Sergueï Rachmaninov — Transcriptions - Marek Kozák, piano

Sergueï Rachmaninov — Transcriptions  - Marek Kozák, piano

Avec ce récital consacré aux transcriptions de Rachmaninov, Marek Kozák signe l’un de ces disques qui séduisent dès les premières mesures : sonorité idéale, virtuosité sans exhibition, phrasé naturel, plaisir musical immédiat. Loin de traiter ces pages comme de simples bis de concert, il en révèle la sophistication, l’humour, la poésie et l’art pianistique suprême. Un disque bref, mais d’une élégance rare, où Liebesfreud, Lilacs et Daisies comptent parmi les moments les plus irrésistibles.















Supraphon SU4374-2
Note: 4,5/5


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Il y a des disques qu’il faut apprivoiser, comparer, justifier, replacer dans leur contexte avant d’en mesurer l’intérêt. Et puis il y a ceux qui s’imposent presque instantanément. Dès les premières mesures de ce récital, Marek Kozák donne le sentiment que tout est à sa place : le tempo, la respiration, la qualité du son, l’équilibre des voix, la distance juste entre virtuosité et chant. On n’écoute pas ici un pianiste cherchant à démontrer ce qu’il sait faire ; on entend un musicien qui laisse les transcriptions de Rachmaninov retrouver leur évidence.

Le programme pourrait passer pour une collection de bis : Bach, Schubert, Mendelssohn, Moussorgski, Bizet, Kreisler, Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, Liszt, auxquels s’ajoutent deux transcriptions de mélodies de Rachmaninov lui-même. Mais cette apparente mosaïque cache une véritable leçon de style. Chez Rachmaninov, la transcription n’est jamais un simple arrangement pratique. C’est un acte de possession poétique. Il ne réduit pas l’œuvre originale au piano ; il la recrée dans une langue qui est entièrement la sienne, avec son sens de l’ampleur, de la résonance, du chant intérieur, de la nostalgie et de la brillance.

Marek Kozák comprend parfaitement cette ambiguïté. Il ne joue pas ces pages comme des curiosités décoratives, ni comme des pièces de bravoure destinées à conclure un récital par quelques étincelles. Il les prend au sérieux, mais sans les alourdir. C’est là toute la réussite du disque : faire entendre la sophistication de l’écriture sans jamais perdre le plaisir, le sourire, la légèreté, la jubilation digitale.

L’ouverture avec les trois mouvements de la Partita pour violon seul de Bach donne immédiatement la mesure du projet. Le Preludio avance avec une énergie lumineuse, un rebond irrésistible, une clarté de voicing qui permet d’entendre chaque plan sans sacrifier l’élan. Rachmaninov regarde Bach à travers son propre piano, mais Kozák évite à la fois la fausse austérité néo-baroque et le romantisme appuyé. Le résultat possède une noblesse naturelle, avec cette sensation rare d’un mouvement qui respire tout en avançant. La Gavotte est un enchantement de légèreté : toucher perlé, articulation souple, sourire discret. Rien n’est forcé, rien n’est maniéré.

Le Schubert de Wohin ?, extrait de Die schöne Müllerin, confirme cette qualité essentielle du pianiste : la capacité à faire chanter sans sentimentaliser. Cette transcription, où l’on sent par moments l’ombre raffinée de Godowsky, devient sous ses doigts une miniature d’eau vive, fluide, élégante, mais jamais superficielle. Le chant circule avec une simplicité très sûre, porté par une pédalisation qui enveloppe sans brouiller. Dans ce type de page, la moindre surcharge détruirait le charme ; Kozák a le tact de laisser la mélodie respirer.

Le Scherzo du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn appartient à un autre monde : celui de la prestidigitation. On connaît des lectures plus fulgurantes, plus ailées, presque insaisissables. Kozák ne cherche pas absolument la vitesse comme argument principal. Il privilégie la lisibilité, l’articulation, la précision des détails, la pulsation bondissante. La pièce perd peut-être un rien de son vertige féerique le plus absolu, mais gagne en clarté musicale. Dans une transcription où l’éblouissement digital prend souvent le dessus, ce souci de transparence est précieux.

Même constat dans Le Vol du bourdon. D’autres ont poussé la pièce jusqu’à l’ivresse de la vitesse pure, voire jusqu’à une forme de prodige mécanique. Kozák impressionne sans transformer la miniature en numéro de cirque. La virtuosité est là, brillante, nette, parfaitement contrôlée, mais elle garde une fonction musicale. Le trait bourdonne, file, pique, sans que le piano se durcisse inutilement. Ce n’est pas le moment le plus profond du disque, naturellement, mais c’est un exemple très parlant de l’intelligence du pianiste : même dans la démonstration, il conserve la tenue.

Le Hopak de Moussorgski révèle un Kozák plus terrien, plus rythmique, mais toujours d’une grande distinction. La danse a du caractère, du poids, de la vigueur, sans tomber dans la brutalité. On pourrait parfois souhaiter un grain plus sauvage, une rudesse plus populaire, mais cette retenue s’inscrit dans l’esthétique générale du récital : la couleur plutôt que l’effet, la précision plutôt que la charge, le panache plutôt que le tapage.

Le Menuet de L’Arlésienne de Bizet apporte une respiration bienvenue. Rachmaninov y fait valoir un art de la transfiguration discrète : la mélodie conserve son galbe français, mais le clavier l’enrichit d’une profondeur de résonance, d’un velours harmonique, d’une souplesse de chant qui l’inscrivent dans un autre espace. Kozák en donne une lecture raffinée, sans afféterie, où chaque ornement semble découler naturellement de la ligne.

Le sommet du disque se trouve peut-être dans les deux transcriptions d’après Kreisler, et tout particulièrement dans Liebesfreud. Cette pièce, si souvent réduite à une friandise viennoise, devient ici une page d’une invention pianistique éblouissante. Kozák en révèle l’extraordinaire sophistication : derrière la grâce souriante, derrière le parfum de salon, se cache une construction presque symphonique du clavier. On pense à ces grandes métamorphoses pianistiques où la valse, la danse ou la miniature deviennent matière à architecture virtuose. Sous ses doigts, Liebesfreud ne se contente pas de charmer ; elle se déploie, s’anime, virevolte, se complexifie. Les dernières pages prennent le caractère d’une quasi-cadence, ce qui rend la coda parfaitement logique, là où elle peut parfois sembler arriver trop brusquement.

C’est probablement l’une des grandes réussites de l’album. Kozák y conjugue esprit, élégance, panache et compréhension structurelle. La pièce sourit, mais elle ne minaude pas. Elle brille, mais elle ne cabotine pas. Elle avance avec une sûreté qui donne l’impression que Rachmaninov, loin d’ajouter du brillant à Kreisler, a inventé une sorte de théâtre pianistique miniature.

Liebesleid appelle une autre forme d’art. La mélancolie y est plus intérieure, plus suspendue, mais Kozák évite là encore tout excès de rubato ou de sucre expressif. Il laisse la nostalgie parler d’elle-même. La ligne est souple, la couleur légèrement voilée, la douleur contenue. Cette pudeur fait beaucoup : elle permet à la pièce de conserver sa noblesse et d’échapper au pur sentimentalisme.

La Polka de W.R., longtemps associée au père de Rachmaninov mais désormais justement rattachée à la Lachtäubchen de Franz Behr, est traitée avec un humour délicieux. Kozák y apporte une malice très contrôlée, une manière de jouer avec les combinaisons thématiques sans surligner le clin d’œil. Le morceau a de l’élan, de l’espièglerie, une élégance un peu narquoise. C’est le type de miniature qui peut paraître secondaire si elle est jouée platement ; ici, elle devient un moment de pur plaisir pianistique.

Les deux transcriptions de mélodies de Rachmaninov, Lilacs et Daisies, forment le cœur poétique du récital. On y quitte l’hommage aux autres pour entrer dans une forme d’autoportrait. Rachmaninov y transpose sa propre voix, et Kozák semble comprendre qu’il ne faut surtout pas transformer ces pages en miniatures trop parfumées. Lilacs respire avec une délicatesse admirable. Le chant s’élève sans emphase, porté par un toucher lumineux, une pédale subtile, une simplicité qui n’exclut jamais le raffinement.

Daisies est plus miraculeux encore dans son économie. La pièce semble presque suspendue au-dessus du clavier, comme si elle ne tenait qu’à quelques inflexions de lumière. La fin, avec son effet de pédale, possède une magie rare : un instant de résonance pure, presque irréelle, où le piano paraît cesser d’être un instrument percussif pour devenir un halo. C’est dans ces pages que l’on mesure le mieux la qualité du silence chez Kozák. Il ne se contente pas de bien jouer les notes ; il sait faire vivre ce qui les entoure.

La Berceuse de Tchaïkovski prolonge cette veine lyrique. Là encore, Rachmaninov ne surcharge pas l’original ; il l’ouvre, l’élargit, lui donne une profondeur pianistique sans en dénaturer la tendresse. Kozák y déploie un chant d’une grande douceur, jamais alangui. Son art de la nuance y fait merveille : chaque phrase semble trouver son poids exact, son degré juste d’abandon et de retenue.

La conclusion par la Deuxième Rhapsodie hongroise de Liszt, dans la version de Rachmaninov, appelle un jugement un peu plus nuancé. La page est jouée avec un panache incontestable, une aisance redoutable, une virtuosité qui ne faiblit jamais. Kozák y montre une autorité impressionnante, un sens de la progression, une capacité à faire sonner le piano avec ampleur. Mais la cadence ajoutée, assez voyante, peut paraître d’un goût plus discutable. Elle appartient à cette tradition de la surenchère pianistique qui fait partie de l’histoire de la transcription, mais que l’on peut trouver moins inspirée que le reste du programme. Le pianiste la défend avec une telle conviction qu’elle emporte malgré tout l’adhésion sur le moment ; il n’en reste pas moins que cette conclusion est peut-être la seule page où le disque flirte avec une virtuosité un peu moins nécessaire.

Cela dit, la réserve est mince au regard de l’ensemble. Car ce qui domine, tout au long de l’album, c’est un plaisir d’écoute presque continu. Le piano sonne magnifiquement : proche sans sécheresse, ample sans lourdeur, clair sans froideur. L’instrument paraît idéalement capté, avec une présence qui sert autant la netteté du trait que la profondeur de résonance. Cette qualité sonore participe pleinement à la réussite du disque. Dans Rachmaninov, surtout dans ces transcriptions où le relief des plans est essentiel, la prise de son peut faire basculer une interprétation du côté du brillant dur ou du flou luxuriant. Ici, l’équilibre est presque parfait.

Marek Kozák signe donc un récital qui dépasse largement le cadre du simple album de transcriptions. Il montre que ces pièces, souvent reléguées au statut de compléments de programme, constituent un véritable laboratoire de l’imaginaire pianistique de Rachmaninov. On y entend ses admirations, ses fidélités, son humour, son goût de la scène, son génie de la résonance, mais aussi sa manière d’habiter la musique des autres sans jamais la parasiter. Bach, Schubert, Kreisler ou Tchaïkovski restent reconnaissables ; pourtant, tous passent par ce filtre unique, sombre et lumineux, qu’est le piano rachmaninovien.

L’interprète idéal de ce répertoire doit posséder trois qualités rarement réunies : une virtuosité souveraine, un sens du chant et une élégance capable de résister à la tentation de l’effet. Kozák les possède. Sa technique est impressionnante, mais elle ne devient jamais le sujet principal. Son toucher est varié, son phrasé respire, son humour reste discret, sa poésie ne s’abandonne jamais à la complaisance. On pourrait parfois rêver d’un rien de folie supplémentaire, d’un mordant plus sauvage dans les pages les plus extraverties, d’un abandon plus théâtral dans Liszt. Mais ces souhaits ne diminuent guère l’impression générale : celle d’un disque superbement maîtrisé et profondément heureux.

Le plus beau compliment que l’on puisse faire à cet album est peut-être qu’il donne envie de l’écouter d’un bout à l’autre, sans interruption, et qu’il semble trop court. Dans un répertoire où l’on vient souvent chercher quelques pièces célèbres ou quelques moments de bravoure, Kozák parvient à créer un vrai parcours, avec ses contrastes, ses respirations, ses sommets et ses sourires. Ce n’est pas seulement un excellent disque de piano ; c’est une célébration intelligente et raffinée de l’art de transcrire.

Un récital magnifique, d’un plaisir immédiat et durable, porté par une sonorité superbe, une virtuosité élégante et une intelligence stylistique constante. Liebesfreud, Lilacs et Daisies comptent parmi les grandes réussites du disque. Seule la cadence assez tapageuse de la Rhapsodie hongroise de Liszt appelle une légère réserve, mais l’ensemble s’impose comme une parution majeure pour piano seul et l’une des plus belles explorations récentes de l’univers rachmaninovien hors des œuvres originales.

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