Ludwig van Beethoven - The Sonatas for Piano and Cello - Paul Watkins, violoncelle - Alessio Bax, piano

Ludwig van Beethoven  - The Sonatas for Piano and Cello - Paul Watkins, violoncelle - Alessio Bax, piano

Avec cette intégrale des sonates pour piano et violoncelle de Beethoven, Paul Watkins et Alessio Bax signent une lecture d’une limpidité rare, où la fraîcheur du discours n’exclut jamais le feu intérieur. L’élégance introvertie de Watkins, la précision lumineuse de Bax et l’équilibre miraculeux du duo transforment ces œuvres souvent anguleuses en un parcours d’une grande continuité expressive. Une intégrale d’une beauté, d’une intelligence et d’une évidence telles qu’elle peut prétendre au rang de nouvelle référence moderne.














Signum Classics SIGCD969
Note: 5/5



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Les cinq sonates pour piano et violoncelle de Beethoven ne forment pas seulement l’un des grands cycles fondateurs de la musique de chambre avec piano : elles racontent, presque à elles seules, l’évolution d’un langage. Depuis les deux sonates de l’opus 5, conçues à Berlin en 1796 dans le sillage d’un Beethoven encore virtuose conquérant, jusqu’aux deux opus 102, déjà tendus vers les expérimentations de la dernière manière, elles redéfinissent progressivement le rapport entre les deux instruments. Le violoncelle n’y est plus une basse noble ou un simple partenaire mélodique ; le piano n’y est jamais un accompagnateur. Tout se construit dans l’échange, dans la réponse, dans la circulation d’une pensée commune.

C’est précisément ce que Paul Watkins et Alessio Bax comprennent avec une évidence rare. Leur intégrale ne cherche ni à imposer une lecture révolutionnaire, ni à dramatiser artificiellement Beethoven. Elle séduit par une qualité plus difficile à obtenir : la clarté naturelle. Clarté des lignes, clarté des textures, clarté de l’architecture, mais aussi fraîcheur d’un regard qui semble débarrasser ces œuvres de tout poids interprétatif inutile. Beaucoup de versions font entendre les angles, les ruptures, les aspérités parfois abruptes de ces sonates. Watkins et Bax n’en effacent jamais la vigueur, mais ils y trouvent une beauté de flux, une continuité de pensée, une respiration qui donne à l’ensemble une cohérence exceptionnelle.

Cette clarté doit beaucoup au piano d’Alessio Bax. On comprend immédiatement ce qui a pu séduire Paul Watkins chez son partenaire : un toucher d’une grande pureté, une articulation précise sans sécheresse, une virtuosité fluide, jamais démonstrative, et surtout une capacité à faire vivre le détail expressif sans morceler le discours. Dans les deux sonates de l’opus 5, où Beethoven écrit autant pour mettre en valeur ses propres talents pianistiques que pour dialoguer avec les violoncellistes de la cour prussienne, Bax trouve un équilibre idéal entre brio et conversation. Les traits perlés, les ornements, les réponses rapides, les embellissements du thème ne deviennent jamais de simples effets d’éclat. Ils respirent, scintillent, commentent, relancent la phrase.

Face à lui, Paul Watkins offre un violoncelle d’une élégance et d’une sensibilité remarquables. Ce n’est pas un Beethoven de grand geste appuyé, ni de lyrisme surdimensionné. Watkins privilégie la souplesse du galbe, la douceur de l’attaque, la noblesse de l’émission, avec une manière très personnelle de faire chanter l’instrument sans jamais forcer l’expression. Dans la Première Sonate, les phrases initiales en unisson révèlent déjà cette fusion des tempéraments : les deux musiciens avancent comme une seule respiration. Lorsque le violoncelle déploie sa première grande cantilène, Watkins y met une sérénité, un contrôle et une poésie de ligne qui installent immédiatement le ton de l’intégrale.

Cette poésie n’est jamais mièvre. La Deuxième Sonate en sol mineur, plus sombre, plus fragmentée, plus instable, montre combien le duo sait relier les épisodes les plus contrastés de Beethoven sans en lisser la singularité. L’Adagio sostenuto, avec son écriture parfois difficile à unifier, trouve ici une ligne d’ensemble d’une remarquable intelligence. Watkins et Bax donnent aux contrastes dynamiques leur relief, mais les inscrivent dans une pensée longue. Lorsque le violoncelle fait entendre sa première ligne soutenue, l’espace s’ouvre soudain, comme si la musique quittait le discours pour entrer dans une méditation plus intérieure. La mélancolie qui s’en dégage n’est jamais pesante ; elle est contenue, presque insulaire, d’autant plus touchante qu’elle refuse toute surcharge.

La Troisième Sonate en la majeur op. 69 constitue le cœur lumineux du cycle, et peut-être l’un des sommets de cette intégrale. Watkins choisit, dans le célèbre solo initial, non pas l’extériorité chantante ou la projection noble, mais une forme de mystère. La phrase semble naître de l’intérieur, avec une douceur qui donne au thème une profondeur moins déclarative que méditative. Ce choix est très révélateur de l’esthétique du duo : la grandeur ne vient pas de l’ampleur, mais de l’évidence du souffle.

Pour autant, cette élégance introvertie ne signifie jamais absence de drame. Lorsque Beethoven libère le feu, Watkins et Bax répondent avec une énergie saisissante. Dans l’Allegro ma non tanto de l’opus 69, les explosions dynamiques ont du nerf, les crescendos prennent une intensité physique, les tensions se chargent d’électricité. Bax conserve une transparence de texture qui empêche l’élan de devenir massif ; Watkins, de son côté, sait densifier le son, passer d’un murmure presque sans vibrato à une intensité vibrée beaucoup plus ardente. Cette capacité à graduer la tension, plutôt qu’à l’imposer brutalement, donne à leur Beethoven une force particulièrement persuasive.

Le Scherzo de cette même sonate est exemplaire par son équilibre. Tout y est vif, aéré, précisément défini, sans que la danse se transforme en mécanique. Les deux instruments se répondent avec une netteté d’horlogerie, mais le résultat reste vivant, respirant, presque souriant. La prise de son y joue un rôle important : l’acoustique de Cedars Hall permet d’entendre les lignes sans dureté, les attaques sans sécheresse, les équilibres sans artifice. Le pizzicato du violoncelle, par exemple, ne lutte jamais contre la ligne du piano ; il s’y intègre avec une justesse de couleur qui en dit long sur la finesse de l’enregistrement comme sur celle des interprètes.

Les deux sonates de l’opus 102 sont souvent le vrai révélateur d’une intégrale. Elles exigent d’autres qualités : concentration, mobilité, sens de l’ellipse, capacité à accepter les discontinuités sans perdre le fil. Watkins et Bax y sont superbes. Dans la Sonate en ut majeur op. 102 n° 1, l’Allegro vivace possède un élan rythmique, une vivacité, une clarté de caprice qui montrent combien le duo sait aborder le Beethoven tardif sans solennité excessive. Les ruptures, les changements d’humeur, les brusques éclairages ne sont jamais assénés ; ils surgissent naturellement, portés par une pensée toujours en mouvement.

La Sonate en ré majeur op. 102 n° 2 atteint une profondeur plus grave. Son mouvement lent, avec sa mélancolie contenue, est l’un des grands moments du disque. Watkins y trouve une immobilité tendre, presque recueillie, tandis que Bax soutient l’harmonie avec une délicatesse de toucher qui laisse respirer les silences. Rien n’est appuyé, rien n’est sentimentalement souligné ; l’émotion naît de la qualité d’écoute entre les deux partenaires. La fugue finale, souvent exposée comme un défi contrapuntique, retrouve ici son mélange de rigueur, de vigueur et de liberté. Le rythme a du ressort, la texture reste lisible, les lignes s’emboîtent avec une netteté qui n’exclut jamais le caractère.

Ce qui impressionne tout au long de l’album, c’est cette alliance entre beauté et équilibre. Beethoven peut aisément devenir anguleux dans ces sonates : certaines transitions paraissent abruptes, certains épisodes semblent presque inconfortables, certains contrastes menacent de fragmenter le discours. Watkins et Bax ne contournent pas ces difficultés ; ils les intègrent. Ils trouvent là où d’autres soulignent l’angle une manière de faire circuler la phrase. Ils embrassent les tempêtes, mais refusent de réduire Beethoven à la tempête. Ils font entendre la puissance, mais aussi la grâce, la fraîcheur, l’esprit, le chant.

On pourra toujours formuler quelques réserves, précisément parce que cette intégrale privilégie la fluidité et la beauté de ligne. Les auditeurs attachés à un Beethoven plus âpre, plus rugueux, plus violemment expérimental, notamment dans les opus 102, souhaiteront peut-être davantage de fracture, de déséquilibre, de risque au bord du gouffre. Ici, même les moments les plus dramatiques restent inscrits dans une pensée maîtrisée. Mais il serait injuste de parler de prudence : le feu est bien là, simplement canalisé par une intelligence architecturale supérieure.

La réussite tient aussi à l’absence totale de hiérarchie entre les deux musiciens. Bax n’accompagne pas Watkins ; Watkins ne chante pas par-dessus Bax. Ils construisent ensemble. Le piano apporte la lumière, la netteté, l’élan, parfois l’étincelle ; le violoncelle apporte la densité, la chaleur, la ligne humaine. Mais les rôles s’échangent constamment. C’est sans doute pour cela que l’intégrale paraît si naturelle : elle ne cherche pas à résoudre la question de l’équilibre entre piano et violoncelle, elle la transforme en principe poétique.

Dans une discographie immense, où les références ne manquent pas, cette nouvelle version possède une identité très forte. Elle ne remplace pas les lectures plus monumentales, plus historiquement informées, plus nerveuses ou plus tragiques. Mais elle s’impose par une évidence rare : celle d’un Beethoven respiré de l’intérieur, débarrassé de la rhétorique, porté par deux musiciens dont les sensibilités semblent parfaitement accordées. On ressort de cette écoute avec l’impression d’avoir entendu non pas une interprétation spectaculaire des sonates, mais leur conversation intime rendue soudain limpide.

Cette intégrale est donc bien plus qu’une belle réussite de musique de chambre. Elle pourrait devenir, pour beaucoup d’auditeurs, une version de référence moderne : non parce qu’elle écrase la concurrence, mais parce qu’elle donne le sentiment d’une justesse profonde. Freshness and clarity, diraient les anglophones : fraîcheur et clarté, certes, mais aussi chant, pensée, feu, tendresse et équilibre. Un Beethoven d’une souveraineté tranquille, où l’intelligence ne refroidit jamais l’émotion.

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