Francis Poulenc – The Complete Works for A Cappella Choir Ensemble Aedes, Mathieu Romano

Francis Poulenc – The Complete Works for A Cappella Choir Ensemble Aedes, Mathieu Romano

Une intégrale d’une tenue exceptionnelle où Aedes et Mathieu Romano imposent, sans jamais forcer le trait, une vision profondément habitée de l’univers choral de Poulenc. Précision des lignes, intensité du texte, vérité expressive : ce parcours sans filet révèle autant le génie du compositeur que la maturité d’un ensemble qui le fréquente depuis vingt ans. Un sommet du chant choral français contemporain.















Aparté – AP396
Note: 4,5/5


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Il y a des intégrales qui relèvent de l’inventaire, et d’autres qui racontent une histoire. Celle qu’achèvent aujourd’hui Mathieu Romano et l’Ensemble Aedes appartient sans hésiter à la seconde catégorie. Réunir l’ensemble de l’œuvre chorale a cappella de Francis Poulenc pouvait n’être qu’un geste de complétude discographique, un couronnement logique pour une formation rompue à ce répertoire. Or ce double album vaut infiniment davantage : il fixe, sur plus de quinze années de fréquentation, le compagnonnage intime d’un chœur avec l’un des univers les plus délicats, les plus exposés, les plus impitoyables aussi du répertoire français du XXe siècle.

Car l’a cappella chez Poulenc est un art sans filet. Tout s’y entend, tout s’y juge immédiatement : la justesse harmonique, bien sûr, mais aussi la densité des voyelles, la netteté des consonnes, la tension de la ligne, l’intelligence du texte, l’équilibre entre naturel et construction. Rien ne pardonne, parce que rien ne protège. La réussite d’Aedes tient précisément à ce qu’elle ne cherche jamais à compenser cette nudité par une séduction de surface. Depuis ses premiers enregistrements, l’ensemble a manifestement privilégié la vérité expressive au beau son pour lui-même, et c’est ce choix fondamental qui donne aujourd’hui à cette intégrale sa nécessité.

L’intérêt du projet tient aussi à sa construction temporelle. Ce n’est pas un bloc enregistré d’un seul élan, dans l’illusion d’une perfection homogène. C’est un parcours. Les pièces déjà gravées dans les premiers volumes viennent ici côtoyer celles qui manquaient encore, et l’ensemble, loin d’en souffrir, y gagne une profondeur singulière. On entend presque, d’une plage à l’autre, le cheminement artistique d’Aedes : la recherche du son, de l’homogénéité, de l’intensité à travers le texte chanté, mais aussi l’évolution d’une formation qui a su conserver sa fraîcheur initiale tout en gagnant en maîtrise, en assise, en conscience stylistique.

Les premiers cycles demeurent d’ailleurs parmi les plus éloquents. Un soir de neige frappe toujours par la fraîcheur et le naturel de son expression. Ces pages, si souvent menacées par une pâleur esthétisante, trouvent ici une simplicité blessée, une franchise de ton qui évite tout effet de vitre givrée. Aedes y fait entendre non une poésie décorative, mais une fragilité humaine à vif. Les Sept chansons, elles, restent l’un des sommets de la réalisation. Rarement la caractérisation de ces pièces aura paru à ce point juste, vivante, mobile, sans surcharge de pittoresque. L’écriture de Poulenc y exige une intelligence immédiate de l’accent, une manière d’habiter le mot sans le surligner ; Romano et ses chanteurs s’y montrent exemplaires.

Le versant sacré du corpus confirme la même exigence. La Messe en sol majeur rayonne d’une clarté presque solaire, mais jamais simplifiée. Les Quatre petites prières de saint François d’Assise avancent avec une sobriété frugale, d’une tenue admirable, sans aucune dévotion appuyée. Quant aux Quatre motets pour un temps de pénitence, ils trouvent ici une couleur saisissante, comme recouverts d’un voile sombre et pourtant lumineux, d’une gravité sans emphase. C’est là, sans doute, que l’on mesure le mieux la qualité première d’Aedes dans Poulenc : cette capacité à maintenir le mystère sans épaissir la matière, à faire entendre la tension spirituelle sans jamais alourdir la ligne. L’austérité n’y est jamais sèche ; le recueillement n’y tourne pas à l’abstraction.

Dans Figure humaine, sommet absolu de la production chorale de Poulenc, le pari est encore plus délicat. Trop de versions s’abandonnent soit à la beauté chorale pure, soit à une dramatisation trop appuyée. Aedes suit une autre voie, plus exigeante : celle de la juste expression. Le cycle mêle douleur, attente, résistance, lumière reconquise ; il appelle non seulement une maîtrise polyphonique, mais une intelligence morale du texte. Romano refuse ostensiblement de transformer l’œuvre en objet monumental. Il la laisse respirer, vibrer, brûler de l’intérieur. Cette retenue tendue, cette manière de privilégier la nécessité de la parole à l’effet sonore, donne au chef-d’œuvre une intensité d’autant plus forte qu’elle n’est jamais démonstrative.

L’un des apports les plus précieux de cette intégrale réside toutefois dans les pages que l’on entend moins souvent. Petites voix, supposément faciles, rappellent combien Poulenc peut être redoutable même dans l’apparente simplicité. Ces miniatures réclament précision, souplesse, virtuosité presque instrumentale. Les voix féminines d’Aedes y déploient justement toutes ces qualités : la ligne reste légère, mobile, jamais blanchie ; les attaques sont nettes ; le sourire ne devient jamais minauderie. On retrouve la même réussite dans les Huit chansons françaises, où l’ensemble se montre remarquablement versatile. Ces couplets d’humeur populaire, faussement naïfs, exigent un sens aigu de l’accentuation, du rebond, de la circulation entre les pupitres. Ici, tout vit : l’ironie, la danse, la verdeur, la rapidité des changements de climat. Rien n’est épais, rien n’est surjoué, et c’est précisément pourquoi tout porte.

Ce disque rappelle ainsi que Poulenc n’est jamais plus difficile que lorsqu’il semble simple. Chez lui, la franchise est un art, l’évidence un équilibre instable. Il faut pour l’atteindre une discipline chorale absolue, mais aussi une gourmandise des mots, une souplesse de la prosodie, un refus du lisse. Aedes possède ces vertus. La cohésion vocale est remarquable, l’homogénéité réelle, mais l’ensemble ne gomme jamais la chair du chant. Il ne produit pas un son abstraitement parfait : il conserve quelque chose de vivant, de direct, de charnel, qui empêche cette intégrale de virer au musée de la belle exécution.

L’acoustique choisie pourra certes surprendre d’abord, notamment dans les pages sacrées. La réverbération reste très discrète, l’espace sonore relativement sec, loin de tout halo liturgique artificiel. Mais ce parti pris se révèle finalement très défendable. Il sert la lisibilité des polyphonies, la netteté des plans, la franchise des textes. Surtout, il n’empêche nullement le mystère d’affleurer : dans les Quatre motets pour le temps de Noël, la lumière demeure vive, presque intérieure ; dans les Laudes de saint Antoine de Padoue, les raffinements harmoniques gardent toute leur séduction, avec ces alliages de douceur et de grisé qui font le prix des dernières pages de Poulenc. L’unité sonore de l’ensemble impressionne d’autant plus que les prises s’échelonnent sur une longue période et que quelques différences affleurent parfois. Elles ne compromettent ni la cohésion vocale, ni le sentiment d’un projet profondément unifié.

Faut-il pour autant parler d’absolu ? Pas tout à fait. Une intégrale de cette ampleur, surtout dans un répertoire composé de pièces brèves et extrêmement ciselées, peut engendrer à la longue une forme de continuum. L’auditeur admire sans relâche, mais n’est pas toujours emporté par un arc dramatique global aussi évident que dans un programme plus resserré. C’est moins une faiblesse d’interprétation qu’une conséquence de la forme même du corpus. On peut aussi penser que certaines pages gagneraient, ici ou là, à davantage de rugosité, à une prise de risque un peu plus tranchée dans le contraste ou dans l’abandon. Mais cette légère réserve pèse peu face à l’intelligence profonde du style.

Au fond, la valeur de cette intégrale tient à son refus du spectaculaire. Elle ne cherche ni l’effet de somme ni l’autorité écrasante. Elle montre mieux : comment un ensemble peut habiter Poulenc durablement, le laisser infuser, en faire une langue. Avant Aedes, rares étaient les formations françaises à s’être montrées prophètes aussi convaincantes dans cette intimité sans protection de l’a cappella. Aujourd’hui, ce double album s’impose comme l’un des grands accomplissements choraux français récents, autant pour la qualité de l’exécution que pour la cohérence d’une vision.

Il faut donc saluer ici bien plus qu’un anniversaire discographique. Cette intégrale est le portrait d’un ensemble, le reflet d’un compagnonnage, et l’un des hommages les plus justes que l’on pouvait rendre au génie choral de Poulenc : un génie de la pudeur, de la netteté, du trouble contenu, de l’émotion sans apprêt. Aedes et Mathieu Romano y trouvent un ton d’une rare justesse. Dans ce répertoire sans filet, c’est peut-être la plus haute des victoires.

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