An American Dream? George Gershwin, Aaron Copland, Richard Rodgers, Billy Barnes, Jule Styne, Bill Elliott - Barbara Hannigan, soprano et direction - Gothenburg Symphony Orchestra

An American Dream? George Gershwin, Aaron Copland, Richard Rodgers, Billy Barnes, Jule Styne, Bill Elliott - Barbara Hannigan, soprano et direction - Gothenburg Symphony Orchestra

Avec An American Dream?, Barbara Hannigan propose un album-concept ambitieux, à la fois hommage à l’Amérique des immigrants et interrogation inquiète sur la perte d’un idéal collectif. Le programme, de Gershwin à Copland, de Rodgers à Streisand, est pensé avec intelligence et servi par un orchestre de Göteborg somptueux. Mais cette beauté orchestrale a son revers : tempos souvent retenus, pulsation insuffisante, théâtralité parfois trop sophistiquée. Un disque fascinant par son projet, mais inégal dans son incarnation.















Alpha Classics ALPHA1222
Note: 3,5/5


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Le point d’interrogation du titre est essentiel. An American Dream? n’est pas une anthologie américaine au premier degré, ni une promenade nostalgique dans Broadway, Gershwin et Copland. Barbara Hannigan y interroge le rêve américain comme mythe musical, culturel et politique : promesse faite aux immigrants, espace de liberté et d’invention, mais aussi construction fragile, aujourd’hui regardée avec inquiétude. Le programme est dédié à la créativité et à la ténacité de ces musiciens qui, issus de familles immigrées ou héritiers d’une Amérique composite, ont donné au XXe siècle quelques-unes de ses formes les plus populaires, les plus ambitieuses et les plus immédiatement reconnaissables.

Sur le papier, l’idée est magnifique. Gershwin, fils d’émigrés russes, incarne l’invention d’une langue américaine capable de réunir opéra, jazz, chanson populaire, théâtre et drame social. Copland, descendant de juifs lituaniens, représente une autre facette de cette modernité : non pas seulement les grands espaces et l’Amérique pastorale, mais aussi l’ombre, le ballet, le cinéma expressionniste, le fantastique. Richard Rodgers, à travers Carousel, fait entrer Broadway dans une mécanique de rêve, de valse et de mélancolie. Enfin, Barbara Hannigan et Bill Elliott referment le disque par At the Fair, collage autour de chansons associées à Barbra Streisand, figure majeure d’une Amérique spectaculaire, vocale, conquérante, mais aussi intensément nostalgique.

L’ambition dramaturgique est donc indéniable. Hannigan ne se contente pas d’aligner des pages séduisantes : elle construit un parcours, presque une mise en scène sonore. Chaque œuvre semble interroger une strate du rêve américain : la communauté, la danse, le spectacle, la fête, la parade, l’exil, la réussite, l’épuisement. Le problème est que cette intelligence de conception ne se traduit pas toujours par une nécessité musicale pleinement convaincante. Le disque fascine souvent ; il émeut moins constamment. Il impressionne par sa fabrication, par la splendeur des textures, par la précision de l’orchestre, mais il laisse parfois l’impression d’un rêve trop contemplé, trop esthétisé, pas assez vécu de l’intérieur.

La Symphonic Picture de Porgy and Bess, réalisée par Robert Russell Bennett à partir de l’opéra de Gershwin sur une commande de Fritz Reiner, ouvre l’album dans un climat superbe. Hannigan ne cherche pas à évoquer trop vite la moiteur de Catfish Row. Les cris de rue, confiés aux vents et aux cuivres du Gothenburg Symphony Orchestra, résonnent d’abord comme des appels lointains, presque fantomatiques. L’atmosphère est très travaillée, les plans sonores d’une grande clarté, les textures somptueuses. On admire immédiatement le soin porté à la couleur, aux équilibres, aux transitions.

Mais cette beauté pose aussi question. Tout ce luxe orchestral n’est-il pas un peu excessif pour une musique dont la vitalité tient à la pulsation, à l’élan, à une forme de spontanéité théâtrale ? Hannigan semble parfois privilégier la ciselure du détail au détriment du nerf. Le tempo retenu installe une ambiance volontiers contemplative, séduisante dans les pages lyriques, mais moins convaincante dans les épisodes où Gershwin demande une énergie plus immédiate. La danse de I Can’t Sit Down gagne certes en précision, mais perd en abandon. L’univers de Sportin’ Life trouve une couleur trouble, presque poisseuse, mais sans toujours posséder cette insolence rythmique qui ferait décoller la scène.

La comparaison avec les grandes traditions américaines, ou avec les lectures historiques plus directement idiomatiques, n’est pas toujours favorable à Hannigan. Là où d’autres chefs introduisent davantage de nerf, de swing, de respiration populaire, elle propose une vision plus analytique, plus plastique, presque européenne dans son raffinement. Ce n’est pas illégitime : Gershwin peut parfaitement supporter un regard distancié, et cette suite révèle sous sa baguette une vraie richesse d’écriture. Mais le prix à payer est sensible. On écoute une orchestration admirablement exposée plus qu’un théâtre qui respire et danse librement.

La Dance Symphony de Copland constitue le centre le plus intéressant du disque, précisément parce qu’elle évite l’image trop attendue d’un Copland des grands espaces. Issue du ballet Grohg, lui-même inspiré par l’univers de Nosferatu, cette œuvre appartient à un monde plus sombre, plus anguleux, plus expressionniste. Hannigan paraît manifestement fascinée par cette partition, et l’on comprend pourquoi : elle lui permet d’explorer une Amérique nocturne, rituelle, presque fantastique, loin des clichés héroïques ou pastoraux.

Là encore, les qualités sont évidentes. La mise en place est remarquable, les détails de l’écriture ressortent avec une précision rare, la palette dynamique du Gothenburg Symphony Orchestra est très variée. Le Lento initial installe un climat d’attente, de suspension, de menace diffuse. Les cordes, les bois et les cuivres dialoguent dans une atmosphère de ballet spectral. Pourtant, la réserve demeure la même que dans Gershwin : Hannigan prend son temps, parfois trop. Le Molto allegro qui suit n’enclenche pas toujours la vitesse supérieure ; l’Andante moderato porte peut-être trop bien son nom, jusqu’à frôler une forme d’alanguissement. La tension dramatique existe, mais elle semble contenue, observée, tenue à distance.

Le finale est le moment le plus convaincant de cette Dance Symphony. L’Allegro vivo retrouve enfin le courant électrique que Copland peut faire circuler dans cette musique : la danse se dérègle, les rythmes irréguliers s’embrasent, le ballet devient tourbillon. Hannigan y montre ce que son approche peut produire lorsqu’elle accepte de lâcher davantage les forces motrices de la partition. On aimerait que cette énergie irrigue plus constamment l’ensemble de l’œuvre. Malgré cela, cette lecture reste l’un des volets les plus solides du disque, parce qu’elle révèle un Copland moins familier, plus inquiétant, et qu’elle correspond parfaitement au propos général de l’album : derrière le rêve, le nocturne ; derrière la fête, le spectre.

Avec The Carousel Waltz de Richard Rodgers, arrangée par Don Walker, Hannigan aborde un autre territoire : celui du musical, de la valse théâtrale, du mouvement circulaire, du charme orchestral. L’idée de relier Carousel à ses racines centre-européennes est pertinente, puisque l’œuvre dérive de Liliom de Ferenc Molnár. Sous cet angle, le carrousel n’est pas seulement une image américaine : il porte avec lui une mémoire d’Europe centrale, de mélancolie, de fatalité, de théâtre populaire. Hannigan semble entendre cette part sombre, et l’orchestre lui donne de superbes couleurs : cuivres dorés, tuba bien présent, bois délicatement dispersés dans la texture, cordes amples.

Mais là encore, la question du tempo et de l’élan se pose. À force de prendre cette musique au sérieux, Hannigan paraît parfois lui retirer une part de son allégresse. La valse tourne, mais elle ne s’élance pas toujours. Elle est belle, riche, raffinée, presque trop noble. Or Rodgers exige aussi un plaisir plus direct, une respiration plus libre, une capacité à laisser la musique sourire sans immédiatement l’assombrir. La lecture est intéressante par son arrière-plan dramatique, mais elle manque de cette communication immédiate qui fait de Carousel Waltz non seulement une page orchestrale bien écrite, mais un grand geste de théâtre populaire.

Le dernier volet, At the Fair, est le plus personnel, le plus audacieux, mais aussi le plus problématique. Barbara Hannigan et Bill Elliott y construisent une suite fondée sur des chansons et thèmes américains, encadrée par deux numéros associés à Barbra Streisand : Have I Stayed Too Long at the Fair? de Billy Barnes et Don’t Rain on My Parade de Jule Styne, extrait de Funny Girl. Entre les deux, un interlude instrumental agence des citations diverses, de Singin’ in the Rain à America the Beautiful, jusqu’à Brahms et d’autres fragments venus nourrir une sorte de fête foraine mémorielle. L’idée est séduisante : faire du collage lui-même une métaphore du rêve américain, accumulation de chants, d’images, de slogans, de souvenirs et de parades.

Dans les faits, le résultat divise. L’arrangement de Bill Elliott est brillant, parfois volontairement extravagant, et l’orchestre semble marcher sur un fil, pris dans une anarchie très contrôlée. La séquence finale, avec son medley euphorique, son esprit de fanfare et ses télescopages inattendus, évoque une tradition américaine du collage sonore que Charles Ives aurait sans doute appréciée. On peut être emporté par cette cornucopia de références, cette déferlante de théâtre musical qui fait courir l’orchestre dans tous les sens. On peut aussi y voir une démonstration un peu trop consciente d’elle-même, un numéro où chacun semble vouloir montrer l’intelligence du dispositif plus que laisser la musique respirer.

Les deux interventions vocales de Hannigan sont au cœur du débat. Dans Have I Stayed Too Long at the Fair?, son approche est très personnelle : elle ne cherche pas à imiter Streisand, mais à transformer la chanson en confession stylisée, presque en monologue intérieur. L’intention est belle, et l’on entend la fatigue, la nostalgie, le doute derrière les lumières de la fête. Mais la voix, dans ce contexte, manque de chair. Le soprano de Hannigan, si fascinant dans la musique contemporaine, le répertoire lyrique ou certains univers théâtraux, ne possède pas toujours la densité sensuelle, le grain charnel, l’évidence expressive que cette chanson appelle. L’aigu se décolore par moments, et l’émotion demeure plus intellectuelle que viscérale.

Le problème s’accentue dans Don’t Rain on My Parade. Se mesurer à Streisand dans ce répertoire est un pari redoutable, presque impossible. Hannigan en fait un tour de force vocal et orchestral, porté par un arrangement déjanté, spectaculaire, volontairement excessif. Mais là où Streisand impose une énergie irrésistible, une projection de volonté, une manière de « casser la baraque » qui appartient pleinement à l’ADN de la chanson, Hannigan paraît plus extérieure. Elle réussit le numéro comme performance, moins comme incarnation. L’auditeur peut admirer l’audace, la virtuosité, l’intelligence du geste, mais rester à distance de l’impact émotionnel et théâtral.

C’est tout le paradoxe de l’album. Barbara Hannigan est une artiste d’une intelligence rare, une musicienne capable de penser un programme comme peu d’interprètes aujourd’hui. Mais dans An American Dream?, cette intelligence domine parfois l’élan. Elle organise, éclaire, commente, stylise ; elle ne libère pas toujours la pulsation, la sensualité, le désordre vital que ces musiques réclament. Gershwin demande du nerf, Copland de l’électricité, Rodgers de l’allégresse, Streisand une forme de combustion vocale. Hannigan apporte de la ciselure, du théâtre, de la pensée, de la distance. Cela produit des moments passionnants, mais aussi un déficit d’abandon.

Il faut toutefois se garder d’un jugement trop sévère. Le disque n’est jamais banal. La prise de son, malgré une technique que l’on peut juger davantage luxueuse que totalement incisive, met bien en valeur la richesse des textures. Le Gothenburg Symphony Orchestra joue avec une discipline et une finesse admirables. Les bois et les cuivres caractérisent les atmosphères avec une grande précision, les cordes offrent de belles nappes colorées, et les musiciens suivent Hannigan dans les virages les plus risqués de la suite finale avec une disponibilité impressionnante. On sent une vraie complicité entre la cheffe et l’orchestre.

Le concept, lui, demeure fort. En reliant Gershwin, Copland, Rodgers, Streisand et un collage final de chansons américaines, Hannigan ne raconte pas seulement une histoire musicale ; elle interroge un imaginaire. L’Amérique y apparaît comme un lieu de métissage, d’ambition, de théâtre, de mobilité sociale, mais aussi comme une scène saturée de signes. La fête foraine devient le symbole d’un rêve qui attire encore, mais dont les mécanismes sont visibles. On peut trouver cette lecture un peu appuyée, mais elle a le mérite de ne jamais réduire ce répertoire à un divertissement nostalgique.

An American Dream? est donc un disque à la fois séduisant et frustrant. Séduisant par son ambition, par la beauté du Gothenburg Symphony Orchestra, par l’originalité du programme, par la cohérence du parcours. Frustrant parce que la direction de Hannigan, souvent trop retenue, bride la pulsation, et parce que ses interventions vocales dans l’univers Streisand ne convainquent pas pleinement. L’album fascine davantage qu’il ne bouleverse. Il séduit par ses idées, par ses couleurs, par son intelligence dramaturgique ; il manque parfois de chair, de swing, de vitesse, de feu.

Pour les mélomanes curieux, il mérite l’écoute, ne serait-ce que pour la manière dont il fait dialoguer Gershwin, Copland, Rodgers et le théâtre musical américain dans un même geste critique. Pour ceux qui cherchent des versions de référence de chaque œuvre, il ne s’imposera pas face aux lectures historiques plus nerveuses, plus idiomatiques, plus directement habitées. L’objet est singulier, mais son point d’interrogation n’est pas seulement politique ou culturel : il concerne aussi la réussite musicale elle-même.

Barbara Hannigan confirme ici sa singularité d’artiste totale, capable de faire d’un disque un essai, une performance, une proposition scénique. Mais cette singularité ne suffit pas toujours à emporter l’adhésion. An American Dream? est un rêve admirablement pensé, somptueusement éclairé, parfois traversé de vraies fulgurances. Reste qu’à force d’être interrogé, ce rêve perd par moments son élan. La parade est brillante ; elle ne nous emporte pas toujours avec elle.

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