Leif Ove Andsnes & Bertrand Chamayou - Schubert 4 Hands - Fantaisie D 940 - Allegro D 947 « Lebensstürme » - Fugue D 952 - Rondo D 951
Leif Ove Andsnes & Bertrand Chamayou - Schubert 4 Hands - Fantaisie D 940 - Allegro D 947 « Lebensstürme » - Fugue D 952 - Rondo D 951
Un récital qui ne se contente pas d’être “réussi” : il pèse dans la discographie récente, par la cohérence du programme, l’intelligence du geste, la qualité du son, et cette façon rare de faire du piano à quatre mains non un divertissement, mais un art majeur.
Erato
Note: 5/5
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Un disque “1828” : la chambre d’échos du dernier Schubert
Ce programme est plus qu’un récital : c’est un portrait resserré de l’année 1828, cette saison d’incandescence où Schubert, déjà au bord, accumule des œuvres qui semblent écrire plus vite que la vie ne se retire. Le piano à quatre mains n’y est pas une aimable sociabilité viennoise ; il devient un instrument de vérité. Deux corps sur un clavier, une pédale unique, des mains qui se croisent, se frôlent, se gênent parfois — tout cela transforme l’écriture en dramaturgie. On ne “joue” pas Schubert à quatre mains : on le traverse, on y cohabite.
Andsnes et Chamayou prennent cette évidence au sérieux : l’album n’est pas construit comme une compilation, mais comme une trajectoire. On part du gouffre (Fantaisie), on passe par la tempête (Lebensstürme), on regarde la science du contrepoint comme un feu (Fugue), puis on retrouve un sourire qui n’oublie rien (Rondo). Le choix est d’autant plus cohérent que ces pages tardives ont une obsession commune : comment tenir ensemble la forme et l’abîme.
Le son : feutré, rond, mais jamais “flouté”
La prise de son joue un rôle structurant. Le piano est capté avec des timbres chauds, feutrés, une rondeur qui n’a rien de cotonneux. L’acoustique, subtilement réverbérée, donne à la musique une respiration naturelle : la résonance prolonge les harmonies sans les noyer. Surtout, l’instrument est centré et les plans sont soigneusement dessinés : on suit les voix internes, la basse, les contrechants, ce qui est crucial dans un Schubert où le drame se niche souvent dans le médium.
Cette esthétique sonore épouse parfaitement la vision des interprètes : pas de spectaculaire, pas de brillance agressive, mais une clarté qui autorise la densité. Et cette densité, précisément, est le fil rouge de l’album.
Le duo : fusion sans effacement
Le piano à quatre mains est un art particulier : la réussite ne se juge pas seulement à la justesse ou à la virtuosité, mais à la capacité de faire croire à un seul esprit — tout en conservant une tension de dialogue. Ici, l’entente est remarquable : respiration commune, attaques synchrones, phrasé partagé. Pourtant, on ne sent jamais une uniformisation. Au contraire : le disque profite de deux tempéraments complémentaires. Andsnes apporte une autorité de ligne, une architecture ; Chamayou une énergie de texture, une attention au relief, notamment dans la partie de basse quand il la tient. Le résultat est un organisme unique, mais animé de deux consciences.
Fantaisie en fa mineur D 940 : l’œuvre-monde, tenue comme un drame symphonique
Tout commence par un geste qui, chez Schubert, est déjà un destin. Andsnes et Chamayou réussissent l’une des choses les plus difficiles : faire entendre simultanément la conjuration des forces obscures et la supplique. La musique n’est pas seulement sombre ; elle est implorante. Le duo donne à cette ouverture une ampleur quasi symphonique, mais sans diluer la noirceur : au contraire, la grandeur rend le noir plus inévitable.
Le Largo est un moment de théâtre pur. La cohésion du duo impressionne : la phrase est longue, tendue, respirée. Et surtout, la basse — trop souvent reléguée au rôle de simple soutien — devient ici un personnage. Elle a du grain, une vigueur sombre, une présence qui enrichit la texture. Cette manière de “muscler” le dessous change la Fantaisie : on n’est pas dans une mélodie qui flotte sur un accompagnement, mais dans une architecture où chaque niveau pousse l’autre.
Puis vient l’Allegro vivace, et c’est là que l’on mesure l’intelligence du duo : derrière le brio, une finesse extrême. Les ressassements obsessionnels ne sont pas un mécanisme, mais un vertige. La musique tourne sur elle-même, se démultiplie, devient kaléidoscope, et pourtant on ne perd jamais la lisibilité des lignes. Tout est sculpté sans être sec ; articulé sans être brutal.
La fugue intégrée à la Fantaisie, souvent perçue comme un épisode “savamment écrit”, devient ici une véritable expansion — une épopée au cœur de l’épopée. Elle prend une ampleur qui surprend : l’accumulation est tenue, la tension augmente, et l’effet final est celui d’une déflagration contrôlée. Le duo ne fait pas de la fugue un exercice : il en fait une nécessité dramatique.
« Lebensstürme » D 947 : la tempête et l’éclair de tendresse
Le surnom — orages de la vie — est trop tentant pour les interprètes : beaucoup foncent. Andsnes et Chamayou, eux, frappent d’emblée par une violence implacable, mais surtout par la manière dont ils ménagent, au cœur de ce fracas, l’apparition d’une tendresse presque irréelle. Quand cette lueur perce, elle fait frissonner, précisément parce qu’elle n’est pas “préparée” comme un effet : elle surgit comme une vérité.
La lecture est d’une tenue remarquable : énergie impérieuse, articulation incisive, mais sans hystérie. La tempête n’est pas seulement un climat ; elle devient une forme. Cette capacité à transformer l’énergie en dramaturgie, sans laisser la virtuosité prendre le pouvoir, est l’un des grands acquis du disque.
Fugue D 952 : un contrepoint incandescent
Après la violence de Lebensstürme, la Fugue pourrait sembler une page austère. Elle devient au contraire un moment de concentration brûlante. Le duo la joue comme un retour à Bach, mais à un Bach ardent, incantatoire : la rigueur est là, bien sûr, mais elle est habitée. La clarté polyphonique est exemplaire — on entend les entrées, les tensions, les appuis — et la musique avance comme une procession de feu plutôt que comme une démonstration.
C’est une étape essentielle dans l’arc du programme : Schubert, à la fin, regarde vers la science non pour se rassurer, mais pour intensifier.
Rondo D 951 : la félicité retrouvée, sans naïveté
Le Rondo apparaît alors comme une sortie à la lumière. Mais pas une lumière décorative : une félicité qui sait ce qu’elle a traversé. Andsnes et Chamayou soulignent ce caractère avec une affabilité débonnaire, un sourire de musique de chambre, sans épaissir la pâte ni sucrer les contours. Le chant reste simple, l’équilibre est idéal, et la joie n’annule pas le reste du disque : elle en est la conséquence fragile.
Le cœur du projet : un Schubert “franc”, mais pas brutal
Ce qui fait la force de cette proposition, c’est une alliance rare : ampleur et clarté. Le Schubert du duo n’est pas vaporeux ; il est frontal, engagé, sculpté. Mais il n’est jamais brutal, jamais monochrome. La palette de timbres — aidée par la captation chaude — permet une noirceur profonde, une violence tranchante, une tendresse infiniment fragile, puis une joie sans innocence.
On peut comprendre que certains mélomanes, attachés à un Schubert plus nocturne par le rubato, plus “brumeux” dans les transitions, trouvent cette lecture trop architecturée, trop “dite” plutôt que suggérée. Mais c’est un choix esthétique cohérent : ici, la mélancolie ne passe pas par l’irisation, elle passe par la structure, par l’insistance, par l’obsession tenue.
Un Schubert rendu à sa force vitale
Ce disque réussit là où beaucoup échouent : il rend au Schubert tardif sa vitalité sans lui enlever ses gouffres. Il montre que ces pages à quatre mains ne sont pas un à-côté du répertoire pianistique, mais un sommet — peut-être l’un des lieux où Schubert, paradoxalement, parle le plus directement de l’inexprimable. Andsnes et Chamayou y imposent une vision : symphonique mais intime, claire mais abyssale, virtuose mais jamais narcissique.
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