Alto appassionato - Timothy Ridout, alto - Jonathan Ware, piano

Alto appassionato  - Timothy Ridout, alto - Jonathan Ware, piano

Avec Alto appassionato, Timothy Ridout et Jonathan Ware signent bien plus qu’un récital d’alto : un portrait passionnant du Paris musical fin-de-siècle, lorsque l’instrument commence à conquérir sa place au Conservatoire. Virtuosité flamboyante, panache aristocratique, poésie du timbre et sens du dialogue irriguent un programme allant de Honnoré à Franck, en passant par Büsser, Enescu et Fauré. Un album splendide, à la fois érudit, séduisant et souverainement musical, qui fait de l’alto un véritable instrument de passion.















Harmonia Mundi HMM902787
Note: 5/5



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Il est des disques qui défendent un instrument ; d’autres qui, plus subtilement, réécrivent notre manière de l’entendre. Alto appassionato appartient à cette seconde catégorie. Timothy Ridout n’y aborde pas l’alto comme un parent pauvre du violon ou du violoncelle, ni comme un instrument à réhabiliter avec militantisme. Il le place au cœur d’un monde musical précis : celui du Paris fin-de-siècle et du début du XXᵉ siècle, moment où l’alto cesse peu à peu d’être cantonné à la fonction orchestrale pour devenir un véritable instrument soliste, capable de virtuosité, de chant, d’éclat, de tendresse et d’ambiguïté expressive.

Le programme est d’une intelligence remarquable. Il s’organise autour du Conservatoire de Paris, où l’alto n’obtient une place officielle dans le cursus qu’en 1894, sous l’impulsion de Théophile Laforge. De ce contexte naissent plusieurs pièces d’examen destinées à tester les capacités techniques et expressives des altistes : le Morceau de concert de Léon Honnoré, le Concertstück de George Enescu, l’Appassionato d’Henri Büsser. Autour de ces œuvres gravitent deux pôles plus vastes : d’une part, des transcriptions de mélodies de Fauré, directeur du Conservatoire entre 1905 et 1918 ; d’autre part, la grande Sonate de César Franck, initialement conçue pour violon et piano, mais ici réinventée par Ridout dans sa propre transcription pour alto.

Ce programme pourrait paraître savamment construit mais un peu spécialisé. Il n’en est rien. Dès les premières mesures du Morceau de concert de Honnoré, on comprend que l’album sera d’abord une fête sonore. Jonathan Ware ouvre la pièce par une série de fusées pianistiques ascendantes, rapides, brillantes, presque pétillantes, avant que Ridout n’installe l’alto dans un chant large, ardent, d’une chaleur immédiatement enveloppante. La pièce, écrite en 1904 comme morceau d’examen, pourrait sembler modeste par son titre même ; sous les doigts de Ridout et Ware, elle devient un grand poème d’amour instrumental, tour à tour fier, tendre, bondissant, rêveur, virtuose, avec une succession de climats, de tempi et de dynamiques que les deux musiciens enchaînent avec un naturel confondant.

Ce qui frappe ici n’est pas seulement la virtuosité — pourtant éclatante —, mais le style. Ridout possède ce que l’on pourrait appeler un panache aristocratique : il brille sans jamais se mettre en scène, déploie des doubles cordes, des harmoniques, des élans lyriques ou des inflexions théâtrales sans jamais donner l’impression de forcer l’effet. Ses harmoniques, notamment, sont d’une pureté presque vitreuse, mais ne deviennent jamais des curiosités techniques. Elles participent de la couleur, du chant, de l’imaginaire de la pièce. On songe alors avec amusement aux réticences anciennes d’une critique qui refusait à l’alto toute vocation de virtuosité : ce disque semble lui répondre, non par polémique, mais par splendeur.

L’Appassionato de Büsser confirme cette impression. La musique relève d’une rhétorique passionnée, volontiers ample, où le risque serait de basculer dans un lyrisme de salon un peu trop parfumé. Ridout et Ware évitent cet écueil par une combinaison très sûre de générosité et de tenue. L’élan dramatique est là, la tension technique aussi, mais toujours dominés par une élégance de phrase qui empêche la passion de devenir emphase. Ridout sait densifier son timbre, élargir le vibrato, accentuer la pression de l’archet, puis soudain alléger le discours avec une mobilité presque violonistique. Ware, lui, apporte une vigueur pianistique qui ne durcit jamais le propos. Son jeu donne à la pièce sa colonne vertébrale, son souffle, son relief harmonique.

Le Concertstück d’Enescu est peut-être encore plus révélateur de la palette du duo. L’œuvre demande une agilité particulière : elle passe d’une poésie capricieuse à des épisodes plus métriquement affirmés, d’une souplesse rêveuse à une netteté presque brillante. Ridout y trouve un équilibre idéal entre fantaisie et précision. Son alto n’est jamais monochrome : il peut se faire moelleux dans les lignes chantantes, nerveux dans les traits, joueur dans les changements d’accent, presque vocal dans les respirations. La virtuosité y est moins démonstrative que chorégraphique : elle danse, bifurque, sourit, puis se concentre soudain dans une phrase plus grave. Cette capacité à varier constamment l’éclairage donne au disque une vie intérieure remarquable.

La Sonate de Franck constitue évidemment le grand morceau de résistance. On sait combien cette œuvre, composée en 1886 pour Eugène Ysaÿe, s’est prêtée aux transcriptions, notamment pour violoncelle dès la fin du XIXᵉ siècle, puis pour alto. Ridout choisit ici de proposer sa propre version, ce qui n’est pas un détail : la transcription n’est pas simplement un transfert de notes, mais une relecture de l’œuvre à travers les ressources propres de l’alto. Et c’est là que l’album atteint sa profondeur la plus durable.

Dans le premier mouvement, Ridout exploite avec beaucoup de discernement le registre supérieur de l’instrument, non pour imiter le violon, mais pour obtenir une finesse de ligne, une lumière amincie, presque fragile. Ces hauteurs claires se détachent ensuite d’autant mieux des couleurs plus sombres, plus husky, que l’alto apporte dans les moments de tension ou de résolution. La sonate change légèrement de visage : elle devient moins irisée, moins suspendue dans l’éclat du violon, mais plus intérieure, plus humaine peut-être, avec une chaleur de timbre qui rapproche le discours du chant parlé.

Le deuxième mouvement bénéficie d’une ardeur très maîtrisée. Ridout et Ware n’en font pas une page de pur orage romantique ; ils préservent la lisibilité des lignes, l’élan rythmique, la tenue architecturale. On pourrait souhaiter, chez d’autres interprètes, une forme de fièvre plus dangereuse, un abandon plus incandescent. Mais ce choix de contrôle n’a rien de prudent : il inscrit la passion dans une logique formelle, ce qui convient parfaitement à Franck. Le troisième mouvement est l’un des plus beaux moments du disque. L’alto y parle comme une voix intérieure, avec une liberté de récitatif qui ne perd jamais la ligne. Ware y est admirable de présence discrète, attentif aux respirations harmoniques, aux résonances, aux silences.

Le finale, enfin, montre l’excellence du dialogue entre les deux musiciens. L’écriture canonique de Franck peut vite devenir trop démonstrative, trop installée dans sa mécanique de réponses. Ici, tout respire. Les deux instruments semblent se tendre la phrase avec une évidence parfaite. Ridout fait jouer les couleurs entre les registres supérieurs et les teintes plus graves de l’alto ; Ware maintient une clarté de texture qui donne au mouvement sa direction. La conclusion ne cherche pas l’extase grandiloquente : elle rayonne avec noblesse.

Les transcriptions de mélodies de Fauré apportent une autre dimension au disque. En les groupant par paires, Ridout évite l’effet de simple interlude et construit de véritables tableaux expressifs. La question, bien sûr, demeure : que devient Fauré sans les mots ? Chez lui, le texte n’est jamais un prétexte, mais l’une des sources de la courbe musicale. La disparition du poème enlève inévitablement quelque chose à la précision affective de ces pages. Mais Ridout compense par une attention rare à la respiration, à la nuance, à l’inflexion. Son alto ne prononce pas les mots, mais il semble en retenir le parfum.

Les Berceaux est particulièrement réussi. Le balancement des navires, la mélancolie du départ, la profondeur du regret y sont suggérés depuis les profondeurs de l’alto avec une légèreté presque aérienne. Rien ne pèse, rien ne s’épanche. Clair de lune, en regard, prend une couleur de soprano délicate, comme si l’alto montait vers une lumière plus distante, plus nacrée. Ces pages rappellent que Ridout ne se contente pas d’exhiber la beauté de son timbre : il pense la couleur comme un moyen de narration.

La réussite de Alto appassionato tient aussi à la qualité exceptionnelle du partenariat avec Jonathan Ware. Le pianiste n’est jamais relégué à un rôle d’accompagnateur. Il installe les climats, lance les impulsions, soutient les architectures, donne aux pièces de concours leur éclat, à Fauré leur fluidité, à Franck leur profondeur harmonique. Son toucher possède à la fois le brillant nécessaire dans les pages virtuoses et le cantabile indispensable dans les moments de confidence. L’équilibre entre les deux instruments est constamment naturel : l’alto est mis en valeur, mais le piano n’est jamais réduit à l’arrière-plan.

La prise de son Harmonia Mundi sert admirablement cette esthétique. Elle donne à l’alto une présence charnelle sans le grossir artificiellement, et au piano une netteté qui conserve l’élégance du trait. On entend le grain de l’archet, la rondeur des graves, l’éclat des harmoniques, mais aussi les détails du clavier, les respirations entre les phrases, les changements de densité. Cette transparence sonore est essentielle à un programme qui repose autant sur les nuances de couleur que sur la virtuosité.

Au fond, la grande force de cet album est d’éviter deux pièges opposés : le récital de raretés pour spécialistes et l’album de séduction pure. Oui, le programme est érudit, avec ses pièces d’examen, ses liens autour du Conservatoire de Paris, ses filiations entre Franck, Ysaÿe, Enescu, Büsser et Fauré. Mais cette érudition ne devient jamais sèche. Oui, l’alto de Ridout est d’une beauté constamment séduisante. Mais cette beauté n’est jamais décorative. Elle sert une véritable vision : montrer que l’alto, dans ce contexte français, n’est ni un instrument de second plan ni une simple couleur intermédiaire, mais une voix de passion retenue, de noblesse expressive, de sensualité intelligente.

Les réserves possibles sont minimes. On peut considérer que certaines pages d’examen restent, par nature, moins profondes que la Sonate de Franck, et que les mélodies de Fauré perdent une part de leur secret lorsqu’elles quittent la voix et le poème. Mais l’interprétation est d’une telle conviction, d’une telle tenue, d’une telle imagination sonore, que ces limites deviennent presque secondaires. Ridout ne prétend pas transformer chaque pièce en chef-d’œuvre absolu ; il leur donne une nécessité, une place, une élégance de discours.

Alto appassionato est donc un disque magnifique : brillant sans clinquant, passionné sans excès, savant sans pédanterie. Timothy Ridout y confirme qu’il est l’un des grands altistes de notre temps, non seulement par l’éclat de ses moyens, mais par la noblesse de sa pensée musicale. Jonathan Ware lui offre un partenaire idéal, à la fois précis, lyrique et architecte. Ensemble, ils signent un album qui fait mentir tous ceux qui auraient encore l’idée que l’alto n’est pas un instrument de premier plan.

Un disque qui ne plaide pas pour l’alto : il gagne la cause.

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