Véronique Gens - Reines - Extraits d’ouvrages de Rameau, Dauvergne, Francœur, Salomon, Desmarest, Destouches, Royer, Montigny, Stuck et Montéclair Véronique Gens, Les Surprises, Louis-Noël Bestion de Camboulas
Véronique Gens - Reines - Extraits d’ouvrages de Rameau, Dauvergne, Francœur, Salomon, Desmarest, Destouches, Royer, Montigny, Stuck et Montéclair Véronique Gens, Les Surprises, Louis-Noël Bestion de Camboulas
Un récital d’une rare intensité dramatique où Véronique Gens incarne avec une souveraineté saisissante les grandes figures féminines du baroque français. Servie par Les Surprises et la direction inspirée de Louis-Noël Bestion de Camboulas, cette galerie de reines blessées, impérieuses ou crépusculaires déploie un théâtre intérieur somptueusement coloré. Un disque magistral, où la noblesse du style se nourrit sans cesse de la vérité de l’incarnation.
Alpha Classics – ALPHA1205
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Il y a, dans le parcours de certaines artistes, des rôles que le temps ne fait pas quitter mais approfondit. Véronique Gens appartient à cette catégorie très rare de chanteuses pour lesquelles la maturité ne signifie ni recul ni simple conservation d’un style, mais intensification de l’incarnation. Reines en apporte une démonstration éclatante. Ce récital conçu comme une galerie de souveraines tragiques du baroque français ne vaut pas seulement par son intelligence de programme, ni par la qualité des raretés qu’il exhume, mais par cette évidence souveraine : aujourd’hui, peu de voix savent habiter ce répertoire avec une telle autorité intérieure.
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Il y a, dans le parcours de certaines artistes, des rôles que le temps ne fait pas quitter mais approfondit. Véronique Gens appartient à cette catégorie très rare de chanteuses pour lesquelles la maturité ne signifie ni recul ni simple conservation d’un style, mais intensification de l’incarnation. Reines en apporte une démonstration éclatante. Ce récital conçu comme une galerie de souveraines tragiques du baroque français ne vaut pas seulement par son intelligence de programme, ni par la qualité des raretés qu’il exhume, mais par cette évidence souveraine : aujourd’hui, peu de voix savent habiter ce répertoire avec une telle autorité intérieure.
Le titre aurait pu faire craindre un simple défilé de figures majestueuses, une succession de monologues nobles, de colères stylisées et de douleurs couronnées. Le disque est tout autre chose. Il construit un véritable théâtre mental, un opéra imaginaire où les états de l’âme féminine se déploient sous les visages de Phèdre, Déjanire, Médée, Circé, Diane ou Zaïde. Ce qui en assure l’unité n’est pas la seule majesté du sujet, mais une tension dramatique continue, remarquablement soutenue par l’alternance entre extraits vocaux et pages orchestrales. Louis-Noël Bestion de Camboulas, à la tête des Surprises, n’accompagne pas : il organise la circulation des affects, ménage des zones d’ombre, de trouble, de vertige, et donne à chaque transition un poids dramaturgique très pensé.
L’ouverture du récital est à cet égard exemplaire. Le saisissant Tremblement de terre emprunté à Polyxène de Dauvergne impose d’emblée un théâtre de la catastrophe, un espace sonore instable, tendu, presque tellurique. L’entrée de Véronique Gens dans le monologue de Phèdre n’en a que plus de force. Là se révèle immédiatement ce qui fait le prix singulier de cette interprétation : une tragédienne pleinement maîtresse de ses moyens, à la fois altière et blessée, attentive à chaque mot sans jamais durcir la ligne, capable d’orner la déclamation d’inflexions sensibles sans que le chant cesse d’avancer. C’est précisément cette alliance de la souveraineté et du trouble qui fait d’elle une reine crédible : non une effigie hiératique, mais une femme de pouvoir traversée par la déchirure.
Ce disque confirme surtout combien la voix de Véronique Gens a gagné, avec les années, en épaisseur expressive. Le timbre n’a plus la pure lumière des jeunes premières, et c’est tant mieux. Il possède désormais un grain, une densité, une sorte de patine dramatique qui conviennent idéalement à ces héroïnes au bord de la rupture. La comparaison avec ses incarnations antérieures est éclairante : ce qu’elle a gagné en autorité naturelle, en poids de parole, en force d’incarnation, donne à ces figures une présence presque évidente. Déjanire, dans Hercule mourant, en offre un exemple particulièrement saisissant. Les gradations du désespoir, les exclamations blessées, la manière dont le chant semble se hausser sans jamais se départir de son style : tout ici témoigne d’une tragédienne qui n’a plus besoin de souligner pour dominer.
L’un des grands mérites de Reines est de faire la part belle aux raretés, sans que jamais l’on ait le sentiment d’un programme documentaire ou démonstratif. Bien au contraire, ces pages peu fréquentées paraissent revivre avec une évidence telle qu’on s’étonne presque de ne pas les entendre plus souvent. Le disque trouve là sa dimension la plus précieuse : il ne défend pas laborieusement un patrimoine oublié, il en révèle la vitalité théâtrale. Ainsi de l’extrait de Médée de Salomon, fascinant par sa richesse de détail, ou du délicat « Ah ! ne puis-je savoir » du Renaud de Desmarest, où éclate la science intime du style français que possède Véronique Gens. Dans ce répertoire, elle ne se contente pas de bien chanter la langue : elle pense à l’intérieur d’elle. Tout semble venir du mot, mais tout demeure porté par la ligne.
La suite du programme déploie alors une palette d’affects admirablement contrastée. L’air de Zaïde s’impose avec une autorité presque abrupte ; l’invocation de Circé dans Canente impressionne par sa tension tenue, par cette manière d’habiter le timbre de reflets multiples pour suggérer non l’emportement démonstratif, mais les remous intérieurs. C’est l’un des traits les plus fins de ce récital : Véronique Gens excelle moins dans la violence extérieure que dans les passions contenues, les mouvements enfouis, les états de fêlure que seule la noblesse de maintien empêche de sombrer dans l’éclat. C’est précisément cette retenue qui émeut.
Autour d’elle, Les Surprises jouent un rôle décisif. L’orchestre est constamment coloré, séduisant, mobile, très attentif aux méandres des drames qu’il traverse. Les timbres instrumentaux sont mis en valeur avec raffinement sans jamais tourner à l’ornement de luxe. On entend une véritable pensée des couleurs, des rythmes, des textures, et surtout une volonté de construire une continuité dramatique entre les airs. Le Chœur du sommeil de Valette de Montigny, petit miracle de mystère et de sensualité voilée, en constitue l’un des plus beaux exemples : Bestion de Camboulas y entretient avec tact une atmosphère envoûtante, suspendue, presque narcotique, qui montre à quel point ce chef sait faire respirer la tragédie lyrique sans la figer.
Le récital gagne ainsi en fluidité ce qu’il pourrait perdre en dispersion. Car l’un de ses défis était précisément d’éviter l’effet anthologique, la juxtaposition de “beaux numéros” coupés de toute nécessité. Or la plupart des enchaînements sont pensés avec soin, et la circulation entre les climats se fait avec une remarquable souplesse. Le passage d’Atlante à Diane dans Méléagre en témoigne, tout comme la manière dont les épisodes instrumentaux viennent non interrompre, mais prolonger les affects. On peut certes regretter ici ou là certaines coupures un peu abruptes, ou souhaiter qu’un air soit laissé respirer plus longuement dans sa continuité dramatique. De même, le basculement vers un Air tendre plus connu peut produire un léger heurt après une série d’imprécations ou de scènes d’une rare intensité. Mais ce sont là des réserves de construction bien plus que des faiblesses d’interprétation.
Une autre nuance mérite d’être signalée. Si le plateau orchestral convainc pleinement, le chœur, en quelques endroits, semble un peu moins net, un peu moins lisible que le reste de l’édifice sonore. Rien de véritablement gênant, mais l’oreille perçoit parfois un léger déficit de clarté dans un environnement instrumental et vocal d’une tenue supérieure. Cela dit, l’équilibre général de la prise de son demeure très satisfaisant. La voix est placée au premier plan avec naturel, sans écraser l’orchestre ; les timbres instrumentaux s’intègrent harmonieusement à l’ensemble dans une image cohérente, homogène, qui sert très bien ce répertoire fondé sur l’intelligibilité et la couleur.
L’autre petite réserve que l’on peut formuler touche au choix des pages instrumentales. Toutes sont admirablement jouées, toutes participent à l’atmosphère générale, mais certaines sont moins inédites que les extraits vocaux qui les entourent. Dans un programme par ailleurs si audacieux du côté des airs, on aurait pu rêver des choix orchestraux eux aussi plus rares ou plus aventureux. Ce n’est cependant qu’un regret marginal, car la qualité d’exécution et l’intelligence des insertions compensent largement ce relatif manque de surprise.
Reste l’essentiel, qui place Reines très haut dans la discographie récente de Véronique Gens : ce disque ne se contente pas de réunir de belles pages, il compose un monde. Un monde de femmes blessées, puissantes, amoureuses, humiliées, prophétiques, dévorées par le doute ou la vengeance. Un monde où la tragédie n’est jamais réduite à son apparat, mais retrouve son centre vital : la parole habitée. Véronique Gens y confirme ce que l’on pressentait depuis longtemps : elle est aujourd’hui moins une spécialiste éminente de ce répertoire qu’une de ses incarnations les plus naturelles.
Il y a, dans ce chant, une manière de faire sentir que la grandeur ne s’oppose jamais à l’émotion, que la diction n’est pas l’ennemie de la ligne, que le style français peut être à la fois sculpté, raffiné et brûlant. Cette leçon-là traverse tout le récital. Elle donne à ces Reines non la froide splendeur d’un musée, mais la vie inquiète et souveraine du théâtre.

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