Lise Davidsen - Live at the Met - Lise Davidsen, soprano - James Baillieu, piano

Lise Davidsen - Live at the Met - Lise Davidsen, soprano - James Baillieu, piano

Avec Live at the Met, Lise Davidsen fixe un moment charnière de sa carrière, entre triomphe vocal et entrée prochaine dans les grands rôles wagnériens. Le récital impressionne par l’ampleur surnaturelle de la voix et la finesse de James Baillieu, mais révèle aussi les limites d’un programme parfois trop intime ou trop léger pour un instrument aussi monumental. Strauss, Sibelius, Grieg et Wagner s’imposent comme les territoires les plus convaincants, tandis que Puccini, Verdi, Schubert ou Loewe fascinent autant qu’ils interrogent. Un document indispensable, plus qu’un récital parfaitement équilibré.















Decca Classics
Note: 4/5


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Il est rare qu’un récital pose avec autant de netteté la question de l’adéquation entre une voix et un programme. Avec Live at the Met, Lise Davidsen ne livre pas seulement un témoignage de concert : elle expose, dans toute sa splendeur comme dans ses paradoxes, l’un des instruments lyriques les plus considérables de notre temps. La soprano norvégienne est aujourd’hui ce que l’on peut appeler sans emphase un phénomène vocal. La largeur du timbre, l’aisance de la projection, la longueur du souffle, la stabilité souveraine de l’aigu, tout semble la destiner aux grandes architectures wagnériennes et straussiennes. Le souvenir de Kirsten Flagstad affleure inévitablement, non comme une comparaison mécanique, mais comme une filiation d’échelle, de métal et d’autorité.

Ce récital capté au Metropolitan Opera intervient à un moment charnière de sa carrière : avant une parenthèse de maternité, et avant l’entrée dans des rôles encore plus lourds, notamment Isolde. On comprend donc l’intérêt documentaire de l’album. Mais la question demeure : fallait-il publier tel quel cet assemblage très hétérogène de lieder, mélodies, airs d’opéra, pages d’opérette et de comédie musicale, avec le seul piano de James Baillieu pour partenaire ? La réponse n’est pas univoque. Le disque fascine souvent, impressionne presque toujours, mais convainc de manière inégale.

Le programme, à première vue, se présente comme un autoportrait généreux : Puccini, Verdi, Strauss, Schubert, Sibelius, Grieg, Wagner, Kálmán, Loewe. L’idée est séduisante, car elle montre Davidsen hors du seul territoire héroïque auquel on la prédestine. Elle y cherche l’allègement, la confidence, la nuance, parfois même le sourire. Mais c’est précisément là que le disque devient passionnant et problématique : cette voix peut-elle réellement entrer dans tous ces formats sans les transformer à son image ? Peut-elle chanter la porcelaine sans faire trembler la vitrine ?

L’ouverture avec Vissi d’arte est emblématique. La longueur du souffle est prodigieuse, la ligne tenue avec une noblesse évidente, et Davidsen parvient à donner à la prière de Tosca une douceur de bord plus inattendue qu’on ne l’aurait supposé. Elle ne cherche pas à écraser Puccini sous la masse vocale ; elle tente au contraire de retenir, de polir, d’adoucir. Pourtant, le doute demeure. Est-elle vraiment une Tosca de chair, de nerf, de théâtre immédiat ? Pas totalement. L’émission, si somptueuse soit-elle, tend parfois à lisser les consonnes, à privilégier la beauté de la ligne au détriment d’une incarnation verbale plus mordante. On admire sans réserve la maîtrise ; on reste un peu plus réservé devant le personnage.

La même ambivalence traverse Verdi. Morrò, ma prima in grazia bénéficie d’un contrôle remarquable, et la vocalise conclusive est modelée avec une expressivité réelle, presque comme un prolongement intérieur de la supplication. Il y a là plus de souplesse et de sens du phrasé qu’on pourrait l’imaginer chez une voix aussi vaste. Mais Amelia appelle une fragilité, une tension dramatique, une humanité tremblée que la nature même de l’instrument rend difficile. Davidsen allège avec intelligence ; elle ne parvient pas toujours à faire oublier que cette voix demeure surdimensionnée pour un tel rôle.

Strauss semble, en apparence, lui convenir davantage. Dans Zueignung, le plein déploiement du climax possède un rayonnement saisissant, donnant à la gratitude finale une ampleur presque sacrée. Morgen! révèle aussi de beaux efforts de suspension : la chanteuse sait calmer le métal, voiler l’émission, installer un climat de rêve. Et pourtant, là encore, l’échelle pose question. Ce qui pourrait n’être qu’une confidence devient parfois hymne ; ce qui devrait frôler l’intime prend une dimension monumentale. L’image est tentante : on a parfois l’impression d’entendre une grande héroïne straussienne s’essayer à la miniature avec une sincérité touchante, mais sans pouvoir tout à fait réduire la taille de son monde intérieur.

Schubert cristallise encore plus nettement ce paradoxe. An die Musik est chanté avec une plénitude lumineuse, une gratitude droite, un legato qui magnifie la phrase. On peut même comprendre que certains y entendent une adéquation inattendue : la voix donne au lied une noblesse presque universelle. Mais cette grandeur a son revers. Chez Schubert, le poids spécifique de chaque mot, l’humilité de l’adresse, la respiration domestique du lied réclament une autre échelle. Dans Gretchen am Spinnrade, Davidsen impressionne par la profondeur dramatique, par la puissance d’angoisse qu’elle insuffle à la scène. Mais ce n’est plus vraiment Marguerite au rouet : c’est déjà une Isolde en miniature, ou plutôt une Isolde qui ne peut pas devenir miniature. La lecture est éloquente, parfois bouleversante, mais elle déplace le centre de gravité du lied vers le théâtre lyrique.

Les mélodies scandinaves de Sibelius et Grieg forment l’un des points les plus intéressants du disque, car elles ramènent Davidsen vers ses racines linguistiques et poétiques. On y entend un sens plus naturel du climat, une relation plus intime à la couleur, une manière moins démonstrative de faire vivre le paysage intérieur. Dans Sibelius, notamment, elle sait différencier les teintes avec une précision discrète, raconter sans surligner, laisser l’émotion circuler dans la matière même du timbre. Le Våren de Grieg, chanté dans sa langue natale, touche par sa fraîcheur mélancolique, cette immobilité nordique où le printemps semble déjà traversé par le souvenir. Pour autant, même ici, la question de l’échelle ne disparaît pas entièrement. La voix reste immense, et l’on sent toujours le théâtre derrière la mélodie.

Les incursions du côté de Kálmán et Loewe relèvent davantage du bis que de la révélation stylistique. Il y a du charme, assurément, dans I Could Have Danced All Night, abordé avec une sincérité confiante et une fraîcheur moins compassée que chez beaucoup de voix d’opéra. L’accent n’est pas parfaitement idiomatique, mais l’élan est communicatif. Reste que ce type de répertoire révèle aussi les limites du dispositif : l’art de Davidsen n’est pas spontanément celui du demi-sourire, de la légèreté parlée-chantée, du galbe sans poids. Dans Kálmán comme dans Loewe, on apprécie la générosité de l’artiste ; on ne peut s’empêcher de percevoir Brünnhilde ou Elisabeth venue s’encanailler avec une élégance un peu disproportionnée.

C’est finalement Wagner qui remet tout en place. Dich, teure Halle apporte la preuve éclatante de ce que l’on savait déjà : Davidsen est taillée pour les grandes héroïnes wagnériennes. La voix s’y déploie avec une autorité naturelle, l’aigu jaillit sans effort apparent, l’espace dramatique semble enfin correspondre à la dimension de l’instrument. Curieusement, ce n’est pas forcément le moment le plus personnel du récital — les pages nordiques ou certains Strauss dévoilent davantage l’artiste intérieure —, mais c’est le moment où la question de l’adéquation cesse de se poser. Là, le cadre est à la bonne taille.

Il faut saluer sans réserve James Baillieu. Son accompagnement est l’un des grands atouts du disque. Face à une voix de cette puissance, il aurait pu soit durcir son jeu pour tenir tête, soit se contenter d’un rôle de soutien prudent. Il fait mieux : il adapte la densité de son piano à la vastitude de la salle et à l’ampleur de la voix, sans renoncer à la nuance, au cantabile, à l’élégance des transitions. Dans Puccini et Verdi, il parvient à suggérer l’espace orchestral sans caricature. Dans Strauss et Schubert, il maintient le flux poétique et dramatique. Dans Sibelius et Grieg, il apporte une finesse de climat qui empêche la voix de tout absorber.

La prise de son, notée très favorablement, rend justice à cette soirée : elle restitue l’ampleur du Met, la présence physique de la voix et l’assise du piano, sans excès de réverbération ni écrasement des plans. On peut regretter l’absence des textes chantés, dommageable pour un programme aussi multilingue et aussi soucieux de diversité expressive. C’est d’autant plus regrettable que Davidsen, malgré quelques limites de diction ou d’accent, cherche manifestement à transmettre le sens général des œuvres plutôt qu’à offrir une perfection phonétique.

Au total, Live at the Met est un disque majeur, mais pas entièrement convaincant comme récital de mélodies et d’airs mêlés. Il documente un moment d’exception dans la carrière de Lise Davidsen, mais révèle aussi les tensions propres à une voix hors norme confrontée à des répertoires qui ne l’attendent pas toujours. Le chant est souvent splendide, parfois bouleversant, toujours impressionnant. Mais l’impression n’est pas tout. Dans Puccini et Verdi, la noblesse vocale ne suffit pas toujours à créer le personnage. Dans Schubert et Strauss, l’ampleur peut transformer l’intime en monumental. Dans les pages légères, le charme reste celui d’une grande tragédienne acceptant de sourire.

Et pourtant, ce disque s’impose. Parce que les moyens sont exceptionnels. Parce que Davidsen possède une honnêteté artistique qui l’empêche de se contenter du spectaculaire. Parce que Baillieu l’accompagne avec une intelligence rare. Et parce que les meilleurs moments — Strauss, Sibelius, Grieg, Wagner, certains Schubert — captent une artiste en train de chercher comment habiter une voix gigantesque sans en devenir prisonnière.

C’est moins un récital parfait qu’un document nécessaire : celui d’une soprano immense, à l’orée d’un nouveau chapitre, testant les limites de son propre empire vocal.

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