Echoes of Vienna - Mozart, Webern, Korngold - Quatuor Hermès
Echoes of Vienna - Mozart, Webern, Korngold - Quatuor Hermès
Avec Échos de Vienne, le Quatuor Hermès propose moins une démonstration de filiation stylistique qu’un triptyque géographique et mémoriel autour de Vienne : Mozart, Webern et Korngold comme trois instantanés d’un même imaginaire. Le programme peut paraître inégal, et le Langsamer Satz de Webern reste en deçà de ce qu’il pourrait brûler ; mais le Mozart impressionne par sa perfection intimidante, tandis que le Korngold, clou du disque, ouvre un monde de virtuosité nostalgique et de valse crépusculaire.
La Dolce Volta LDV134
Note: 4/5
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Le titre Échos de Vienne suggère d’emblée une continuité, presque une généalogie : celle d’une ville dont la musique aurait traversé les siècles en se transformant sans jamais rompre avec elle-même. Mozart, Webern, Korngold : trois noms, trois époques, trois manières d’habiter Vienne. Mais l’écoute du disque du Quatuor Hermès invite à nuancer ce récit. Entre le Quatuor en ré mineur KV 421 de Mozart, le Langsamer Satz de Webern et le Deuxième Quatuor de Korngold, le lien n’est pas d’abord stylistique. Il est davantage géographique, culturel, atmosphérique. Ce ne sont pas trois étapes d’une même évolution formelle ; ce sont plutôt trois visions, trois souvenirs, trois instantanés d’un monde viennois saisi à des moments très différents de son histoire.
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Le titre Échos de Vienne suggère d’emblée une continuité, presque une généalogie : celle d’une ville dont la musique aurait traversé les siècles en se transformant sans jamais rompre avec elle-même. Mozart, Webern, Korngold : trois noms, trois époques, trois manières d’habiter Vienne. Mais l’écoute du disque du Quatuor Hermès invite à nuancer ce récit. Entre le Quatuor en ré mineur KV 421 de Mozart, le Langsamer Satz de Webern et le Deuxième Quatuor de Korngold, le lien n’est pas d’abord stylistique. Il est davantage géographique, culturel, atmosphérique. Ce ne sont pas trois étapes d’une même évolution formelle ; ce sont plutôt trois visions, trois souvenirs, trois instantanés d’un monde viennois saisi à des moments très différents de son histoire.
Le Mozart de 1783, issu de la série des six quatuors dédiés à Haydn, appartient à l’âge de la conversation classique portée à son plus haut degré d’exigence. Le Webern de 1905, encore antérieur aux ruptures du dodécaphonisme, regarde vers le postromantisme, vers les grandes nappes expressives héritées de Brahms, de Mahler, de Schönberg. Le Korngold de 1933, enfin, consigne une Vienne déjà menacée, saturée de souvenirs, où la virtuosité du quatuor semble faire se rencontrer Johann Strauss et Richard Strauss, l’élan de la valse et les torsions harmoniques d’un monde au bord de la disparition. Autrement dit, le programme ne convainc pas toujours comme démonstration de correspondances profondes entre les époques ; il fonctionne mieux comme album de climats, de reflets et de mémoires.
Cette légère fragilité conceptuelle n’empêche pas le disque de contenir de très grandes réussites. Le Quatuor Hermès possède aujourd’hui une identité sonore immédiatement reconnaissable : élégance du phrasé, homogénéité des plans, sens du fondu, mais aussi une attention très fine aux transitions expressives. C’est un ensemble qui ne cherche pas l’effet brutal. Il préfère la tenue, le galbe, l’intelligence des climats. Cette qualité convient admirablement à une partie du programme, plus imparfaitement à une autre. L’album séduit donc par moments avec évidence, tout en laissant une impression d’inégalité assumée ou, du moins, difficilement évitable.
Le Quatuor en ré mineur KV 421 de Mozart est l’un des grands moments du disque. On sait combien cette œuvre, seule partition en mineur des quatuors dédiés à Haydn, peut dérouter par son mélange de rigueur, d’inquiétude et de pudeur. Elle n’a rien d’un drame romantique avant l’heure, mais elle creuse sous la perfection classique une zone de trouble presque théâtral. Les Hermès en offrent une lecture longuement mûrie, d’une perfection impressionnante. Le premier mouvement avance avec une intensité contenue, jamais appuyée, mais constamment tendue par la conscience du discours. Les voix s’articulent avec une clarté superbe, les échanges conservent cette civilité mozartienne qui n’exclut jamais la gravité.
Ce Mozart frappe par sa qualité de construction. Rien ne paraît laissé au hasard : attaques, respirations, relais de motifs, hiérarchie des plans, dosage du vibrato, dynamique des réponses. Pourtant, la maîtrise ne tourne pas à la froideur. Dans l’Andante, le Quatuor Hermès atteint une forme de bouleversement sans pathos. La ligne chante avec une simplicité qui n’a rien de décoratif ; elle semble au contraire porter toute la fragilité du ré mineur mozartien. C’est là que l’équilibre du quatuor se révèle le plus admirable : l’émotion naît de la tenue même, de cette manière de ne jamais forcer le sentiment tout en laissant la phrase s’ouvrir à une profondeur presque opératique.
Le Menuetto est lui aussi très réussi, même si l’on pourrait désirer çà et là une morsure rythmique plus accusée. Le trio, en revanche, possède ce charme viennois qui fait soudain basculer la gravité vers une lumière plus souriante, plus mobile. Le violon d’Omer Bouchez y subjugue par son élégance, sa souplesse, son art de faire chanter sans surplomber. C’est un Mozart de la distinction, mais non de la distance. La finale en variations confirme cette intelligence du style : chaque variation trouve son caractère propre sans que l’architecture générale se fragmente. Les Hermès donnent à entendre un Mozart profondément travaillé, peut-être moins spontané que souverainement pensé, mais d’une tenue remarquable.
Le Langsamer Satz de Webern pose davantage question. L’œuvre, composée en 1905, n’a encore rien du Webern raréfié, aphoristique, cristallin qui deviendra l’un des pôles de la modernité viennoise. Elle appartient au contraire à un monde postromantique ardent, nourri de lyrisme expansif, de chromatismes généreux, de tensions amoureuses. C’est une musique de seuil : seuil biographique, seuil esthétique, seuil historique. Elle peut être jouée comme une grande confession lyrique ou, plus subtilement, comme une page où percent déjà certaines recherches de timbre, de tension suspendue, de concentration future.
Le Quatuor Hermès semble précisément hésiter entre ces deux directions. L’interprétation est belle, soignée, jamais indigne ; les lignes sont tenues, les équilibres bien dosés, les couleurs délicatement fondues. Mais les musiciens paraissent rester sur le seuil de l’œuvre. Le postromantisme n’est pas pleinement embrassé, l’abandon amoureux demeure contenu, et les prémices d’une modernité plus timbrale ne sont pas assez fortement creusées pour compenser cette retenue. On admire la qualité du son, mais l’on attend le vertige. La page devrait davantage brûler, ou au contraire davantage inquiéter. Ici, elle respire avec noblesse, mais sans atteindre l’incandescence ni la nécessité expressive des plus grandes lectures.
Cette réserve est d’autant plus sensible que le reste du disque montre les Hermès capables d’intensité. Dans Webern, leur pudeur devient presque prudence. Leur refus de l’emphase, généralement salutaire, limite la portée émotionnelle d’une œuvre qui réclame peut-être un engagement plus total, une sensualité plus assumée, un frémissement plus dangereux. Le Langsamer Satz reste ainsi le moment le moins convaincant du programme, non parce qu’il serait mal joué, mais parce qu’il semble ne pas tout à fait choisir son horizon.
Avec le Deuxième Quatuor de Korngold, en revanche, le disque trouve son véritable centre de gravité. C’est paradoxalement l’œuvre la moins familière au grand public qui apparaît ici comme le clou de l’album. Korngold, que l’on a longtemps enfermé dans l’image du prodige viennois devenu compositeur hollywoodien, retrouve depuis quelques décennies une place plus juste : celle d’un créateur luxuriant, virtuose, profondément enraciné dans la Vienne finissante, mais capable de transformer cette nostalgie en langage d’une formidable sophistication. Son Quatuor n° 2, composé en 1933, porte déjà les signes d’un monde au bord de la rupture. On y entend la valse, le théâtre, l’ironie, le souvenir, la sensualité harmonique, mais aussi une inquiétude diffuse, presque historique.
Le Quatuor Hermès s’y montre captivant. L’œuvre semble lui offrir exactement le terrain où son raffinement sonore et son goût du climat peuvent s’épanouir, tout en exigeant une virtuosité qui le pousse hors de la simple élégance. Le premier mouvement déploie une écriture dense, changeante, volontiers capricieuse. Les Hermès en révèlent les méandres avec une précision remarquable. Les lignes s’entrelacent sans se brouiller, les tensions harmoniques sont clairement orientées, les ruptures de caractère apparaissent avec naturel. On entend à la fois la splendeur du tissu instrumental et la solidité de la construction.
Le Larghetto est l’un des sommets émotionnels du disque. Les musiciens y trouvent une intensité profonde, plus ouvertement engagée que dans Webern. La nostalgie n’est pas ici un simple parfum : elle devient matière sonore, respiration, mémoire douloureuse. Les Hermès savent faire chanter les longues lignes sans les épaissir, ménager les appuis, faire émerger les voix intermédiaires, laisser la douleur se déposer sans lourdeur. Ce mouvement révèle à quel point Korngold, sous son apparente luxuriance, peut toucher à une forme d’élégie très personnelle. L’interprétation ne surjoue jamais le pathos, mais elle laisse la phrase atteindre une densité affective rare.
L’Intermezzo séduit par son charme, mais aussi par son ambiguïté. Korngold y fait entendre une vivacité presque mondaine, traversée d’ombres et de sourires obliques. Les Hermès rendent très bien cette élégance mobile, cette manière de danser sans innocence. Le trait est net, les articulations bien caractérisées, l’esprit constamment éveillé. On aurait pu souhaiter encore un rien de mordant supplémentaire, une ironie plus acide, mais l’équilibre entre distinction et nervosité fonctionne admirablement.
La valse finale constitue un formidable morceau de bravoure. Elle semble condenser toute une mémoire viennoise, non dans la simple évocation du bal, mais dans une conscience déjà crépusculaire. Ses accents équivoques paraissent préfigurer la fin d’un monde. La valse tourne, mais son sourire est incertain ; elle brille, mais sa lumière n’est plus totalement innocente. Le Quatuor Hermès en donne une lecture à la fois virtuose, raffinée et légèrement inquiétante. Le mouvement avance avec panache, sans perdre le contrôle des détails. C’est l’un des moments où le disque atteint pleinement son ambition : faire entendre Vienne comme un écho, non comme un décor.
Cette réussite du Korngold rend presque frustrant le programme lui-même. On sort de l’écoute avec le désir d’entendre les Hermès poursuivre dans cet univers : les deux autres quatuors de Korngold, bien sûr, mais aussi son Quintette avec piano, porte ouverte sur un monde d’une richesse harmonique et émotionnelle fascinante. Le disque semble alors moins un aboutissement qu’une promesse. On voudrait que le Quatuor Hermès s’installe plus longuement dans cette Vienne luxuriante, où son art du fondu, de la couleur et de la tension contrôlée trouve un terrain idéal.
Sur le plan sonore, La Dolce Volta offre une captation de grande qualité. La prise de son, chaleureuse et précise, valorise le grain des instruments sans les isoler artificiellement. Les plans restent lisibles, les timbres bien individualisés, l’espace suffisamment ample pour Korngold mais assez clair pour Mozart. Cette qualité technique accompagne parfaitement l’esthétique de l’ensemble : une sonorité pleine mais jamais opaque, élégante mais non lisse, capable de rendre justice aussi bien à la transparence classique qu’aux épaisseurs postromantiques.
L’équilibre interne du Quatuor Hermès demeure l’un de ses meilleurs atouts. Omer Bouchez impose une présence expressive sans écraser ses partenaires ; le second violon, l’alto et le violoncelle participent activement à la construction des climats. Ce n’est pas un quatuor dominé par un premier violon soliste, mais une formation attentive à la respiration collective. Cette qualité se révèle particulièrement dans Mozart, où la conversation doit rester parfaitement équilibrée, et dans Korngold, où la richesse du tissu exige une écoute constante entre les pupitres.
Au total, Échos de Vienne est un disque à la fois admirable et légèrement frustrant. Admirable par la qualité du jeu, la perfection du Mozart, la splendeur du Korngold, l’intelligence générale de la conception sonore. Frustrant parce que le programme, présenté sous l’angle des correspondances entre les époques, convainc davantage par juxtaposition que par véritable nécessité interne ; frustrant aussi parce que Webern, pièce centrale possible du récit, demeure en retrait, comme si les musiciens n’avaient pas voulu choisir entre l’élan postromantique et l’annonce de la modernité.
Mais il serait injuste de réduire le disque à cette réserve. Les Hermès signent ici une parution de haut niveau, où l’on entend un quatuor arrivé à une maturité expressive impressionnante. Le Mozart, longuement mûri, atteint une beauté de forme et une intensité qui comptent parmi les grandes réussites de l’album. Le Korngold, surtout, révèle un monde que les musiciens semblent comprendre de l’intérieur : celui d’une Vienne brillante, virtuose, nostalgique, déjà fissurée par l’histoire. C’est là que le disque touche le plus juste, là qu’il dépasse l’élégance pour atteindre une véritable force d’évocation.
Pour les mélomanes avertis, l’intérêt de cet album ne réside donc pas seulement dans son programme, mais dans ce qu’il laisse entrevoir. Le Quatuor Hermès possède le style, la cohésion, la technique et l’imaginaire sonore nécessaires pour s’aventurer plus loin dans le répertoire viennois du premier XXe siècle. On ne peut qu’espérer qu’il reviendra à Korngold, dont il révèle ici la puissance poétique avec une conviction qui donne envie d’en entendre davantage.
Un disque très raffiné, porté par un Mozart d’une perfection impressionnante et un Korngold véritablement captivant, notamment dans le Larghetto, l’Intermezzo et la valse finale. Le programme reste un peu inégal, et le Langsamer Satz de Webern paraît trop prudemment abordé, entre postromantisme assumé et modernité pressentie. Mais la qualité instrumentale du Quatuor Hermès, la beauté de la prise de son et l’intelligence des climats font de ces Échos de Vienne une réussite importante, avec une nette invitation à poursuivre l’exploration Korngold.
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