Richard Wagner: Der Ring des Nibelungen - Dallas Symphony Orchestra, Fabio Luisi

Richard Wagner: Der Ring des Nibelungen - Dallas Symphony Orchestra, Fabio Luisi

Avec ce Ring capté en concert à Dallas, Fabio Luisi ne cherche ni le spectaculaire facile ni l’écrasement sonore : il construit une lecture claire, nerveuse, profondément orchestrale, où le drame wagnérien avance par lignes, par couleurs et par tensions accumulées. La distribution, très engagée, reste inégale et parfois vocalement exposée. Mais la qualité du Dallas Symphony Orchestra, la cohérence de la direction et la richesse du détail dramatique font de cette intégrale une parution majeure, sinon une référence absolue.















Delos DE3624
Note: 4/5


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Enregistrer aujourd’hui une nouvelle intégrale du Ring relève presque de l’acte de foi. L’œuvre est un continent, la discographie un musée habité par des spectres écrasants : Solti, Karajan, Böhm, Furtwängler, Keilberth, Janowski, Barenboim. Toute nouvelle version doit donc répondre à une question implacable : pourquoi celle-ci, maintenant ? Dans le cas de Fabio Luisi et du Dallas Symphony Orchestra, la réponse ne tient pas à une distribution de légende, ni à une vision radicalement iconoclaste, mais à l’affirmation d’un paysage orchestral d’une remarquable tenue, porté par une lecture d’une grande probité musicale.

Ce Ring de Dallas n’a pas été conçu comme une reconstruction idéale patiemment assemblée en studio, mais comme le témoignage d’un cycle vivant, capté en concert. Cela s’entend. On y trouve l’énergie, l’engagement, parfois la tension du direct ; on y trouve aussi les limites d’une distribution réunie autour d’un projet considérable, sans bénéficier toujours de l’homogénéité que permettaient autrefois les grandes entreprises discographiques étalées sur plusieurs années. C’est l’une des clés de cette intégrale : elle est orchestrale avant d’être vocale, collective avant d’être mythologique, dramatique avant d’être monumentale.

La première grande réussite est le Dallas Symphony Orchestra. Rarement, dans une version récente du Ring, un orchestre américain aura donné une telle impression de cohésion, d’éclat maîtrisé et de profondeur sonore. Les cordes ont une netteté lumineuse, sans cette épaisseur indistincte qui alourdit parfois Wagner. Les basses sont riches, solidement ancrées, mais jamais pâteuses. Les bois individualisent les caractères sans acidité. Les cuivres impressionnent par leur discipline : ils possèdent la masse nécessaire, mais ne couvrent pas les autres pupitres. Quant aux cors, ils constituent l’un des grands luxes de cette intégrale, avec une noblesse de timbre et une stabilité qui donnent à plusieurs pages leur respiration héroïque naturelle.

L’acoustique du Meyerson Symphony Center contribue fortement à cette impression. Elle enveloppe sans brouiller, donne de la chaleur sans noyer le détail, ajoute une sorte de velours à la morsure orchestrale. Le résultat sonore n’est pas celui d’un studio analytique, mais il ne tombe jamais non plus dans la confusion d’une captation trop réverbérée. L’orchestre respire, les plans restent lisibles, les voix sont généralement bien situées, même si cette franchise acoustique expose parfois durement certains vibratos ou certaines tensions vocales.

Fabio Luisi apparaît comme le véritable maître d’œuvre de l’ensemble. Sa direction refuse l’hypertrophie, l’effet de masse, le wagnérisme écrasant. Elle privilégie la continuité, la lisibilité, la construction patiente. Les leitmotive ne sont jamais brandis comme des panneaux indicateurs ; ils surgissent du tissu orchestral, se colorent, se déplacent, se répondent. Ce Wagner-là n’avance pas par coups de tonnerre successifs, mais par circulation organique de la mémoire musicale. Luisi semble moins intéressé par la sidération que par la compréhension du drame.

Cela ne signifie pas que sa lecture soit froide. Au contraire, les grandes scènes de confidence et de crise atteignent souvent une intensité remarquable. Le monologue de Wotan à l’acte II de Die Walküre est l’un des sommets du coffret : tout y est construit avec un sens aigu de la parole intérieure, de l’effondrement progressif, de la pensée qui se retourne contre elle-même. De même, le récit de Waltraute dans Götterdämmerung prend une force inhabituelle, parce que l’orchestre ne se contente pas d’accompagner : il respire avec la voix, l’éclaire, la prolonge, comme si le monde des dieux était déjà en train de se dissoudre dans la matière sonore.

La limite de cette approche est son relatif refus de l’abîme. Ceux qui attendent du Ring une lave noire, un vertige métaphysique, une violence tellurique comparable aux grandes lectures historiques trouveront peut-être Luisi trop mesuré, trop central, trop soucieux d’équilibre. Il ne cherche pas l’hallucination sonore ; il ne fait pas de l’orchestre une apocalypse permanente. Mais cette retenue est aussi une vertu. Elle permet d’entendre Wagner comme un immense dramaturge du temps, non comme un simple producteur de cataclysmes. Le cycle y gagne en clarté ce qu’il perd parfois en ivresse.

Le plateau vocal, lui, impose un jugement plus nuancé. Il serait injuste de le condamner au nom d’un âge d’or révolu ; il serait tout aussi excessif d’en faire une distribution de référence. Les chanteurs possèdent souvent une vraie intelligence dramatique, une caractérisation précise, une honnêteté musicale appréciable. Mais tous ne disposent pas des moyens vocaux idéaux pour traverser sans dommage les exigences colossales de Wagner. Certains moments sont fortement incarnés ; d’autres appellent davantage de stabilité, de souveraineté ou de beauté intrinsèque du timbre.

Mark Delavan s’impose progressivement comme un Wotan très crédible. La voix ne possède pas toujours le bronze souverain des plus grands titulaires du rôle, mais l’artiste compense par la noblesse du mot, l’intelligence de la progression dramatique et une remarquable capacité à faire entendre la fatigue morale du personnage. Son Wotan n’est pas seulement un dieu autoritaire ; c’est un stratège qui découvre l’échec de sa propre logique, un être qui comprend trop tard que la loi dont il s’est fait le gardien est devenue sa prison. Dans Die Walküre, il trouve une ampleur tragique réelle, et son adieu de l’acte III gagne en émotion parce qu’il a été préparé de l’intérieur.

Lise Lindstrom, en Brünnhilde, concentre davantage les contradictions du coffret. Dans le médium, dans les passages plus retenus, dans les moments où le rôle réclame compréhension du texte et modelé expressif, elle offre souvent des choses très fines. On sent une artiste qui pense le personnage, qui cherche à en dire la grandeur, la solitude, puis la lucidité. Mais dès que la tessiture se tend et que le volume héroïque devient nécessaire, l’émission durcit. Les aigus sont projetés, souvent tenus, mais avec une raideur métallique qui peut fatiguer l’oreille. L’acte III de Siegfried est particulièrement exposé. L’Immolation de Götterdämmerung, en revanche, retrouve une autorité plus convaincante, moins par pure splendeur vocale que par gravité dramatique et par la formidable poussée orchestrale que Luisi construit autour d’elle.

Daniel Johansson constitue un Siegfried intéressant plutôt qu’irrésistible. Il n’a pas encore l’évidence insolente du Heldentenor pleinement accompli, mais il évite aussi le piège du chant brutal et constamment forcé. Son articulation est claire, son approche musicale, son personnage moins grossier que chez certains titulaires plus puissants. On pourrait souhaiter davantage de rayonnement, de danger, d’instinct solaire ; mais on apprécie la lisibilité du chant et l’effort de caractérisation. C’est un Siegfried en devenir, plus intelligent que mythique, plus humain que surhumain.

Sara Jakubiak possède une Sieglinde généreuse, au timbre ample et chaleureux, capable de donner à Die Walküre plusieurs de ses moments les plus incarnés. Face à elle, Christopher Ventris en Siegmund paraît plus fragile : le métier est là, la connaissance du style aussi, mais la stabilité et l’élan ne suffisent pas toujours à faire décoller le duo des Wälsung avec l’ardeur attendue. Le premier acte de Die Walküre reste donc beau, mais pas absolument incandescent.

Parmi les grandes réussites de la distribution, il faut citer Štefan Margita en Loge. Le personnage est dessiné avec esprit, précision verbale et solidité vocale. Il n’est ni simple intrigant, ni pur cynique ; il devient l’un des moteurs les plus intelligents de Das Rheingold. Michael Laurenz offre également un Mime de premier ordre : nerveux, obsessionnel, dangereux, beaucoup moins caricatural qu’à l’ordinaire. Sa virtuosité verbale et sa mobilité dramatique donnent à chacune de ses interventions une tension réelle.

Tómas Tómasson campe un Alberich noir, mordant, d’une malveillance crédible. Son chant n’est pas toujours d’une beauté souveraine, mais ce n’est pas ce qu’on attend d’abord ici : il faut une présence, une rage, une blessure transformée en volonté de destruction. De ce point de vue, l’incarnation fonctionne. Stephen Milling apporte à Hunding et Hagen une autorité sombre, sans excès démonstratif. Andrew Harris donne à Fafner une dignité inattendue, même dans l’épisode du dragon, évitant la simple lourdeur monstrueuse.

Deniz Uzun est l’un des atouts majeurs du coffret. Sa Fricka n’est pas réduite à une épouse jalouse ou à une figure de contrôle moral : elle est blessée, profondément atteinte, convaincue d’avoir raison parce que le monde qu’elle défend est déjà en train de se fissurer. Sa Waltraute est encore plus remarquable : le récit de Götterdämmerung devient un moment d’urgence presque humaine, non une simple exposition mythologique. Elle apporte à ces deux rôles une intensité et une densité psychologique qui marquent durablement l’écoute.

L’un des aspects les plus intéressants de cette intégrale tient justement à la manière dont les personnages secondaires sont individualisés. Les dieux, les géants, les Filles du Rhin, les Nornes, les Gibichungen ne sont pas de simples figures décoratives ou fonctionnelles. Chacun semble posséder une couleur, une nécessité, une place dans le désastre général. Les Nornes, par exemple, ne chantent pas comme des abstractions lointaines ; elles semblent déjà les témoins affolés d’un monde qu’elles ne parviennent plus à sauver. Mime n’est pas seulement grotesque, Fricka pas seulement autoritaire, Fafner pas seulement massif. Cette humanisation relative du mythe est l’une des qualités dramaturgiques les plus convaincantes du cycle.

Il faut toutefois revenir à la question du vibrato, car elle traversera l’écoute de nombreux auditeurs. Plusieurs voix présentent une largeur ou une instabilité qui peuvent gêner, surtout dans un enregistrement où la prise de son ne dissimule pas grand-chose. À certains moments, la tension expressive devient tension vocale ; l’humanité des personnages se paie d’une perte de ligne. Cela n’annule pas la valeur dramatique de l’ensemble, mais cela empêche le coffret de prétendre au rang des versions vocalement exemplaires.

Ce Ring vaut donc d’abord comme une grande réalisation orchestrale et comme l’affirmation d’un chef. Luisi y confirme une stature wagnérienne importante. Il ne cherche pas à rivaliser avec la démesure de Solti, le raffinement hypnotique de Karajan, la tension théâtrale de Böhm ou la profondeur tragique de Furtwängler. Il propose un autre équilibre : une lecture moderne, structurée, claire, très engagée, qui laisse respirer les détails et donne à l’orchestre un rôle de narrateur permanent. Son Wagner n’est pas révolutionnaire, mais il est profondément sérieux, musicalement habité et souvent admirablement construit.

Au terme des quinze heures, l’impression est celle d’un cycle très solide, parfois magnifique, rarement banal. Il manque peut-être l’étincelle vocale qui ferait basculer l’ensemble dans la légende ; il manque aussi, par endroits, cette part d’effroi métaphysique qui transforme le Ring en expérience presque existentielle. Mais ce qui est accompli ici n’est pas mince : un orchestre de tout premier plan, une direction d’une grande intelligence, une prise de son chaleureuse et précise, une distribution investie, malgré ses faiblesses, dans un vrai travail de caractérisation.

Cette intégrale ne remplacera pas les grands cycles historiques. Elle ne constitue sans doute pas la première recommandation pour découvrir l’œuvre dans toute sa dimension mythique et vocale. Mais pour les wagnériens, pour les mélomanes qui connaissent déjà les références et cherchent une lecture récente, orchestrale, lisible et dramatiquement cohérente, elle mérite une place sérieuse. Ce n’est pas un Ring définitif ; c’est un Ring vivant, pensé, puissamment joué, qui affirme Dallas comme un véritable paysage wagnérien.

Un Ring remarquable par la qualité du Dallas Symphony Orchestra et par la direction claire, noble et intensément construite de Fabio Luisi. La distribution, souvent intelligente et dramatiquement engagée, demeure trop inégale vocalement pour hisser cette intégrale au niveau des références absolues. Mais l’ensemble s’impose comme l’une des contributions wagnériennes récentes les plus substantielles : un cycle orchestralement superbe, humainement incarné, et profondément musical.

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