Dès les premières mesures du Capriccio en si mineur de Fanny Hensel, une évidence s’impose : Claire Huangci possède ce mélange très rare de scintillement digital et de tenue poétique qui permet de rendre justice à une musique trop souvent réduite à sa grâce. Ici, rien n’est anecdotique, rien n’est simplement charmant. Les traits perlés, les arabesques, les irisations de surface trouvent toujours leur point d’appui dans une pensée du phrasé, dans une organisation du relief qui empêche le brillant de tourner à l’effet. On admire la mobilité du toucher, la manière dont les lignes intermédiaires restent actives, la respiration très naturelle du discours. Ce qui pourrait n’être qu’élégance devient sous ses doigts une forme d’éloquence intérieure.
Les extraits de Das Jahr confirment magnifiquement cette affinité. Huangci y révèle une imagination picturale de premier ordre. Chaque page est abordée comme un climat à construire, non comme une miniature à illustrer. La pianiste joue de la résonance avec un art souverain : jamais trop de pédale, jamais de sécheresse non plus, mais une subtile gestion des halos sonores qui donne à ces pièces une profondeur de champ presque orchestrale. La diversité des attaques, la souplesse du rubato, la science des dégradés dynamiques composent ici de véritables tableaux vivants. Ce qui impressionne le plus, peut-être, est la liberté du geste : tout semble couler de source, alors même que cette apparente spontanéité repose sur un contrôle extrêmement fin des équilibres et des plans.
Le parcours se poursuit avec Clara Wieck Schumann, et l’on entre alors dans une autre zone du romantisme pianistique : plus théâtrale, plus changeante dans ses masques, parfois plus fragmentaire aussi. C’est sans doute le segment du disque qui appelle les réserves les plus fines, non du côté de l’interprétation, mais de la construction même du programme. Le choix de juxtaposer plusieurs pages de caractère, auxquelles s’ajoute la Romanze du Concerto dans sa version pour violoncelle et piano, produit un portrait séduisant mais moins organique que dans les autres volets du récital. On passe d’une facette à l’autre avec plaisir, sans toujours avoir le sentiment d’entrer au cœur d’un univers aussi fortement structuré que chez Hensel ou Beach.
Mais ce léger morcellement n’empêche nullement Claire Huangci de faire valoir de très grandes qualités dans cet univers-là aussi. Le Notturno trouve sous ses doigts une ligne chantante admirablement tenue, dépourvue de toute surcharge sentimentale. La matière sonore reste légère, aérée, mais jamais décharnée. Dans les pièces plus animées, notamment la Polonaise, elle impose une maîtrise de style remarquable : netteté des contours, aisance rythmique, élégance de la pulsation, sens très sûr du caractère sans moindre vulgarité. Il y a chez elle quelque chose de l’actrice musicale au sens noble : non pas une volonté de faire effet, mais une capacité à habiter instantanément un climat, à faire exister une scène, un geste, une humeur. La Romanze avec Tristan Cornut introduit une respiration de musique de chambre bienvenue, même si cet interlude reste moins décisif que les grandes pages purement pianistiques du programme.
C’est avec Amy Beach que le disque prend une ampleur supplémentaire. La Fantasia fugata op. 87 constitue l’un des grands sommets de l’album, et l’on comprend aisément pourquoi. Cette œuvre, qui réclame à la fois fermeté architecturale, imagination harmonique et autorité pianistique, trouve ici une interprète capable de tenir ensemble la charpente et la fantaisie. Huangci ne traite jamais la fugue comme une démonstration scolaire ni la virtuosité comme un exercice de style. Tout avance avec un élan souverain, porté par une sonorité très construite, large sans lourdeur, lumineuse sans dureté. Les épisodes les plus denses conservent une lisibilité remarquable ; les dissonances prennent leur relief expressif sans jamais être grossies ; la logique interne de l’œuvre se déploie avec une évidence presque narrative.
Les Four Sketches prolongent cette réussite sur un autre terrain, plus bref, plus allusif, mais tout aussi révélateur de l’art de Huangci. Dans ces pages, la pianiste montre à quel point elle sait animer une miniature sans l’alourdir. Les mélodies sont dessinées avec une grande finesse, toujours soutenues par une basse vivante, jamais réduites à leur seule ligne de chant. Le toucher se fait ici d’une fluidité fascinante, presque liquide dans les passages les plus mobiles, mais sans jamais perdre sa précision. Fireflies, notamment, trouve une grâce mobile, une vibration presque tactile, qui en fait bien davantage qu’une vignette brillante. C’est tout l’art de Claire Huangci : faire entendre, dans ces pièces courtes, non une succession d’effets, mais un véritable travail d’écriture et de couleur.
La dernière partie du récital, consacrée à Florence Price, achève de donner au disque son rayonnement. Il serait facile, dans ce répertoire, de céder à une tentation illustrative, de souligner à l’excès ce qui pourrait paraître identitaire, pittoresque ou historiquement emblématique. Huangci refuse constamment cette facilité. Elle aborde la Fantaisie nègre n° 2 comme une grande page de piano, c’est-à-dire comme une œuvre de trajectoire, de tension, de transformation thématique et de déploiement sonore. Son interprétation possède du nerf, de l’assise, du souffle, mais aussi une retenue essentielle : jamais elle ne plaque un discours extérieur sur la partition. Elle laisse la musique parler dans sa complexité propre, avec ses élans, ses zones plus méditatives, ses frictions harmoniques, sa manière très singulière de conjuguer intériorité et projection.
Les pièces brèves de Price bénéficient de la même intelligence de ton. Là encore, Huangci évite le double écueil de la sentimentalité et de la démonstration. Elle soigne le chant, mais ne l’engraisse jamais ; elle colore, mais sans vernir ; elle caractérise, sans caricaturer. On est sensible, tout au long de cette séquence, à la qualité de la main gauche, au maintien de la pulsation intérieure, à ce sens du balancement et de l’appui qui donne à la musique son poids spécifique sans l’alourdir. C’est sans doute là que l’on mesure le mieux la maturité artistique de la pianiste : elle ne joue jamais ces œuvres comme des curiosités réhabilitées, mais comme un répertoire pleinement légitime, auquel elle applique exactement le même degré d’exigence qu’aux piliers du canon romantique.
Sur le plan purement pianistique, Piano Heroines impressionne à presque tous les niveaux. La virtuosité de Claire Huangci est complète, mais elle ne cherche jamais à s’imposer comme sujet autonome. Tout est au service de la musique : l’éclat des aigus, la netteté des traits, la rondeur du chant, la précision des textures, la science des transitions, la variété des pédalisations. Elle possède surtout une qualité devenue rare : un art du timbre qui ne relève ni du maniérisme ni du simple raffinement décoratif. Chez elle, la couleur est toujours structurelle. Elle éclaire la forme, hiérarchise le discours, aide à faire entendre les résonances internes d’une écriture. C’est ce qui donne au disque cette impression d’intelligence incarnée : rien n’est purement intuitif, mais rien n’a jamais l’air calculé.
La prise de son, assez proche, favorise nettement la présence immédiate du clavier. Les aigus gagnent en projection, les graves en consistance, et l’instrument bénéficie d’une réverbération suffisamment subtile pour préserver un certain halo autour du son. Certains auditeurs rêveront peut-être d’un peu plus de recul, d’une aération plus ample, d’une perspective plus naturelle dans les œuvres les plus architecturées. Mais ce parti pris de proximité a aussi ses vertus : il rend très tangible le travail de toucher, la variété des attaques, la qualité de la matière pianistique. Dans un disque où le rapport au timbre joue un rôle central, cette franchise de captation ne manque pas d’arguments.
Ce qui demeure au terme de l’écoute, au-delà des qualités de détail, c’est l’impression d’un récital profondément pensé. Non pas pensé contre le plaisir, mais pensé pour lui donner une véritable profondeur. Claire Huangci réussit là où beaucoup échouent : faire d’un programme à forte dimension symbolique une expérience d’écoute autonome, exigeante, pleinement musicale. Elle ne demande aucune indulgence pour les œuvres qu’elle joue ; elle les impose par la force du jeu, par la justesse du ton, par l’évidence du style. Le disque rappelle ainsi, de la meilleure manière, que la vraie réparation historique ne passe pas par le discours d’escorte, mais par la souveraineté de l’interprétation.
On pourra toujours discuter tel ou tel choix de programme, regretter que le volet consacré à Clara Wieck Schumann ne s’organise pas autour d’un centre plus affirmé, ou souhaiter une prise de son offrant davantage de respiration architecturale. Mais ce sont là réserves de marge. L’essentiel est ailleurs : Piano Heroines est un très beau disque de piano, un récital subtil, brillant, dense, inspiré, porté par une artiste qui sait faire de la redécouverte un acte purement musical.
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