Ernest Chausson - Concert op. 21 & Poème op. 25 - Renaud Capuçon, Nicholas Angelich, Quatuor Ébène, Brussels Philharmonic, Stéphane Denève
Ernest Chausson - Concert op. 21 & Poème op. 25 - Renaud Capuçon, Nicholas Angelich, Quatuor Ébène, Brussels Philharmonic, Stéphane Denève
Hommage à Nicholas Angelich, ce disque Chausson réunit un Concert op. 21 d’une intensité rare, capté en 2020 dans des circonstances singulières, et un Poème plus élégant que véritablement envoûtant. Renaud Capuçon, le Quatuor Ébène et Angelich signent dans le Concert une lecture habitée, profondément mélancolique, où la beauté du son se double d’une vraie gravité intérieure. Le disque vaut surtout pour ce témoignage bouleversant d’une complicité musicale à son dernier sommet.
Warner Classics / Erato
Note:4/5
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Il y a des disques dont la valeur ne tient pas seulement à la qualité intrinsèque de l’interprétation, mais aussi à ce qu’ils recueillent d’une histoire humaine. Celui-ci appartient à cette catégorie. Renaud Capuçon y rend hommage à Nicholas Angelich, disparu en 2022 à l’âge de cinquante et un ans, compagnon musical de longue date avec lequel le Concert pour violon, piano et quatuor à cordes de Chausson occupait une place centrale dans le répertoire partagé. Ils n’avaient jamais pu l’enregistrer en studio. Cette exécution, captée en juin 2020 pour Medici TV, après l’assouplissement des restrictions liées à la pandémie, fut leur dernière dans cette œuvre. Il n’y avait pas de public, mais tout y respire la tension d’un concert véritable, comme si l’absence de salle renforçait encore l’urgence du moment.
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Il y a des disques dont la valeur ne tient pas seulement à la qualité intrinsèque de l’interprétation, mais aussi à ce qu’ils recueillent d’une histoire humaine. Celui-ci appartient à cette catégorie. Renaud Capuçon y rend hommage à Nicholas Angelich, disparu en 2022 à l’âge de cinquante et un ans, compagnon musical de longue date avec lequel le Concert pour violon, piano et quatuor à cordes de Chausson occupait une place centrale dans le répertoire partagé. Ils n’avaient jamais pu l’enregistrer en studio. Cette exécution, captée en juin 2020 pour Medici TV, après l’assouplissement des restrictions liées à la pandémie, fut leur dernière dans cette œuvre. Il n’y avait pas de public, mais tout y respire la tension d’un concert véritable, comme si l’absence de salle renforçait encore l’urgence du moment.
Ce contexte pourrait inciter à l’indulgence. Il n’en a pourtant pas besoin. Le Concert op. 21 s’impose ici comme le cœur battant du disque, et sans doute comme l’une des contributions les plus marquantes à la discographie récente de Chausson. L’œuvre, hybride fascinant entre musique de chambre, poème cyclique et fresque quasi symphonique, demande à ses interprètes une qualité rare : conjuguer l’élan lyrique, la densité harmonique héritée de Franck, l’ombre wagnérienne et cette pudeur française qui empêche toujours l’émotion de basculer dans le débordement. Capuçon, Angelich et le Quatuor Ébène y parviennent avec une intensité peu commune.
Dès le premier mouvement, la lecture frappe par sa concentration. Renaud Capuçon, certes placé très en avant par la prise de son, impose un violon lumineux, tendu, d’une noblesse de ligne immédiatement reconnaissable. Quelques infimes fragilités d’intonation peuvent se percevoir çà et là, mais elles pèsent peu face à la force expressive de l’ensemble. Ce n’est pas un Chausson de surface, décoratif ou simplement élégiaque. La douceur du second thème, admirablement ciselée, semble déjà contenir une blessure secrète ; les retours thématiques prennent une couleur amère, presque crépusculaire. La musique avance moins comme un discours brillamment architecturé que comme une mémoire en train de se recomposer.
Nicholas Angelich donne à cette interprétation son poids intérieur. Son piano ne cherche jamais l’éclat démonstratif, mais il est le moteur profond du récit. Chaque accord paraît chargé d’une densité expressive sans lourdeur, chaque relance rythmique porte l’œuvre vers son point de tension suivant. Angelich possède cette autorité tranquille qui permet à la musique de respirer tout en maintenant son axe dramatique. Son jeu, à la fois sensible et souverain, évite deux écueils fréquents dans cette partition : l’épaississement postromantique et le simple accompagnement de luxe. Il dialogue, il propulse, il assombrit, il éclaire. Le disque vaut d’abord pour cette présence.
Le Quatuor Ébène, lui, apporte une finesse de texture qui fait constamment circuler la lumière à l’intérieur de l’écriture. Dans le finale notamment, chaque instrument semble devenir un fil incandescent, une ligne autonome mais fondue dans une tension commune. Cette qualité d’ensemble donne au Concert une transparence inattendue. Les voix intermédiaires existent, les transitions respirent, les équilibres ne s’écrasent jamais sous la masse du piano ou sous le rayonnement du violon. Même la Sicilienne, souvent prise comme une parenthèse gracieuse, prend ici une teinte plus mélancolique qu’à l’ordinaire. Elle ne sourit pas vraiment ; elle se souvient.
C’est là l’une des grandes réussites de cette interprétation : explorer les éléments sombres de Chausson sans les théâtraliser. La musique reste pudique, mais elle n’est jamais anodine. Le Grave atteint une profondeur presque funèbre, et le finale, loin de se contenter d’un élan conclusif, conserve jusqu’au bout une tension narrative, comme si la résolution demeurait traversée par ce qui l’a précédée. On peut toujours rêver, dans cette œuvre, de davantage de vertige, de plus d’abandon, d’un frisson plus instable ; mais la cohérence de cette lecture, sa tenue, son intensité intériorisée en font un témoignage majeur.
Le Poème op. 25, enregistré en studio à Bruxelles en 2018 avec Stéphane Denève et le Brussels Philharmonic, appelle un jugement plus nuancé. L’œuvre, inspirée par l’univers de Tourgueniev, est l’un des grands monologues pour violon et orchestre de la fin du XIXe siècle : non un concerto miniature, mais une confession suspendue, une trajectoire de désir, de trouble et de fatalité. Renaud Capuçon en donne une lecture belle, chantante, extrêmement soignée, avec ce galbe français qui lui est naturel. Le phrasé demeure noble, la virtuosité se fond dans la ligne, jamais exhibée pour elle-même. Denève accompagne avec souplesse et sens des climats, sans alourdir l’orchestre.
Pourtant, l’impression reste moins forte que dans le Concert. La prise de son met le violon sous une lumière très vive, tandis que certains détails orchestraux paraissent rejetés dans une pénombre relative. Surtout, Capuçon semble offrir ici une palette expressive moins variée que ce que l’on peut attendre dans cette page. Le Poème réclame non seulement du chant, mais des changements de matière, de couleur, de température intérieure. Il lui faut une part d’envoûtement, presque de fièvre hallucinée. Or cette interprétation, sans être jamais indigne, demeure davantage dans la beauté tenue que dans l’abandon visionnaire. La ligne est superbe, mais le mystère manque parfois de venin.
On comprend dès lors la différence d’impact entre les deux volets du disque. Le Poème est une belle version, élégante, parfaitement maîtrisée, mais elle ne bouleverse pas la hiérarchie discographique. Le Concert, lui, possède cette nécessité qui distingue les grands enregistrements : non parce qu’il serait techniquement irréprochable à chaque instant, mais parce qu’il donne le sentiment d’une parole irremplaçable. L’absence de public, les circonstances du moment, la complicité de longue date entre Capuçon et Angelich, tout concourt à faire de cette lecture un document intensément vivant.
La prise de son du Concert n’est pas idéale — le violon aurait gagné à être un peu moins proche —, mais elle préserve suffisamment la complexité des plans pour que l’œuvre conserve sa respiration chambriste. Dans le Poème, l’équilibre paraît plus problématique : Capuçon rayonne, mais l’orchestre manque parfois de relief et de profondeur. Cela n’empêche pas l’écoute d’être belle, mais cela confirme que le disque n’est pas homogène dans son accomplissement.
Au total, cet album est essentiel moins comme intégrale idéale de deux chefs-d’œuvre de Chausson que comme témoignage bouleversant d’une rencontre artistique. Le Concert op. 21, habité par Angelich, porté par Capuçon et magnifiquement irrigué par le Quatuor Ébène, atteint une intensité rare, mêlant délicatesse, douleur, concentration et profondeur. Le Poème, plus extérieur, plus brillant que véritablement hypnotique, reste d’un haut niveau sans atteindre cette même nécessité.
C’est donc un disque à deux visages : un Poème honorable, parfois très beau, mais pas inoubliable ; un Concert exceptionnel, chargé d’une gravité humaine et musicale qui dépasse la simple réussite interprétative. Pour ce dernier surtout, l’album mérite une place de choix dans toute discothèque consacrée à la musique française de la fin du XIXe siècle.

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