Franz Schubert - Hoffnung — “Schubert 200”, vol. 3 - Samuel Hasselhorn, baryton , Ammiel Bushakevitz, piano

Franz Schubert -  Hoffnung — “Schubert 200”, vol. 3 - Samuel Hasselhorn, baryton , Ammiel Bushakevitz, piano

Avec Hoffnung, troisième volume du projet Schubert 200, Samuel Hasselhorn et Ammiel Bushakevitz signent peut-être leur plus beau disque schubertien à ce jour. Consacré aux lieder de 1826, l’album révèle un Schubert de printemps intérieur, où la lumière n’efface jamais la mélancolie. La voix du baryton gagne en densité, le piano en présence narrative, pour une lecture très pensée, parfois légèrement trop ciselée, mais d’une rare intelligence poétique.















Harmonia Mundi HMM902779
Note: 4,5/5


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Il y a des projets discographiques qui séduisent d’abord par leur concept, puis qui finissent par l’effacer tant l’évidence musicale prend le dessus. Le cycle Schubert 200, entrepris par Samuel Hasselhorn et Ammiel Bushakevitz, appartient à cette catégorie. L’idée est pourtant forte : parcourir les lieder de Schubert selon leur chronologie, comme si l’on suivait, à deux siècles de distance, le journal intime d’un compositeur dont chaque année semble ouvrir un nouveau territoire psychologique. Mais dans ce troisième volume, intitulé Hoffnung, le principe n’a plus rien de démonstratif. Il devient presque invisible, fondu dans une trajectoire poétique d’une cohérence remarquable.

Le disque est consacré à l’année 1826. Schubert n’a plus que deux ans à vivre, mais rien ici ne relève encore du testament. Ce n’est pas le Schubert de l’ultime nuit, ni celui des grandes confessions métaphysiques. C’est un Schubert qui respire, qui regarde dehors, qui retrouve par moments une forme de mouvement, de confiance, d’élan. Un Schubert de printemps, mais d’un printemps déjà intérieur, déjà remémoré, déjà teinté d’élégie. Le titre Hoffnung — espérance — ne doit donc pas être pris au pied de la lettre. Chez Schubert, l’espoir n’est jamais une certitude : il est une clarté passagère, une respiration entre deux inquiétudes, un chant qui se lève tout en sachant que la nuit n’est pas abolie.

C’est là que ce volume touche juste. Il ne cherche pas à peindre une année heureuse, mais à saisir une forme d’allègement. Les ombres demeurent, mais elles ne pèsent plus avec la même fatalité. Dans Im Frühling, elles sont voilées par une douceur presque irréelle ; dans Ständchen, elles affleurent sous l’élégance de la ligne ; dans Im Freien, elles traversent l’espace ouvert comme un souvenir qui refuse de s’effacer. Même lorsque le poème semble anodin, Schubert l’élève à un degré de profondeur qui confond. Une berceuse devient méditation sur le sommeil, l’enfance et l’oubli ; une chanson de pêcheur épouse le mouvement de l’eau jusqu’à devenir une image du temps ; une romance apparemment aimable se charge soudain d’une nostalgie que le texte seul ne contenait pas.

Samuel Hasselhorn paraît aujourd’hui idéalement placé pour rendre cette ambiguïté. Depuis ses premiers enregistrements, le baryton allemand a toujours imposé une intelligence du verbe, une manière de ne jamais séparer la beauté vocale de la nécessité textuelle. Mais dans Hoffnung, quelque chose s’est approfondi. La voix a gagné en chair, en assise, en ombre. Le timbre conserve sa ductilité, mais il s’est densifié ; le médium possède désormais une couleur plus boisée, le grave une autorité plus naturelle, tandis que l’aigu reste libre, jamais forcé, capable de s’éclairer sans blanchir. Cette évolution donne au chant une présence plus complexe : Hasselhorn peut désormais passer d’une confidence presque murmurée à une projection plus dramatique sans rompre l’unité du discours.

Ce qui frappe d’abord, pourtant, n’est pas la beauté de l’instrument, mais la qualité de l’écoute intérieure. Hasselhorn ne chante pas Schubert comme une succession de miniatures élégantes. Il semble chercher, dans chaque lied, le point exact où le poème bascule vers autre chose que lui-même. Ce peut être une inflexion sur une voyelle, un imperceptible retrait de la dynamique, un accent plus sombre sur un mot que l’on croyait secondaire, ou au contraire un allègement soudain qui ouvre la phrase vers l’espace. La diction est exemplaire non parce qu’elle exhibe sa netteté, mais parce qu’elle sert la pensée musicale. Chaque consonne a une fonction, chaque suspension syntaxique devient une respiration expressive.

Dans Im Freien, le baryton trouve d’emblée un ton d’une grande justesse. Le plein air schubertien n’est jamais seulement un paysage : c’est un état de l’âme. Hasselhorn laisse respirer la phrase avec ampleur, mais refuse toute expansion trop solaire. La lumière est là, mais elle n’éblouit pas ; elle enveloppe. On entend moins un homme célébrant la nature qu’un être cherchant dans le monde extérieur une confirmation fragile de sa propre survie intérieure. Le piano d’Ammiel Bushakevitz, très présent, dessine ce cadre avec une clarté presque narrative. Rien n’est laissé au hasard : les appuis, les relances, les transitions harmoniques construisent un espace où la voix peut se poser sans jamais se figer.

Im Frühling constitue l’un des sommets du disque. C’est une page dangereuse, tant elle peut facilement sombrer dans un lyrisme attendri. Hasselhorn choisit au contraire une émotion retenue, presque pudique. Le printemps y apparaît comme une saison perdue plutôt que comme une saison vécue. La ligne vocale, admirablement conduite, porte en elle une mémoire du bonheur plus qu’un bonheur immédiat. Le chanteur ne cherche pas à dramatiser la mélancolie : il la laisse se déposer dans la continuité du souffle. C’est précisément cette retenue qui rend l’interprétation bouleversante. Le chant ne pleure pas ; il se souvient. Et dans ce souvenir, tout devient plus douloureux.

Le disque révèle aussi combien Schubert peut métamorphoser la simplicité. Wiegenlied, avec ses motifs familiers de sommeil et d’apaisement, pourrait n’être qu’une berceuse parmi d’autres. Ici, elle devient un espace suspendu, presque hypnotique. Hasselhorn n’en fait pas une page sentimentale ; il y installe une douceur grave, comme si le sommeil évoqué n’était jamais très loin de l’effacement. La voix s’allège, mais ne se désincarne pas. Le piano, lui, maintient un balancement d’une grande délicatesse, peut-être parfois trop dessiné, mais toujours attentif à la respiration de la phrase. On mesure alors ce que le duo sait faire de ces lieder apparemment modestes : non pas les agrandir artificiellement, mais révéler la profondeur de leur simplicité.

À l’opposé, Fischerweise offre un visage plus mobile, plus juvénile, presque malicieux. Le danger serait ici de souligner lourdement le caractère populaire, de transformer le lied en scène de genre. Hasselhorn évite cet écueil par une articulation vive, un sourire vocal discret, une ironie légère qui ne devient jamais caricature. La ligne épouse le mouvement de l’eau, mais sans mollesse. Bushakevitz y apporte une vivacité rythmique très efficace, donnant au lied une énergie presque liquide. L’ensemble respire avec naturel, et l’on comprend combien ce répertoire exige autant de finesse que les grandes pages introspectives : la légèreté schubertienne n’est jamais une facilité.

Alinde permet au baryton de déployer un art narratif plus ample. La voix se fait conteuse, mais conserve une noblesse de ligne qui empêche toute anecdote. Hasselhorn sait installer un climat, faire progresser une histoire, donner au texte une direction sans le théâtraliser à l’excès. C’est une qualité essentielle dans ce répertoire : le lied n’est pas l’opéra en miniature, mais il n’est pas non plus une abstraction pure. Il demande un théâtre intérieur, une dramaturgie de la nuance. Dans Alinde, le chanteur atteint cet équilibre avec une aisance remarquable.

Der Wanderer an den Mond confirme cette maîtrise. Le thème du voyageur, si central dans l’univers schubertien, pourrait appeler une gravité appuyée. Hasselhorn préfère une solitude moins spectaculaire, plus humaine. Le voyageur ne se présente pas comme une figure romantique monumentale ; il parle, interroge, avance. Cette simplicité apparente donne au lied une puissance d’identification considérable. La lune n’est pas seulement un symbole ; elle devient interlocutrice silencieuse. Là encore, le piano joue un rôle décisif, dessinant moins un décor nocturne qu’un chemin mental.

La réussite de An Silvia tient à une autre vertu : l’élégance sans afféterie. Ce lied célèbre peut vite devenir trop poli, trop souriant, trop sûr de son charme. Hasselhorn lui rend une fraîcheur presque directe. La ligne est souple, l’émission lumineuse, mais le chant ne cherche pas à séduire à tout prix. Il y a dans cette interprétation une forme de franchise qui renouvelle l’écoute. Le texte respire, la musique avance, et l’on retrouve ce Schubert capable d’unir l’art suprême et la plus grande simplicité apparente.

Le partenariat avec Ammiel Bushakevitz mérite qu’on s’y attarde. Il ne s’agit pas ici d’un accompagnateur au sens traditionnel, mais d’un véritable co-narrateur. Son piano possède une clarté d’articulation, une intelligence harmonique, une attention au détail qui donnent au disque une densité particulière. Les préludes et postludes ne sont jamais de simples seuils ou de simples conclusions : ils pensent, commentent, prolongent ce que la voix a dit ou ce qu’elle n’a pas osé dire. Dans les meilleurs moments, cette égalité entre chant et piano est passionnante. Elle rappelle que chez Schubert, l’accompagnement est souvent le lieu du non-dit : le mouvement de l’eau, le pas du voyageur, le balancement du sommeil, la vibration du souvenir.

Mais cette présence pianistique pourra aussi diviser. Bushakevitz a le goût du détail très dessiné, de la nuance fortement caractérisée, de la texture finement sculptée. Cela donne souvent au disque son relief, sa vie intérieure, son sens du récit. Mais par endroits, on souhaiterait un peu moins de raffinement visible, un peu plus d’abandon, une respiration plus simple. Certains phrasés semblent presque trop conscients de leur beauté ; certaines articulations, trop précieuses, risquent de tirer Schubert vers une forme de miniature ouvragée. Ce n’est jamais rédhibitoire, car la musicalité reste de très haut niveau, mais cela empêche parfois l’émotion de naître avec cette évidence nue qui fait les plus grands moments schubertiens.

Cette réserve, toutefois, doit être mesurée. Le parti pris du duo est clair : ce Schubert est pensé, construit, animé de l’intérieur. Hasselhorn et Bushakevitz ne cherchent pas la neutralité, ni une fausse simplicité qui consisterait à chanter ces pages comme si elles allaient de soi. Ils en révèlent les arêtes, les transitions, les arrière-plans poétiques. Ils prennent le risque d’une interprétation très caractérisée. Et dans un répertoire aussi enregistré, ce risque vaut mieux qu’une beauté sans point de vue. Même lorsque l’on souhaiterait un peu plus de dépouillement, on reste saisi par la cohérence de la vision.

Ce qui distingue surtout Hoffnung de tant d’albums de lieder, c’est son sens du parcours. On n’écoute pas seulement une succession de pièces bien interprétées ; on traverse une année de création. 1826 devient un paysage. Il y a les chants de plein air, les pages de souvenir, les sourires populaires, les confidences nocturnes, les moments d’élégie et ceux de grâce presque insouciante. Mais tout semble relié par une même couleur morale : celle d’une espérance qui sait déjà qu’elle est fragile. C’est un printemps qui n’ignore pas l’hiver. Une lumière qui n’efface pas les ombres, mais les rend respirables.

La prise de son Harmonia Mundi accompagne admirablement cette lecture. La voix est captée avec proximité, mais sans effet de loupe excessif. On entend le grain, le souffle, l’articulation, sans jamais perdre la ligne générale. Le piano bénéficie d’une présence pleine, parfois presque égale à celle du chanteur, ce qui correspond à la conception même du duo. L’acoustique offre de la chaleur sans flou, de l’espace sans distance. Pour un disque de lied, cet équilibre est essentiel : trop de sécheresse réduirait l’intimité ; trop de réverbération diluerait le texte. Ici, l’écoute reste à la fois confortable et analytique.

Comparé aux grands héritages du lied schubertien, Hasselhorn ne cherche pas à imiter. Il ne possède ni la noblesse crépusculaire d’un Fischer-Dieskau, ni la simplicité plus populaire de certains barytons autrichiens, ni la blancheur presque instrumentale de quelques lectures contemporaines. Son Schubert est autre : plus narratif, plus mobile, plus psychologique peut-être. Il appartient à une génération qui aborde le lied avec une conscience aiguë du texte, mais aussi avec une liberté de ton nouvelle, moins soumise à l’idée d’un style unique. Ce qui pourrait devenir un défaut — une tendance à caractériser fortement chaque climat — devient ici le moteur d’une lecture vivante.

La plus grande qualité du disque tient peut-être à cette capacité de rendre Schubert actuel sans le moderniser artificiellement. Rien ici ne cherche l’effet conceptuel. Pas de provocation, pas de ralentissements extrêmes, pas de lecture délibérément iconoclaste. Et pourtant, l’écoute paraît neuve, parce qu’elle prend chaque lied au sérieux comme une expérience singulière. Hasselhorn chante ces pages comme si elles venaient d’être écrites, mais avec la conscience de toute leur histoire interprétative. C’est un équilibre difficile : respecter la tradition sans s’y laisser enfermer.

Au terme de l’album, l’impression dominante est celle d’une grande maturité. Hoffnung est sans doute l’un des plus beaux disques de Samuel Hasselhorn, peut-être le plus accompli par l’équilibre qu’il trouve entre beauté vocale, profondeur textuelle et architecture du programme. Tout n’y est pas absolument parfait : le piano peut parfois paraître trop ciselé, l’interprétation trop consciente de ses raffinements, certains instants gagneraient à une nudité plus immédiate. Mais ces réserves pèsent peu face à la qualité globale de l’entreprise.

Ce disque confirme surtout que le projet Schubert 200 n’est pas une simple série commémorative, mais une véritable lecture au long cours de l’univers schubertien. En suivant la chronologie, Hasselhorn et Bushakevitz montrent que Schubert ne se résume ni à quelques chefs-d’œuvre isolés ni aux grands cycles canoniques. Il est un continent de nuances, de formes brèves, de poèmes transfigurés, de paysages intérieurs. Hoffnung en révèle l’un des versants les plus touchants : celui d’une lumière fragile, d’une douceur inquiète, d’une espérance qui n’a rien d’optimiste mais tout d’humain.

Un très grand disque de lied, donc, à la fois sensible et réfléchi, lumineux et mélancolique, porté par un baryton au sommet de ses moyens et par un pianiste dont la présence, parfois discutable dans son raffinement, demeure profondément stimulante. Schubert y retrouve un printemps, mais ce printemps a la couleur du souvenir. C’est pourquoi il nous bouleverse.

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