Franz Schubert: Piano Sonata No. 17 in D Major, D. 850 - Robert Schumann: Kinderszenen, Op. 15 - Arcadi Volodos

Franz Schubert: Piano Sonata No. 17 in D Major, D. 850 - Robert Schumann: Kinderszenen, Op. 15 - Arcadi Volodos

Avec ce nouvel album Schubert-Schumann, Arcadi Volodos livre un récital de très haute tenue pianistique, capté dans des conditions sonores idéales. Mais si la perfection du toucher, la richesse du timbre et la maîtrise des plans sonores font l’unanimité, l’interprétation de la Sonate D. 850 de Schubert divise davantage par ses choix de tempo, de rubato et de respiration. Les Kinderszenen de Schumann, plus directes et plus naturellement poétiques, apparaissent comme la partie la plus convaincante du disque.















Sony Classical 
Note: 4/5


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Il y a des disques dont la discussion ne porte presque jamais sur la qualité instrumentale. Celui-ci en fait partie. Chez Arcadi Volodos, le piano est d’une perfection qui semble abolir la résistance matérielle de l’instrument : l’attaque, le fondu, la richesse harmonique, la clarté polyphonique, la variété de l’articulation, tout relève d’un contrôle souverain. Son fortissimo possède cette densité orchestrale qui remplit l’espace sans jamais durcir le son ; ses pianissimi peuvent se réduire à un murmure sans perdre ni la ligne ni le soutien harmonique. La captation Sony, d’une grande beauté, offre elle aussi un écrin idéal : instrument splendide, acoustique généreuse, image sonore ample mais précise.

La question n’est donc pas de savoir si Volodos joue admirablement. Il joue admirablement. La vraie question est ailleurs : cette beauté pianistique sert-elle toujours la musique, ou finit-elle parfois par attirer l’attention sur elle-même ? C’est précisément ce qui rend cet album passionnant, et plus complexe qu’un simple récital de grand maître.

La Sonate en ré majeur D. 850 de Schubert occupe ici le centre de gravité du programme. Cette œuvre, moins abondamment servie au disque que les dernières sonates, demande un équilibre particulièrement délicat. Elle est expansive, lumineuse, parfois presque joviale, mais cette lumière schubertienne n’est jamais simple. Derrière l’élan, on entend déjà des zones d’ombre ; derrière la danse, une inquiétude ; derrière l’apparente franchise du discours, des bifurcations harmoniques qui ouvrent soudain sur l’inconnu.

Dans le premier mouvement, Volodos convainc largement. Sa liberté de respiration ne désarticule pas encore l’ensemble : elle lui donne au contraire une souplesse narrative, une manière de faire vivre chaque transition comme un changement de lumière. Le toucher est somptueux, mais jamais décoratif. Les basses ont de l’assise sans pesanteur, les aigus chantent sans éclat métallique, les épisodes plus animés conservent une lisibilité admirable. On pourrait souhaiter parfois une poussée plus franche, une carrure plus spontanée, mais l’intelligence poétique de la lecture emporte l’adhésion.

Les réserves commencent surtout avec le grand mouvement lent. Volodos l’aborde dans une ampleur extrême, presque contemplative. Sur le papier, ce choix peut se défendre : Schubert y gagne une profondeur de champ, une gravité suspendue, une densité de silence. Mais sur près de seize minutes, cette lenteur expose aussi les limites de l’approche. Le pianiste sait évidemment soutenir une ligne comme peu d’autres ; il peut maintenir la tension d’une phrase à des tempi très étirés, colorer chaque reprise, faire respirer les modulations avec une science rare. Pourtant, l’auditeur peut avoir le sentiment que la durée finit par souligner davantage cette faculté exceptionnelle de suspension que la nécessité interne de la musique.

Ce n’est pas du narcissisme. Volodos n’est jamais un pianiste complaisant au sens vulgaire du terme. Il aime trop cette musique pour la réduire à un miroir de lui-même. Mais il semble parfois vouloir montrer à quel point il l’aime. Le rubato devient alors un langage presque trop homogène : les mêmes retenues, les mêmes inflexions, les mêmes suspensions reviennent avec une régularité qui peut donner à la rêverie un caractère prévisible. Ce qui, dans les premières minutes, paraît d’une poésie rare, finit par devenir légèrement systématique.

Cette impression se confirme plus nettement dans le Scherzo. Là où Schubert réclame une énergie dansante, une mobilité parfois rustique, Volodos installe de petites hésitations agogiques très soignées, mais trop semblables les unes aux autres. Le détail est délicieux, l’articulation savoureuse, le doigté d’une grâce évidente ; pourtant, l’accumulation de ces micro-ralentissements peut agacer. La musique semble sourire avec une élégance raffinée, mais elle perd une part de sa verdeur, de son imprévu, de cette poussée physique qui empêche Schubert de devenir seulement un objet de contemplation.

Le finale pose un problème voisin. Son thème initial est articulé avec une précision presque féerique, d’un fini instrumental confondant. Mais cette joliesse devient par moments un peu trop sucrée. La malice schubertienne y gagne en délicatesse ce qu’elle perd en naturel. On admire chaque détail ; on est moins sûr d’être emporté par l’ensemble. C’est peut-être le paradoxe de ce Schubert : il est joué à un niveau pianistique exceptionnel, mais l’accumulation de beautés locales ralentit parfois le flux vital de l’œuvre.

Les Kinderszenen de Schumann convainquent davantage, précisément parce que Volodos y paraît plus direct. Dans ces treize miniatures, son art du timbre, de la demi-teinte et du chant intérieur trouve un terrain idéal. La musique y supporte mieux la concentration sur l’instant, sur la couleur, sur la résonance. Chaque pièce est un monde bref, une image mentale plus qu’un récit linéaire ; dès lors, la subtilité de voicing ne donne presque jamais l’impression d’être une fin en soi. Elle sert une vision poétique d’une grande cohérence.

Dès Von fremden Ländern und Menschen, le climat est posé : ce n’est pas l’enfance prise sur le vif, mais l’enfance revisitée par la mémoire. La ligne chante avec une simplicité souveraine, sans sentimentalité. Bittendes Kind respire avec une tendresse retenue, tandis que Glückes genug trouve sous les doigts de Volodos une plénitude sonore presque orchestrale. Dans Hasche-Mann, le pianiste retrouve même une vivacité de couleur, une agilité d’ombre et de lumière qui manquaient parfois au Schubert. Le son est totalement séduisant, mais cette séduction devient ici consubstantielle au propos.

L’un des sommets du cycle est sans doute Wichtige Begebenheit, où Volodos réalise une alliance subtile entre force et douceur. La pièce a du poids sans lourdeur, de la noblesse sans emphase. Ailleurs, dans Träumerei, le risque de surcharge expressive est réel, tant cette page a été usée par des générations d’interprètes trop attendris. Volodos évite l’écueil par la qualité de son legato et par une pudeur de dynamique qui empêchent la rêverie de basculer dans le sucre. On peut préférer des lectures plus naïves, plus simplement parlées, mais il est difficile de ne pas être touché par cette manière de faire flotter la mélodie dans une lumière presque irréelle.

La fin du cycle confirme cette supériorité relative du Schumann sur le Schubert. Dans Kind im Einschlummern puis Der Dichter spricht, Volodos atteint ce lieu où son piano est le plus juste : non pas dans l’élargissement spectaculaire, mais dans le retrait, la confidence, la parole presque éteinte. Il ne raconte plus le rêve ; il laisse le rêve se dissoudre. Là, son raffinement ne paraît plus excessif, car Schumann lui-même parle depuis cette zone ambiguë où l’enfance est déjà souvenir, où le poète observe l’enfant autant qu’il l’invente.

Il faut donc juger ce disque avec nuance. Sur le plan pianistique, il est difficile d’imaginer réalisation plus accomplie. Volodos reste l’un des plus grands coloristes actuels du piano, et l’un des rares capables de faire sonner chaque registre comme une voix distincte sans jamais sacrifier l’unité de la phrase. Mais l’interprète, dans Schubert, impose une vision tellement travaillée, tellement amoureuse de la suspension et de la beauté sonore, qu’elle finit parfois par enfermer la musique dans son propre raffinement. Dans Schumann, au contraire, cette esthétique trouve son équilibre naturel : le son y devient mémoire, le détail devient poésie, la miniature devient confession.

Ce n’est donc pas un album à accueillir comme une référence absolue de la Sonate D. 850. Pour cette œuvre, certains auditeurs continueront de préférer des lectures plus organiques, plus allantes, plus simplement schubertiennes. Mais c’est un disque majeur pour qui s’intéresse à l’art de Volodos aujourd’hui : un pianiste qui ne cherche plus à éblouir, mais à ralentir le temps, à écouter les résonances, à transformer chaque phrase en espace intérieur. Ses excès mêmes sont ceux d’un immense musicien.

Un récital d’une distinction pianistique exceptionnelle, servi par une prise de son superbe. Le Schubert, admirable par instants, souffre toutefois d’un rubato trop systématique et d’un raffinement parfois envahissant. Le Schumann, plus direct et plus naturellement poétique, s’impose comme la véritable réussite de l’album.

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