Giaches de Wert - Nono Libro de Madrigali a cinque et sei voci, 1588 - La Compagnia del Madrigale

Giaches de Wert - Nono Libro de Madrigali a cinque et sei voci, 1588 - La Compagnia del Madrigale

Avec ce Neuvième Livre de madrigaux, La Compagnia del Madrigale poursuit l’un des grands chantiers discographiques actuels autour du madrigal italien tardif. Loin de toute démonstration, l’ensemble révèle un Giaches de Wert en pleine maîtrise, poète de la ligne sinueuse, du chromatisme expressif et de la dramaturgie intérieure. Une lecture d’une précision admirable, d’une réserve bouleversante, qui contribue à rendre à Wert la place qu’il mérite entre Rore, Marenzio et Monteverdi.















Glossa GCD922813
Note: 4,8/5


Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

Il y a, dans le travail de La Compagnia del Madrigale, quelque chose qui dépasse la simple excellence vocale. Depuis plusieurs années, l’ensemble poursuit une entreprise patiente, presque monumentale : redonner aux grands livres de madrigaux leur cohérence interne, leur dramaturgie propre, leur respiration de cycle. Avec le Nono Libro de Madrigali de Giaches de Wert, cette démarche atteint un degré de maturité particulièrement impressionnant. Ce disque n’est pas un florilège ; c’est la traversée intégrale d’un monde.

Giaches de Wert n’est certes pas un inconnu au disque. Plusieurs enregistrements de référence ont déjà rappelé la stature de ce compositeur venu très jeune des Pays-Bas en Italie, formé dans l’orbite de Cyprien de Rore, actif à Ferrare puis à Mantoue, où il entra au service des Gonzague. Mais son nom demeure encore trop souvent placé dans l’ombre de Monteverdi ou de Gesualdo, comme si l’histoire n’avait retenu que ceux qui poussèrent le madrigal vers ses seuils les plus spectaculaires. Ce disque montre au contraire qu’il faut entendre Wert non comme un simple précurseur, mais comme un maître de plein droit.

Publié en 1588, le Nono Libro appartient à une période de pleine possession des moyens. Le contexte mantouan est essentiel. Wert est alors lié à la cour des Gonzague ; Guillaume de Mantoue vient d’être remplacé par Vincenzo Gonzaga, couronné en 1587, et le premier madrigal du recueil, Or si rallegri il Cielo, fait explicitement allusion à cet événement. La Compagnia del Madrigale aborde cette page d’ouverture avec une robustesse rythmique et une ampleur festive qui la distinguent nettement du climat plus intime du reste du recueil. Il est possible que cette pièce ait pu bénéficier d’un accompagnement instrumental ; les chanteurs en conservent ici la dimension cérémonielle, sans jamais durcir l’émission ni monumentaliser artificiellement l’écriture.

Après cette entrée presque publique, le livre s’enfonce dans une matière beaucoup plus intérieure. Six mises en musique de Pétrarque en forment le cœur poétique et affectif. C’est là que se révèle le plus clairement la singularité de Wert : il ne s’aventure pas encore dans les expérimentations extrêmes qui seront bientôt celles de Marenzio ou de Monteverdi, mais il introduit dans le contrepoint une souplesse expressive, des lignes sinueuses, des chromatismes, des dissonances acides et des gradations de texture d’une puissance remarquable.

Mia benigna fortuna e’l viver lieto en est l’un des sommets. Le poème, souvent mis en musique par les madrigalistes en raison de son pathétique, devient chez Wert un exercice virtuose de contrastes affectifs. Les oppositions de registres, les changements soudains de densité, les inflexions chromatiques et les dissonances placées aux moments décisifs ne sont jamais des ornements expressifs : elles constituent l’architecture même de la douleur. La Compagnia del Madrigale négocie ces changements de climat avec une science admirable, mais surtout avec une délicatesse qui empêche tout soulignement excessif. L’émotion naît de la justesse du geste, non de son amplification.

Cette absence d’effet immodéré est l’une des grandes qualités du disque. On admire l’équilibre, la beauté des intervalles, l’unité d’un collectif parfaitement soudé, sans que cette unité se confonde jamais avec l’uniformité. On entend des individualités de timbre, des couleurs propres, des respirations distinctes ; mais tout se fond dans une pensée commune du texte. C’est précisément ce qui rend cette lecture si persuasive : la polyphonie n’est jamais réduite à une matière homogène, mais elle ne devient jamais non plus une juxtaposition de voix solistes.

Dans Vago augelletto che cantando vai, dont le poème sera plus tard réinvesti par Monteverdi dans son Huitième Livre avec des moyens tout autres, La Compagnia del Madrigale donne une leçon de naturel expressif. Rien n’est sec, rien n’est rigide. Les inflexions sont soignées, le texte respire, la ligne garde sa plasticité. L’oiseau pétrarquiste pourrait facilement inviter à une peinture aimable ou à une suavité trop pastorale ; l’ensemble préfère une mélancolie subtile, où la lumière du chant demeure traversée par l’inquiétude de la perte.

Le contraste est saisissant avec Valle che de’ lamenti miei se’ piena, autre moment majeur du disque. Ici, Wert construit un espace de lamentation d’une densité impressionnante. La vallée n’est pas un décor, mais une chambre de résonance psychique. Les gradations sont savamment ménagées, les détails d’écriture mis en lumière sans jamais rompre le flux émotionnel. L’interprétation éclaire le moindre détail tout en conservant une force bouleversante. C’est peut-être là que se mesure le mieux la grandeur de l’ensemble : faire entendre l’intelligence de la partition sans refroidir l’affect.

Quel rossignol, che sì soave piagne offre une autre facette du génie de Wert. Le contraste de texture y joue un rôle central, jusqu’à cette évocation sonore de la nuit, de la beauté mélodique et du chant des oiseaux. Là encore, La Compagnia del Madrigale évite le pittoresque. Les figurations du rossignol ne deviennent jamais illustration superficielle ; elles prolongent la plainte, elles l’allègent sans l’annuler. Le chant de l’oiseau n’est pas seulement beauté sonore : il est la forme transfigurée de la douleur.

Les madrigaux plus resserrés montrent la même maîtrise. Di morte già sentía il fero ultimo dardo impressionne par l’enchevêtrement des lignes, que les chanteurs rendent avec une clarté sans sécheresse. O come vaneggiate, Donna révèle l’art de Wert dans la création de textures, d’espaces vocaux mouvants, presque théâtraux sans être dramatisés à l’excès. Un bacio solo à tante pene, hai, cruda? montre combien le compositeur sait faire naître des situations expressives différenciées à partir de moyens contrapuntiques toujours strictement contrôlés.

La fin du recueil avec Padre del ciel, dopo i perduti giorni, sur Pétrarque encore, apporte une élévation spirituelle d’une beauté particulièrement frappante. Après les tourments amoureux, les plaintes, les images de perte et de désir, la musique semble chercher une autre perspective, plus grave, presque pénitentielle. Wert y crée une ambiance d’une grande force intérieure, et La Compagnia del Madrigale y conserve cette réserve touchante qui traverse tout le disque. Rien n’est appuyé, rien n’est théâtralisé au sens moderne ; et pourtant la dramaturgie est bien là.

C’est d’ailleurs l’un des apports essentiels de cette interprétation : l’ensemble parvient, avec une finesse consommée, à dessiner une narration à l’échelle du livre entier. Chaque madrigal a son identité, son climat, sa température affective, mais le parcours global donne le sentiment d’une progression. On ne passe pas simplement d’une pièce à l’autre ; on traverse un livre, avec ses sommets, ses respirations, ses replis, ses zones de lumière et d’ombre. L’intégrale impose peu à peu l’évidence d’un monde clos, cohérent, d’une très haute poésie.

La prise de son accompagne cette vision avec efficacité. L’image est peu profonde, mais précise, avec une réverbération discrète et une belle restitution des timbres. On pourrait souhaiter parfois un peu plus d’espace, une perspective légèrement plus ample, mais la proximité sert la lisibilité du texte et du contrepoint. Les frottements harmoniques, les attaques, les respirations, les couleurs individuelles des voix sont parfaitement perceptibles. La technique n’est pas spectaculaire, mais elle est fidèle, claire, musicalement très fonctionnelle.

Il faut toutefois préciser que ce disque ne séduira pas nécessairement l’auditeur en quête d’effets immédiats. Wert n’est pas Gesualdo ; il ne recherche pas le vertige chromatique comme fin en soi. Il n’est pas encore Monteverdi ; il ne transforme pas chaque madrigal en théâtre ouvertement dramatique. Son art est plus intérieur, plus rhétorique, plus fondé sur les inflexions, les passages de lumière, les densités changeantes. Cette exigence peut donner au programme une apparente uniformité si l’on écoute sans suivre les textes ou sans attention aux détails. Mais c’est précisément ce que La Compagnia del Madrigale rend admirablement perceptible : sous la retenue, tout bouge.

La réussite est donc considérable. Elle tient à la fois à la qualité exceptionnelle du collectif, à la beauté des timbres, à la plasticité des lignes, à la science des intervalles, mais aussi à une conception profondément juste du répertoire. Les chanteurs ne cherchent ni à moderniser Wert ni à le muséifier. Ils le restituent dans sa complexité : un maître de la transition, certes, mais surtout un compositeur en pleine possession de son langage, capable de faire du madrigal un théâtre intérieur d’une densité rare.

Avec ce Nono Libro, La Compagnia del Madrigale contribue à réparer une injustice discographique et historique. Les qualités extraordinaires de Wert ont trop souvent été éclipsées par la postérité de Monteverdi et de Gesualdo. Ce disque montre que son art possède une force propre : moins spectaculaire peut-être, mais d’une noblesse expressive, d’une subtilité poétique et d’une maîtrise contrapuntique qui imposent l’admiration.

Une interprétation majeure, d’une élégance et d’une profondeur rares. La Compagnia del Madrigale sert Wert avec une précision souveraine, une réserve bouleversante et une intelligence dramatique qui transforment l’intégrale du Nono Libro en véritable voyage poétique.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Manon Papasergio - Per la viola bastarda - Manon Papasergio, basse de viole - Angélique Mauillon, harpe - Yoann Moulin, clavecin & orgue/positif - Clémence Niclas, soprano

Unsuk Chin - Double Concerto, Graffiti, Gougalon - Samuel Favre, Dimitri Vassilakis, Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse

Leif Ove Andsnes & Bertrand Chamayou - Schubert 4 Hands - Fantaisie D 940 - Allegro D 947 « Lebensstürme » - Fugue D 952 - Rondo D 951