Maurice Ravel - Singing Ravel - Trois chansons et transcriptions pour chœur a cappella - Les Métaboles, Léo Warynski
Maurice Ravel - Singing Ravel - Trois chansons et transcriptions pour chœur a cappella - Les Métaboles, Léo Warynski
Avec Singing Ravel, Les Métaboles et Léo Warynski proposent bien davantage qu’un hommage choral à Ravel : ils explorent ce que la voix peut révéler d’une œuvre presque entièrement pensée hors du chœur. Autour des rares Trois chansons originales, le programme assume le risque de la transcription, parfois discutable, souvent fascinante. Une réussite d’ensemble portée par une maîtrise vocale exceptionnelle, culminant dans un Boléro aussi insolite qu’impressionnant.
B Records LBM091
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Il fallait une certaine audace pour bâtir tout un programme choral autour de Maurice Ravel. Non que le compositeur soit étranger à la voix : ses mélodies, ses opéras, son théâtre musical et même son écriture instrumentale ne cessent de chanter. Mais pour le chœur a cappella, l’apport original tient presque entièrement dans les Trois chansons, chef-d’œuvre bref, raffiné, énigmatique, où se concentrent l’art du mot, le goût de l’archaïsme et cette science ravélienne du contrepoint transparent. Tout le reste, ou presque, devait donc passer par la transcription. C’est là que se situe à la fois le pari, la singularité et la limite de ce disque.
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Il fallait une certaine audace pour bâtir tout un programme choral autour de Maurice Ravel. Non que le compositeur soit étranger à la voix : ses mélodies, ses opéras, son théâtre musical et même son écriture instrumentale ne cessent de chanter. Mais pour le chœur a cappella, l’apport original tient presque entièrement dans les Trois chansons, chef-d’œuvre bref, raffiné, énigmatique, où se concentrent l’art du mot, le goût de l’archaïsme et cette science ravélienne du contrepoint transparent. Tout le reste, ou presque, devait donc passer par la transcription. C’est là que se situe à la fois le pari, la singularité et la limite de ce disque.
Les Métaboles avaient déjà abordé les Trois chansons en 2019. Ils les reprennent ici dans l’énergie du concert, avec un surcroît de théâtre, de relief et de liberté expressive. Nicolette y gagne une saveur de fable un peu piquante, croquée avec une gourmandise du texte qui évite toute joliesse maniérée. Warynski en souligne les ruptures, les clins d’œil, le sourire presque cruel. Trois beaux oiseaux du Paradis trouve une suspension plus intérieure : l’envol y est finement décrit, mais surtout ralenti, comme si la polyphonie retenait le temps dans un espace de deuil stylisé. Quant à Ronde, elle devient une mécanique vocale éblouissante, ivre de précision et de vertige, sans que la virtuosité ne dévore jamais la malice populaire du texte. Sur ce terrain, le disque est irréprochable : les voix sont souples, nettes, réactives, et la diction reste toujours au service de la musique.
Mais Singing Ravel ne pouvait se limiter à ces quelques minutes. Pour consacrer une soirée entière à Ravel, Léo Warynski devait accepter que le chœur devienne orchestre, piano, instrument à timbres, parfois même laboratoire sonore. Les transcriptions de Thierry Machuel d’après Ma mère l’Oye s’inscrivent dans cette perspective avec une élégance réelle. La Pavane de la Belle au bois dormant et Le Jardin féerique restent au plus près des notes et des climats originaux, sans chercher à imposer une lecture spectaculaire. Le chœur y devient matière de conte : les lignes se déposent avec douceur, les harmonies s’éclairent progressivement, et l’univers féerique de Ravel conserve sa pudeur. On peut regretter, çà et là, que l’évidence instrumentale de l’original ne trouve pas toujours son équivalent vocal ; mais l’arrangement évite l’écueil du sucre sonore, ce qui n’était pas gagné.
Les réussites les plus profondes viennent sans doute des adaptations de Clytus Gottwald. Dans La Vallée des cloches, cinquième pièce des Miroirs, le chœur ne cherche pas à imiter le piano : il recrée l’espace de résonance. Les Métaboles y dessinent une atmosphère suspendue, presque immatérielle, où les harmoniques semblent flotter autour des voix. Le résultat est très beau, moins descriptif que mental, comme si Ravel était rapproché d’un univers post-debussyste, voire spectral. Plus saisissant encore, Soupir devient sous la plume de Gottwald une texture micropolyphonique que Diapason rapproche justement de Ligeti. Ce n’est pas une simple comparaison de couleur : l’arrangement transforme la ligne mélodique en nuage de voix, en respiration fragmentée, en halo mouvant. Warynski en contrôle admirablement les tensions internes, sans épaissir la matière.
Les deux extraits de Shéhérazade transcrits par Gérard Pesson posent une question différente. Ici, Ravel est déjà vocal ; il ne s’agit donc plus de faire chanter l’instrumental, mais de redistribuer l’orchestre dans le chœur. Pesson cherche à restituer autant que possible le luxe orchestral ravélien, ses détails, ses miroitements, ses arrière-plans. L’entreprise est raffinée, parfois somptueuse dans la précision des plans sonores, et Warynski s’attache à en faire entendre chaque inflexion. Pourtant, c’est aussi là que l’on mesure la difficulté du projet : le chœur peut suggérer l’orchestre, le réinventer, le diffracter, mais il ne le remplace jamais tout à fait. L’intérêt est donc moins dans la comparaison avec l’original que dans l’éclairage latéral offert par cette polyphonie vocale.
L’apport le plus spectaculaire du disque vient des deux arrangements de Thibault Perrine. La Pavane pour une infante défunte soulève une réserve réelle. Le choix d’associer à cette page les mots de Thoinot Arbeau — « Belle qui tiens ma vie » — n’est pas absurde dans l’esprit : il rappelle l’univers de la danse ancienne et l’élégance archaïsante que Ravel affectionnait. Mais l’ajout d’un texte sur une pièce dont la noblesse tient justement à son éloquence muette peut sembler discutable. La transcription est belle, tenue, chantée avec une grande distinction ; elle n’en donne pas moins parfois le sentiment d’habiller une émotion qui n’avait pas besoin de mots. C’est la limite d’un projet de ce type : dès que la voix apporte du texte, elle change non seulement la couleur, mais la nature même de la pièce.
Le Boléro, en revanche, réussit là où il aurait pu échouer de façon éclatante. Perrine renonce ici à toute convocation textuelle, ce qui était indispensable : un texte aurait certainement paru décoratif, voire franchement superfétatoire. Pendant près de quinze minutes, sans raccourci, Les Métaboles transforment la célèbre mécanique ravélienne en rituel vocal. Onomatopées, bourdons, effets diphoniques, timbres instrumentaux suggérés, pulsation obstinée, inflexions espiègles : tout pourrait basculer dans le numéro comique ou l’exercice de style. Or cela ne devient jamais risible. Le chœur conserve la tension, la progression, l’accumulation, avec une inventivité de timbres proprement stupéfiante. Certes, la puissance terminale ne saurait rivaliser avec l’orchestre ; ce n’est pas le sujet. Ce qui impressionne ici, c’est l’endurance, la discipline et la capacité à faire du Boléro non plus une démonstration orchestrale, mais une expérience physique du souffle collectif.
La prise de son, issue du concert, conserve une présence vivante, parfois au prix d’une définition légèrement moins luxueuse que ce qu’aurait offert le studio. La technique, notée 3,5 / 5 par Diapason, paraît honnête : l’image vocale est claire, les plans restent lisibles, mais certaines densités chorales auraient sans doute gagné à plus d’espace et de profondeur. En revanche, l’énergie du direct sert admirablement le projet, surtout dans les pages les plus virtuoses. On sent un ensemble en situation de risque, porté par l’adrénaline de la scène.
Le disque n’est donc pas sans fragilité. Certaines transcriptions convainquent davantage que d’autres. La Pavane pour une infante défunte paraît plus problématique dans son principe que dans sa réalisation ; certains extraits de Shéhérazade relèvent davantage du raffinement expérimental que d’une nécessité absolue. Mais ces réserves ne doivent pas masquer l’essentiel : Singing Ravel est un projet d’une intelligence rare, servi par un ensemble au sommet de ses moyens. Les Métaboles ne chantent pas seulement Ravel ; ils le pensent par la voix. Ils révèlent la vocalité cachée de son écriture, sa science de la couleur, son goût du détail, son art de faire respirer l’harmonie.
Pour les puristes, ce disque ne remplacera évidemment aucune version de référence des œuvres originales. Pour les mélomanes curieux, il ouvre en revanche une perspective passionnante : celle d’un Ravel réinventé non par trahison, mais par déplacement. L’entreprise aurait pu être décorative ; elle est souvent poétique, parfois troublante, et dans le Boléro, franchement impressionnante.
Une réalisation chorale de très haut niveau, audacieuse et souvent fascinante, même si certaines transcriptions restent discutables dans leur principe. Les Trois chansons, Soupir, La Vallée des cloches et le Boléro vocal justifient largement l’écoute.

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