Jacques Duphly: Éclats et derniers feux - Pièces pour clavecin extraites des quatre Livres - Loris Barrucand, clavecin

Jacques Duphly: Éclats et derniers feux - Pièces pour clavecin extraites des quatre Livres - Loris Barrucand, clavecin

Avec Éclats et derniers feux, Loris Barrucand ne propose pas une intégrale de Jacques Duphly, mais une anthologie fortement pensée, puisée dans les quatre Livres de pièces de clavecin. Il y fait entendre un art français à son apogée tardif, ouvert aux séductions italiennes, à l’écriture concertante et à une virtuosité de plus en plus théâtrale. Porté par une interprétation d’une grande autorité, le disque impressionne par la précision du toucher, la densité du discours et la chaleur sonore de l’instrument, même si certaines pages pourraient appeler davantage de mystère ou d’abandon.














L’Encelade ECL2504
Note: 4,4/5


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Né sous le règne de Louis XV et disparu au lendemain de la prise de la Bastille, Jacques Duphly demeure l’une de ces figures que l’histoire officielle du clavecin français a longtemps réservées aux connaisseurs. Il n’a ni le statut fondateur de Couperin, ni la puissance théâtrale de Rameau, ni l’aura presque mythologique des grands noms qui ont structuré le clavier français du premier XVIIIᵉ siècle. Et pourtant, ses quatre Livres de pièces de clavecin, publiés entre 1744 et 1768, occupent une place capitale : ils documentent le moment où le clavecin atteint son acmé, son ultime raffinement, juste avant que l’évolution du goût, la montée du pianoforte et les bouleversements esthétiques de la fin du siècle ne le relèguent progressivement à un monde révolu.

Le titre choisi par Loris Barrucand, Éclats et derniers feux, dit donc très justement la nature de ce programme. Il ne s’agit pas d’un crépuscule éteint, mais d’un crépuscule flamboyant. Duphly n’écrit pas une musique de déclin : il recueille l’héritage français, l’art des danses stylisées, du rondeau, du style brisé, des pièces de caractère, mais l’ouvre à d’autres horizons. L’influence italienne se manifeste dans une mobilité accrue du discours, dans une pensée plus concertante de l’écriture, dans une virtuosité qui n’est plus seulement ornementale mais parfois véritablement architecturale. Le clavecin n’est plus seulement l’instrument de la conversation aristocratique ; il devient presque une scène, parfois même un petit orchestre à lui seul.

Plutôt que de proposer une intégrale, Barrucand construit une anthologie resserrée, puisant dans les différents Livres pour faire apparaître les lignes de force d’un langage. Ce choix est judicieux. Là où une intégrale peut parfois souligner les redites ou les zones plus convenues du compositeur, ce parcours concentré permet de donner à Duphly son meilleur profil : celui d’un maître de la variété, de la tension entre la danse et le caractère, entre la grâce française et l’énergie concertante. Rondeaux, pièces de genre, architectures plus ambitieuses et vaste chaconne finale composent ainsi un miroir fragmenté, mais non dispersé. Le programme avance avec une réelle logique interne, comme s’il cherchait moins à documenter l’œuvre qu’à en condenser la poétique.

Ce qui frappe d’emblée dans le jeu de Loris Barrucand est l’autorité. Non pas une autorité démonstrative ou pesante, mais une tenue du discours, une manière de poser chaque phrase avec une évidence qui évite toute afféterie. Dans Duphly, le danger est double : soit lisser cette musique jusqu’à en faire un agréable décor de salon, soit l’exagérer en lui prêtant une théâtralité qu’elle ne possède pas toujours. Barrucand échappe largement à ces deux pièges. Il prend Duphly au sérieux, sans le monumentaliser artificiellement.

Son toucher impressionne par sa précision. L’articulation est toujours lisible, mais jamais sèche ; elle structure la phrase sans la raidir. Le style brisé, si essentiel à cette esthétique française tardive, y gagne une continuité remarquable. Les lignes ne se fragmentent pas en une succession de jolies inflexions : elles respirent, elles se répondent, elles dessinent une véritable conduite harmonique. Barrucand sait faire sentir la fonction architectonique des figures d’accompagnement, notamment lorsque les basses d’Alberti, souvent perçues comme un signe d’évolution vers une écriture plus préclassique, deviennent ici des moteurs de construction et non de simples formules de remplissage.

L’une des réussites les plus notables du disque tient au relief donné aux croisements de mains. Chez Duphly, ces effets peuvent n’être que des séductions visuelles ou digitales ; sous les doigts de Barrucand, ils acquièrent une véritable portée dramatique. Le geste instrumental devient geste rhétorique. L’auditeur perçoit non seulement la virtuosité de l’écriture, mais aussi la manière dont elle organise l’espace sonore, déplace les plans, crée des tensions, ouvre des perspectives. Cette dimension quasi théâtrale est l’un des apports les plus convaincants de l’interprétation.

La sonorité joue évidemment un rôle décisif. L’instrument, une copie d’après Hemsch réalisée par Anthony Sidey, possède une chaleur et une ampleur qui conviennent admirablement à ce répertoire. La restitution privilégie le bas du spectre, donnant au clavecin une assise généreuse, presque orchestrale. Les graves ne se contentent pas de soutenir : ils colorent, ils ancrent, ils donnent au discours une densité parfois surprenante. Cette plénitude évite à Duphly le risque d’une élégance trop menue. Elle confère à certaines pièces une stature plus large, une profondeur de champ qui rend justice à l’ambition croissante de l’écriture.

La prise de son, enregistrée à l’église Saint-François-de-Sales de Valezan, valorise cette chaleur instrumentale, mais n’est pas sans limites. Les couleurs sont belles, pleines, immédiatement séduisantes ; en revanche, l’image demeure assez contenue en amplitude et l’étagement des plans aurait pu être plus développé. On aimerait parfois une perspective plus aérée, une respiration acoustique plus vaste, surtout dans les pièces les plus ambitieuses. Mais cette réserve ne remet pas en cause le plaisir d’écoute : elle indique simplement que le disque privilégie la proximité et la densité du timbre plutôt qu’une spatialisation réellement ample.

Les pages de caractère révèlent particulièrement l’intelligence du phrasé. Barrucand ne se contente pas d’enchaîner des climats ; il inscrit chaque pièce dans une dynamique interne. Les ornements, loin d’être des parures décoratives, participent au sens de la phrase. Les reprises sont variées avec goût, les respirations toujours pensées, les cadences préparées avec un sens très sûr du temps musical. Cette maîtrise donne à l’ensemble une cohérence qui dépasse le simple charme du répertoire.

Dans les architectures plus ambitieuses, telles La Lanza, La de Vaucanson ou la grande chaconne, le claveciniste montre combien Duphly peut dépasser le format aimable de la pièce de salon. Le discours gagne alors en étendue, en tension, en puissance cumulative. La chaconne, en particulier, devient moins une forme héritée qu’un espace de déploiement : Barrucand y fait entendre la noblesse du modèle français tout en laissant affleurer une conception plus ample, presque orchestrale, de la variation. Ce n’est pas Rameau, bien sûr, mais ce n’est plus seulement le monde feutré des portraits et des miniatures.

Il convient toutefois de ne pas idéaliser outre mesure le compositeur. Duphly reste un musicien de très grand raffinement plutôt qu’un génie bouleversant. Certaines pièces séduisent davantage par leur facture, leur équilibre, leur grâce, que par une nécessité expressive irrésistible. Le langage, pour élégant qu’il soit, ne possède pas toujours cette capacité à surprendre ou à émouvoir en profondeur que l’on trouve chez les plus grands maîtres du clavecin français. L’anthologie de Barrucand atténue cette limite en choisissant habilement les pages les plus significatives, mais elle ne la fait pas totalement disparaître.

On peut aussi souhaiter, çà et là, un supplément de mystère, de suspension, voire d’abandon. Barrucand privilégie la construction, l’autorité du discours, la lisibilité des lignes. Cette approche donne au disque sa force et sa densité, mais elle peut parfois laisser en retrait une part plus rêveuse, plus ambiguë, plus nocturne de l’univers de Duphly. Dans certaines pièces lentes ou tendres, un peu plus de fragilité, de silence intérieur, de flottement poétique aurait peut-être encore approfondi l’émotion.

Mais ces réserves demeurent secondaires face à la tenue générale de l’album. Éclats et derniers feux s’impose comme une lecture de grande cohérence, d’une densité peu commune, et comme une très belle alternative aux anthologies déjà existantes. Là où d’autres interprètes ont pu mettre en avant la sensualité, la brillance ou le raffinement décoratif de Duphly, Barrucand insiste sur l’architecture, la projection sonore, la fonction rhétorique du geste instrumental. Son Duphly est moins poudré que structuré, moins rêveusement aristocratique que solidement incarné.

Ce disque a surtout le mérite de replacer Duphly à l’endroit exact où il devient passionnant : non comme un simple héritier tardif, mais comme un témoin majeur de la transformation du clavecin français. À travers lui, on entend un art qui se souvient de Couperin, qui a assimilé Rameau, qui regarde vers l’Italie, et qui pressent déjà d’autres formes de virtuosité et d’expression. Loris Barrucand donne à cette transition une noblesse, une clarté et une énergie qui rendent le programme constamment vivant.

Au terme de l’écoute, le titre du disque prend tout son sens. Ces éclats sont ceux d’un instrument encore souverain, capable de briller, de chanter, de danser, de se projeter avec une ampleur presque orchestrale. Ces derniers feux sont ceux d’un monde qui s’apprête à disparaître, mais qui, sous les doigts d’un interprète aussi attentif, rayonne encore avec une intensité singulière.

Une anthologie remarquable, construite avec intelligence et servie par un claveciniste d’une grande autorité. Loris Barrucand offre de Duphly une lecture dense, précise, chaleureuse et fortement architecturée. Quelques pages pourraient appeler davantage de mystère ou d’abandon, et la prise de son limite quelque peu l’amplitude de l’image, mais l’ensemble s’impose comme une contribution majeure à la redécouverte du dernier grand âge du clavecin français.

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