbois et piano, aurait pu sembler trop attendu. L’œuvre est si célèbre qu’elle court toujours le risque de la joliesse ou du supplément sentimental. Pidoux évite le piège en refusant d’imiter le violoncelle. Le hautbois apporte une autre nature de chant : plus fragile, plus exposée, plus directement liée au souffle. Là où le violoncelle installe souvent une continuité soyeuse, le hautbois introduit une vulnérabilité presque vocale. La ligne demeure simple, sans pathos. Ce moment n’est pas le plus profond du disque, mais il en prolonge avec tact l’art du chant.
La véritable découverte du programme est le Trio pour hautbois, basson et piano de Clémence de Grandval. Composé en 1847, il séduit par sa coupe, son éloquence et ce discret romantisme qui n’alourdit jamais le discours. L’œuvre est impeccablement taillée : elle possède une vraie fluidité de conversation, un sens de l’équilibre, une manière de faire circuler la parole entre les instruments qui dément toute idée de pièce secondaire. Grandval trouve ici une place naturelle entre Saint-Saëns et Poulenc, comme si son langage préparait déjà cette tradition française de clarté expressive et d’esprit chambriste.
L’entrée de Marie Boichard au basson modifie l’équilibre sonore. La prise de son, jusque-là très cohérente dans le duo hautbois-piano, perd légèrement en homogénéité lorsque le basson rejoint l’image. On sent que l’espace se recompose, que les plans se réorganisent avec moins d’évidence. Mais cette réserve reste mineure face à la beauté des timbres et à la qualité du dialogue instrumental. Boichard apporte une chaleur boisée, une profondeur, une pointe d’humour discret qui complètent idéalement le hautbois de Pidoux. Le basson ne sert jamais de simple socle : il devient partenaire de conversation, parfois ombre, parfois contre-chant, parfois double plus grave et plus terrien.
Le Trio de Poulenc constitue l’un des sommets du disque. Cette œuvre de jeunesse, écrite en 1926, retrouve volontairement l’esprit de Haydn et de Mozart, mais filtré par l’ironie, la tendresse et la nervosité si personnelles de Poulenc. Tout y repose sur l’équilibre : ne pas durcir le néoclassicisme, ne pas sucrer la mélodie, ne pas caricaturer l’esprit. Pidoux, Boichard et Buajasán s’y montrent remarquablement complices. Le Presto initial possède l’allant nécessaire, l’articulation est vive, le basson répond avec caractère, le piano maintient la pulsation avec une clarté sans sécheresse.
L’Andante révèle plus encore la qualité d’écoute des trois musiciens. Poulenc y fait entendre cette mélancolie singulière qui sourit sans se dissiper. Le hautbois de Pidoux chante avec une pudeur admirable : le son est beau, mais jamais narcissique ; la phrase est conduite, mais jamais surlignée. Le basson de Marie Boichard apporte une profondeur humaine, presque vocale, tandis que le piano de Buajasán colore l’harmonie sans l’alourdir. Le Rondo final retrouve une verve très juste. On pourrait, chez d’autres interprètes, chercher davantage d’insolence ou de mordant ; mais ici, la précision du dialogue et la fraîcheur de la mise en place donnent à Poulenc un naturel irrésistible.
La comparaison avec les références historiques est ici particulièrement flatteuse pour Gabriel Pidoux et ses partenaires. Dans la Sonate comme dans le Trio de Poulenc, il ne s’agit pas seulement de soutenir la comparaison avec les grands noms du passé, mais d’apporter une lecture d’aujourd’hui, plus définie, plus chambriste peut-être, d’une élégance souveraine. Là où certains héritages peuvent figer le répertoire dans une tradition un peu révérencieuse, Pidoux le rend vivant sans le brusquer. Il ne cherche pas à moderniser Poulenc ; il lui rend sa jeunesse.
La Sonate pour hautbois et piano de Poulenc, dernière œuvre instrumentale du compositeur, appelle un climat tout autre. Dédiée à la mémoire de Prokofiev, elle appartient au versant le plus grave, le plus dépouillé, presque testamentaire de son inspiration. L’Élégie initiale trouve chez Pidoux une noblesse de chant remarquable. L’instrument semble parler plus que chanter, avec cette manière de faire naître la douleur d’une ligne très simple. Le Scherzo central conserve une mobilité vive, mais sans excès de caricature ; la Déploration finale atteint une profondeur touchante par la retenue même de l’expression.
On admire ici l’homogénéité du son de Pidoux sur toute la tessiture. Le hautbois ne durcit jamais dans l’aigu, ne s’opacifie jamais dans le grave. Les attaques sont franches, mais non agressives ; les fins de phrases conservent une délicatesse qui donne à l’ensemble une grande humanité. Chez Poulenc, cette maîtrise est essentielle : trop de beauté peut affadir, trop de sécheresse peut trahir. Pidoux trouve une voie médiane, expressive sans surcharge, raffinée sans afféterie.
La Sonate de Dutilleux referme le programme avec un charme particulier. Le compositeur lui-même aurait souhaité prendre ses distances avec cette œuvre de 1947, qu’il jugeait sans doute trop marquée par un classicisme académique dont il s’éloignerait ensuite. Pourtant, la pièce demeure une merveille de grâce, d’invention et de couleur. On y entend déjà un goût du miroitement harmonique, de la forme souple, de la ligne mobile, même si le langage reste plus traditionnel que celui des grandes œuvres de maturité.
Pidoux s’y montre idéal. L’Aria initiale chante avec une clarté lumineuse, le Scherzo révèle un brio parfaitement contrôlé, et le Finale trouve un équilibre séduisant entre virtuosité et élégance. Là encore, le musicien ne cherche pas à surinterpréter l’œuvre pour en faire artificiellement un Dutilleux plus tardif qu’elle n’est. Il accepte son classicisme, son charme, son apparente simplicité, et c’est précisément ce qui la rend convaincante. La sonate apparaît non comme une œuvre mineure à excuser, mais comme une page de jeunesse pleine d’esprit et de séduction.
La réussite du disque tient bien sûr à Gabriel Pidoux, mais elle est aussi indissociable de ses partenaires. Marie Boichard, actuellement soliste de l’Orchestre National de France, apporte au basson une présence de premier ordre : souple, chantante, d’une belle tenue, capable de s’intégrer au discours sans jamais s’effacer. Jorge González Buajasán confirme, après ses collaborations remarquées, une qualité d’écoute et une finesse de toucher rares. Son piano est clair, articulé, jamais massif ; il sait donner de l’élan sans dominer, soutenir sans alourdir. Ensemble, les trois musiciens donnent l’impression non d’un récital enrichi de partenaires, mais d’une véritable aventure de musique de chambre.
Sur le plan technique, l’enregistrement réalisé Salle Colonne à Paris par Hugues Deschaux offre une belle restitution des timbres. Le hautbois est d’une définition très précise, presque sculptée ; le piano, assez peu enrobé, s’inscrit sur un plan similaire, ce qui renforce la lisibilité du dialogue. L’image sonore est moins pleinement cohérente dans les trios, lorsque le basson vient modifier la perspective, mais jamais au point de nuire au plaisir d’écoute. La captation privilégie la présence, la netteté, l’intimité du geste instrumental. Dans ce répertoire, ce choix paraît largement justifié.
Ce qui frappe surtout, au fil du disque, est l’absence d’effet gratuit. Gabriel Pidoux possède toutes les qualités techniques que l’on peut attendre d’un hautboïste de premier plan : beauté du son, précision, brio, égalité de registre, contrôle du souffle. Mais il ne les exhibe jamais comme des trophées. La virtuosité est intégrée au discours. Elle permet au chant de se déployer, à l’esprit de circuler, au détail de prendre sens. C’est peut-être cela, la vraie magie évoquée par le titre : non pas éblouir par l’impossible, mais faire croire que tout est simple.
Le disque confirme aussi la vitalité actuelle de l’école française de vents. On y entend une tradition assumée, mais non figée ; une élégance qui ne devient pas maniérisme ; une exigence de style qui ne se transforme pas en académisme. Saint-Saëns, Grandval, Poulenc et Dutilleux partagent ici une même inclination à la clarté, mais chacun conserve son identité : Saint-Saëns l’épure tardive, Grandval l’éloquence romantique, Poulenc la tendresse ironique, Dutilleux le charme d’une jeunesse déjà raffinée. Pidoux relie ces mondes sans les uniformiser.
Pour le mélomane averti, Routine est donc plus qu’un très beau disque de hautbois. C’est une réflexion sur l’héritage, sur la manière dont un jeune interprète peut s’inscrire dans une lignée sans se laisser écraser par elle. La réussite est d’autant plus forte que le programme ne cherche pas l’originalité à tout prix. Il assume des œuvres incontournables, y ajoute une redécouverte importante, et les sert avec une conviction qui renouvelle l’écoute.
On pourra formuler quelques réserves minimes : l’image sonore des trios pourrait être plus stable, certaines pages de Poulenc pourraient supporter un rien d’acidité supplémentaire, le Cygne reste une transcription dont la poésie, aussi délicate soit-elle, n’égale pas l’intérêt des grandes œuvres du programme. Mais ces remarques pèsent peu face à l’excellence globale du disque. Rarement un récital de hautbois récent aura donné une telle impression d’évidence, de fini instrumental et de naturel expressif.
Gabriel Pidoux s’impose ici non seulement comme un virtuose, mais comme un poète de son instrument. Son hautbois est clair, souple, homogène, capable d’esprit comme de gravité, de charme comme de profondeur. Avec Marie Boichard et Jorge González Buajasán, il signe un album qui honore la tradition française tout en la rendant pleinement vivante. Routine porte bien son nom : une addition de gestes, de techniques, de filiations et d’effets, mais dont le résultat, lorsqu’il réussit à ce point, relève véritablement de la magie.

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