Johann Ludwig Bach: The Leipzig Cantatas - Capella Sollertia, Johanna Soller
Johann Ludwig Bach: The Leipzig Cantatas - Capella Sollertia, Johanna Soller
Avec les dix-huit Cantates de Leipzig de Johann Ludwig Bach, Ricercar et la Capella Sollertia offrent bien davantage qu’une curiosité de famille autour du nom Bach : ils restituent un pan essentiel du répertoire sacré entendu à Leipzig en 1726 sous l’autorité de Johann Sebastian lui-même. Moins abyssales que celles du Cantor, mais d’un métier admirable, ces cantates révèlent une ferveur chorale, une noblesse de déclamation et une palette instrumentale qui justifient pleinement leur redécouverte. Une parution majeure pour les amateurs de musique luthérienne.
Ricercar RIC482
Note: 4,5/5
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Il y a des redécouvertes qui relèvent de l’archéologie savante, et d’autres qui modifient réellement notre perception d’un paysage musical. Le coffret que Ricercar consacre aux dix-huit Cantates de Leipzig de Johann Ludwig Bach appartient à cette seconde catégorie. Il ne s’agit pas seulement de remettre en circulation la musique d’un cousin de Johann Sebastian, ni de compléter une généalogie bachienne déjà foisonnante. Il s’agit de comprendre ce que Leipzig put entendre, en 1726, lorsque le Cantor lui-même décida de faire exécuter plusieurs cantates de ce parent éloigné, actif à Meiningen, dont la réputation devait être assez solide pour mériter une telle place dans la vie liturgique de la ville.
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Il y a des redécouvertes qui relèvent de l’archéologie savante, et d’autres qui modifient réellement notre perception d’un paysage musical. Le coffret que Ricercar consacre aux dix-huit Cantates de Leipzig de Johann Ludwig Bach appartient à cette seconde catégorie. Il ne s’agit pas seulement de remettre en circulation la musique d’un cousin de Johann Sebastian, ni de compléter une généalogie bachienne déjà foisonnante. Il s’agit de comprendre ce que Leipzig put entendre, en 1726, lorsque le Cantor lui-même décida de faire exécuter plusieurs cantates de ce parent éloigné, actif à Meiningen, dont la réputation devait être assez solide pour mériter une telle place dans la vie liturgique de la ville.
L’histoire est en elle-même fascinante. Johann Ludwig Bach, né en 1677 et mort en 1731, fit l’essentiel de sa carrière à Meiningen. Il composa un important corpus de cantates, dont seule une partie nous est parvenue. Sur environ soixante-dix œuvres écrites en 1718-1719 sur des textes précédemment utilisés par Georg Caspar Schürmann, dix-huit seulement sont conservées intégralement, précisément grâce aux copies réalisées par Johann Sebastian Bach. Ce détail est décisif : sans le Cantor de Leipzig, ces pages seraient probablement perdues, ou du moins infiniment plus lacunaires. Leur survie est déjà une forme d’hommage.
On savait depuis longtemps que ces œuvres existaient. Hermann Max en avait déjà enregistré une partie, au début des années 1980 puis dans les années 1990. Mais disposer enfin de l’ensemble complet des dix-huit cantates change l’échelle de l’écoute. On ne se trouve plus face à quelques pièces isolées, choisies pour leur intérêt historique ou leur qualité ponctuelle, mais devant un véritable corpus, avec sa logique, sa grammaire, ses récurrences, ses sommets et ses limites. Le projet de la Capella Sollertia, sous la direction de Johanna Soller, frappe ainsi par son ambition autant que par sa réussite. Pour un ensemble encore jeune, fondé depuis seulement quelques années, l’autorité stylistique et la cohésion atteintes impressionnent.
La première qualité de ces cantates tient à leur solidité formelle. Elles suivent une structure relativement régulière en deux parties, chacune s’ouvrant par un dictum, mi-récitatif, mi-aria, chargé de proclamer la vérité évangélique. Cette architecture donne au cycle une grande lisibilité. L’auditeur comprend vite comment la parole sacrée est organisée, comment elle se déploie, comment les mouvements solistes et choraux viennent articuler la méditation. Mais cette régularité peut aussi devenir une limite. Sur plus de cinq heures de musique, la surprise formelle n’est pas constante ; certaines pages semblent répondre à un modèle éprouvé plus qu’à une nécessité dramatique singulière. Johann Ludwig Bach n’est pas Johann Sebastian : il ne transforme pas chaque contrainte textuelle en révélation contrapuntique ou théologique.
Mais il serait injuste de réduire cette musique à une formule. Le métier est très sûr, l’invention souvent réelle, l’écriture chorale fréquemment remarquable. On y entend des proximités avec Fasch ou Graupner : même sens du discours bien charpenté, même équilibre entre tradition luthérienne et clarté expressive, même goût pour une couleur instrumentale qui ne cherche pas l’extravagance, mais enrichit la déclamation. Johann Ludwig possède une manière directe de faire parler le texte. Sa musique n’a pas l’abîme métaphysique de celle de son illustre cousin, mais elle possède une dignité, une éloquence, une ferveur qui expliquent très bien l’intérêt que Johann Sebastian lui porta.
Le coffret révèle surtout un compositeur de pages chorales. Carl Philipp Emanuel Bach tenait ces chœurs pour exceptionnels, et l’on comprend pourquoi. Leur force ne vient pas toujours d’une densité contrapuntique inouïe, mais d’une capacité à établir immédiatement un espace de gravité collective. Johann Ludwig Bach sait faire entrer un chœur, installer une proclamation, donner à la communauté croyante une présence sonore ferme et souple à la fois. Ces pages possèdent une hauteur de ton qui dépasse la simple fonction liturgique. Elles ne cherchent pas l’effet monumental ; elles avancent avec une assurance sereine, parfois traversée d’éclats plus dramatiques.
C’est ici que la Capella Sollertia se montre particulièrement convaincante. Johanna Soller obtient de ses forces vocales une cohésion remarquable, mais aussi une vraie malléabilité. Les attaques sont nettes, les lignes respirent, les équilibres restent lisibles sans sécheresse. La direction ne plaque pas sur ces œuvres une grandeur artificielle ; elle leur donne au contraire la carrure exacte qu’elles réclament. Dans les chœurs les plus développés, l’ensemble sait conjuguer tenue, ferveur et souplesse rythmique. Cette précision permet à la musique de ne jamais se figer dans la dévotion statique. Elle avance, elle respire, elle proclame.
Les moments les plus inspirés dissipent toute idée de simple curiosité. La cantate JLB 9, par exemple, frappe par ses contrastes marqués, qui peuvent évoquer par endroits l’éclat dramatique du brillant cousin de Leipzig. Ailleurs, l’émotion se fait plus intime : les larmes de Fliesst, dans la JLB 5, disent une sensibilité directe, presque picturale, sans surcharge expressive. La JLB 7, avec la montée progressive de Hilf, Jesu, refermant l’œuvre dans une action de grâce subtilement exaltée, montre à quel point Johann Ludwig peut maîtriser une tension ascendante, faire croître la ferveur sans brutalité, conduire l’auditeur vers une lumière qui n’a rien de théâtralement forcé.
Ces instants justifient pleinement la redécouverte. Ils rappellent que l’histoire de la cantate allemande ne se limite pas aux chefs-d’œuvre de Johann Sebastian. Autour de lui, avant lui, avec lui, existait un monde de compositeurs solides, inventifs, nourris par les mêmes exigences liturgiques, mais capables d’y répondre autrement. Johann Ludwig ne cherche pas le labyrinthe ; il cherche la clarté. Il ne multiplie pas les niveaux de lecture comme le Cantor ; il établit une parole spirituelle stable, expressive, immédiatement transmissible. Cette qualité, aujourd’hui, peut toucher d’autant plus qu’elle échappe à la fascination du génie solitaire.
Le plateau vocal réuni par Johanna Soller contribue largement à cette réussite. Flore Van Meerssche, Carine Tinney, Anna-Lena Elbert, Tabea Mitterbauer, William Shelton, Tobias Knaus, Michael Mogl, Richard Resch et Sebastian Myrus forment une équipe homogène, attentive au texte et à la rhétorique. L’éloquence est calibrée, jamais surjouée. Quelques tensions minimes apparaissent ici ou là, inévitables dans une entreprise aussi vaste, mais l’ensemble demeure d’un très bon niveau. Les voix ne cherchent pas l’individualisme démonstratif ; elles s’inscrivent dans une conception collective de la cantate, où l’identité du groupe importe autant que l’éclat ponctuel d’un soliste.
Une mention particulière revient à Sebastian Myrus, basse chaleureuse, précise, capable de donner aux interventions graves l’assise nécessaire sans les alourdir. Sa diction, son autorité tranquille, sa capacité à animer la ligne sans sacrifier la stabilité du style en font l’une des présences les plus solides du coffret. Dans ce répertoire, la basse ne doit pas seulement être fondation ; elle doit porter la parole, lui donner poids et mobilité. Myrus y parvient avec une belle intelligence.
Les autres solistes convainquent par leur engagement et leur cohérence stylistique. Les sopranos apportent clarté et souplesse, les contre-ténors une couleur bien intégrée, les ténors une déclamation vive et suffisamment différenciée. On ne parlera pas toujours de voix inoubliables, ni de caractérisations individuelles d’une puissance bouleversante. Mais l’objectif n’est pas là. Ce coffret ne repose pas sur une logique de vedettes, mais sur celle d’un ensemble organique. Les airs et récitatifs s’insèrent dans le flux général, les voix prolongent la parole sacrée plutôt qu’elles ne s’en détachent.
L’ensemble instrumental, lui, est constamment séduisant. Les couleurs éclosent avec naturel, sans recherche d’effets. Les cordes allient netteté et chaleur, le continuo soutient avec souplesse, les vents colorent le discours sans le surcharger. La direction de Johanna Soller prête une attention constante à ces équilibres. On sent une volonté de rendre justice à une écriture qui, pour paraître parfois plus simple que celle de Johann Sebastian, n’en réclame pas moins un sens aigu des proportions. Trop de monumentalité l’écraserait ; trop de légèreté la banaliserait. Ici, le point d’équilibre est presque toujours trouvé.
La prise de son, notée très favorablement, accompagne cette esthétique avec une belle présence. Elle donne suffisamment d’espace aux chœurs, préserve la lisibilité des lignes, met en valeur les couleurs instrumentales sans dissocier artificiellement les plans. Dans un coffret de cette ampleur, la qualité sonore est essentielle : elle permet de maintenir l’attention, d’éviter l’impression de masse uniforme, de distinguer les caractères des cantates sans forcer les contrastes. De ce point de vue, Ricercar offre un écrin à la hauteur du projet.
Reste la question centrale : ces cantates sont-elles de grands chefs-d’œuvre ? La réponse demande nuance. Certaines pages le sont peut-être, ou s’en approchent par la noblesse du chœur, la beauté mélodique, l’intensité de la prière. D’autres sont d’un excellent artisanat, plus que d’une inspiration bouleversante. La régularité de la structure, l’absence fréquente de véritables ruptures dramatiques, la relative stabilité des affects peuvent, à l’écoute continue, créer une forme de prévisibilité. Mais cette limite n’enlève rien à la valeur du corpus. Toutes les œuvres liturgiques n’ont pas vocation à foudroyer. Certaines existent pour édifier, accompagner, éclairer, affermir la foi dans un cadre ritualisé. Johann Ludwig Bach excelle souvent dans cette fonction, et c’est déjà beaucoup.
Il faut donc écouter ce coffret avec les bonnes attentes. Celui qui y chercherait un second Johann Sebastian serait condamné à une déception injuste. Celui qui veut comprendre le milieu musical dans lequel Johann Sebastian lui-même évoluait, ce qu’il admirait, ce qu’il jugeait digne d’être exécuté, ce que Leipzig pouvait recevoir comme parole musicale sacrée, découvrira un continent passionnant. Ces cantates ne diminuent pas le génie du Cantor ; elles l’éclairent par contraste. Elles montrent autour de lui une culture de très haut niveau, un réseau de pratiques, de formes, de textes et de sensibilités qui nourrissait la vie musicale allemande du premier XVIIIe siècle.
La réussite du coffret tient précisément à cette double valeur : historique et musicale. Il complète une histoire, mais il ne s’y réduit pas. Il intéresse le chercheur, mais il émeut aussi l’auditeur. La beauté des chœurs, la qualité du chant, l’élégance des couleurs instrumentales, l’autorité de la direction, tout concourt à faire de cette parution un événement. On comprend l’admiration de Johann Sebastian pour ces œuvres ; mieux encore, on la partage par moments.
La Capella Sollertia réalise ici une entrée discographique remarquable. Il fallait de l’ambition pour consacrer quatre disques à un compositeur encore largement périphérique dans la conscience du public. Il fallait surtout de la conviction pour éviter que l’entreprise ne sonne comme une thèse illustrée. Johanna Soller et ses musiciens font mieux : ils rendent à Johann Ludwig Bach sa présence, sa dignité, sa capacité à parler. Leur lecture possède hauteur de vue, autorité, discipline et ferveur. Elle ne cherche pas à transformer ces cantates en monuments qu’elles ne sont pas toujours, mais elle en révèle les beautés réelles avec un art consommé.
Ce coffret s’impose donc comme une parution importante, non seulement pour les spécialistes de la famille Bach, mais pour tous ceux qui s’intéressent à la cantate luthérienne. Il ne remplacera évidemment aucun cycle de Johann Sebastian ; il ouvre une autre porte. Derrière elle, on découvre un compositeur moins génial mais très estimable, moins abyssal mais souvent inspiré, moins révolutionnaire mais profondément musicien. Et l’on se dit que l’histoire, en laissant ces œuvres dormir si longtemps dans l’ombre, avait privé les mélomanes d’une part précieuse du paysage.
Une redécouverte majeure, portée par une Capella Sollertia déjà impressionnante d’autorité et de cohésion. Les cantates de Johann Ludwig Bach n’atteignent pas toujours la profondeur visionnaire de celles de Johann Sebastian, et leur structure régulière peut parfois limiter la surprise ; mais la beauté des chœurs, la qualité des solistes, les couleurs instrumentales et la direction très sûre de Johanna Soller font de ce coffret Ricercar une parution indispensable pour les mélomanes passionnés de musique sacrée baroque.
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