Elsa Barraine — Symphonies n° 1 & n° 2 “Voïna”, Song-Koï : Le Fleuve rouge, Les Tziganes - Orchestre National de France, direction Cristian Măcelaru

Elsa Barraine — Symphonies n° 1 & n° 2 “Voïna”, Song-Koï : Le Fleuve rouge, Les Tziganes - Orchestre National de France, direction Cristian Măcelaru

Elsa Barraine s’impose ici comme une grande voix symphonique française du XXᵉ siècle. Plus raffinée qu’incisive, la lecture de Cristian Măcelaru révèle surtout la richesse orchestrale, la tension intérieure et l’originalité d’une compositrice trop longtemps négligée.















Warner Classics
Note: 4/5


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Avec ce disque consacré à Elsa Barraine, Warner ne se contente pas d’ajouter un nom à la galerie des compositrices injustement négligées. Le programme pose une vraie question de répertoire : comment une musicienne aussi solidement formée, aussi précoce, aussi puissamment individualisée dans son écriture, a-t-elle pu rester si longtemps à l’écart des grandes salles et des catalogues discographiques ? Née en 1910 dans une famille de musiciens — son père était violoncelliste solo à l’Opéra de Paris —, admise très jeune au Conservatoire, élève de Paul Dukas, Elsa Barraine devient en 1929 la quatrième femme à remporter le Prix de Rome. Mais la biographie ne suffit pas à justifier l’intérêt. Ce qui frappe ici, c’est la qualité intrinsèque de la musique : sa vigueur, sa clarté, sa rugosité, son sens de la pulsation, et cette manière de conjuguer une architecture française très maîtrisée avec une tension dramatique presque politique.

La parution arrive toutefois dans un contexte délicat. Quelques mois plus tôt, Elena Schwarz et l’Orchestre de la WDR avaient déjà remis en pleine lumière les deux symphonies chez CPO, dans un disque justement remarqué. La comparaison est donc inévitable, d’autant plus que les critiques internationales convergent largement sur ce point : le nouvel album Warner ne remplace pas son prédécesseur, il le complète. Schwarz révélait une Barraine plus incisive, plus anguleuse, plus moderniste dans l’esprit ; Măcelaru en propose une lecture plus raffinée, plus atmosphérique, plus soucieuse de la beauté orchestrale et de la continuité du discours. L’une mord davantage dans la matière ; l’autre en polit les surfaces et en déploie les couleurs.

La Première Symphonie, écrite en 1931 alors que la compositrice est encore dans sa vingtaine, stupéfie par sa maturité. On y entend l’héritage de Dukas, bien sûr, dans la fermeté de la construction et la densité du tissu orchestral ; celui de Roussel aussi, dans le goût des rythmes nets, de la pulsation nerveuse, des formules clairement dessinées ; mais également le Prokofiev coruscant des années d’avant le retour en URSS, avec ses angles, ses éclats, sa vigueur parfois sarcastique. L’Andante initial, légèrement ominous, installe un climat sombre et ambigu, bientôt brisé par un Vivace d’une énergie rythmique agressive. Barraine ne cherche pas l’ampleur décorative : elle avance par impulsions, par tensions, par blocs d’idées fortement caractérisés.

Măcelaru sert cette musique avec une grande tenue. Les sonorités de l’Orchestre National de France sont superbes, davantage peaufinées que celles de la WDR, et la clarté des plans demeure très appréciable dans une écriture parfois touffue. Mais cette beauté orchestrale a son revers. Dans la Première Symphonie, la direction paraît moins incisive, moins dynamique que celle d’Elena Schwarz. Le chef roumain privilégie le modelé, la profondeur, la respiration ; il met moins en avant la part rugueuse, presque combative, de cette partition. Le mouvement lent, cœur émotionnel de l’œuvre, bénéficie pourtant d’une lecture très habitée : ses Adagio extérieurs prennent sous sa baguette une ferveur presque brucknérienne, tandis que la section centrale, plus rapide et obsessionnelle, laisse filtrer une inquiétude tenace. Mais là encore, Schwarz paraît plus passionnée, plus urgente ; Măcelaru impressionne par la noblesse, moins par le tranchant.

La Deuxième Symphonie “Voïna”, composée en 1938, concentre encore davantage les enjeux. Son sous-titre, “Guerre”, ne doit pas être compris comme un programme descriptif ou une fresque spectaculaire. Barraine n’écrit pas une symphonie-manifeste : elle fait monter dans la forme même une inquiétude historique, un sentiment de menace collective, une tension qui ronge l’écriture de l’intérieur. Certains rapprochements avec la Deuxième Symphonie de Kurt Weill sont pertinents : même climat de monde instable, même noirceur sèche, même refus du pathos démonstratif.

Le sommet de l’œuvre est sa Marche funèbre centrale. C’est ici que la lecture de Măcelaru convainc le plus profondément. Là où Schwarz livre une vision plus angoissée, plus pleine, plus frontalement dramatique, Măcelaru fait couver le drame. Il ne force pas le trait, ne surcharge pas la déploration ; il laisse la tension se consumer dans la masse orchestrale. Cette retenue donne au mouvement une dignité sombre, une noblesse sans emphase. Les bois du National y sont remarquables, les cordes très tenues, les cuivres jamais brutalement projetés mais toujours lourds de sens. La lecture reste peut-être moins percutante que celle de Schwarz, mais elle possède une intensité intérieure réelle.

L’apport décisif du disque Warner réside aussi dans ses compléments. Song-Koï : Le Fleuve rouge, composé en 1945, est une œuvre fascinante. Diapason la présente très justement comme une sorte de Moldau des Viet-minh : la formule est frappante, à condition de ne pas réduire la partition à un simple poème fluvial. Barraine y évoque le cours du fleuve de Hanoï, mais double cette trajectoire géographique d’une méditation plus spirituelle, de la naissance à la mort, de La Source à L’Arrivée à la mer. Le premier tableau contient le matériau que les sept autres variations transformeront, comme si le fleuve devenait à la fois paysage, destin et principe de métamorphose.

Ce qui séduit dans Song-Koï, c’est que Barraine ne verse jamais dans le style soviétique, malgré l’arrière-plan politique et l’engagement de la compositrice. L’œuvre n’est pas une cantate de propagande sans voix ; elle demeure une partition orchestrale raffinée, mouvante, poétique, où affleure même une parenté avec Messiaen et Dutilleux absente, ou beaucoup moins perceptible, dans les symphonies. Măcelaru est ici idéalement dans son élément. Sa science des timbres, son goût des transitions, sa capacité à installer des atmosphères sans surligner le pittoresque donnent à l’œuvre une ampleur évocatrice remarquable. La chaleur de la prise de son Warner, moins détaillée et moins impactante que celle de CPO dans les symphonies, sert ici assez bien la fluidité du discours.

Les Tziganes, commande de la RTF datant de 1959, offrent un tout autre visage : celui d’une miniature tourbillonnante, virtuose, stylisant des sonorités venues de la Mitteleuropa. Bartók n’est pas loin dans l’épisode central, non par imitation, mais par cette manière de transmuer un imaginaire populaire en énergie savante. La pièce n’a évidemment pas le poids des symphonies ni l’originalité poétique de Song-Koï, mais elle est irrésistible dans son format. Les musiciens du National en flattent le relief virtuose avec un plaisir évident, sans lourdeur ni vulgarité. C’est une fin de programme brillante, presque jubilatoire, qui rappelle que Barraine n’est pas seulement une musicienne de la gravité historique, mais aussi une orchestratrice vive, inventive, capable de concision et de panache.

La réalisation technique appelle un jugement nuancé. Warner offre une image chaude, ample, confortable, avec un bel équilibre général des pupitres. Mais comparée à CPO, elle paraît moins analytique, moins détaillée, moins immédiatement impactante. Dans les symphonies, où la netteté des plans et la percussion des attaques sont essentielles, ce léger voile peut atténuer la modernité de l’écriture. En revanche, cette rondeur favorise les paysages de Song-Koï et la continuité globale du programme.

Au fond, l’intérêt majeur de ce disque est de confirmer que Barraine n’est pas seulement une “redécouverte” commode. Elle est une véritable symphoniste, avec une langue reconnaissable, une puissance d’idées mélodiques, une orchestration formidablement riche et inventive, une maturité d’écriture étonnante chez une compositrice encore très jeune au moment des deux symphonies. La réserve principale concerne moins le disque lui-même que sa position face à la concurrence immédiate : après le choc plus nerveux d’Elena Schwarz chez CPO, Măcelaru arrive presque trop tôt, avec une lecture plus belle que mordante. Mais les compléments Warner — Song-Koï et Les Tziganes — sont si idéalement complémentaires que l’album s’impose malgré tout.

Il faut donc entendre les deux disques. CPO pour la vigueur, la rugosité, la tension moderniste ; Warner pour la noblesse orchestrale, la chaleur du National, la splendeur de Song-Koï et l’élégance virtuose des Tziganes. Mais pris isolément, ce nouvel enregistrement demeure une réussite importante, servie par un orchestre engagé et par un chef qui, même lorsqu’il adoucit un peu les angles, défend cette musique avec conviction et probité.

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