Roland de Lassus / Ludovico Agostini - Lagrime di San Pietro - Doulce Mémoire, Denis Raisin Dadre

Roland de Lassus / Ludovico Agostini - Lagrime di San Pietro - Doulce Mémoire, Denis Raisin Dadre

Ce disque n’est pas seulement beau. Il est habité. Et c’est sans doute ce qui le rend si difficile à oublier.















Alpha Classics ALPHA1209
Note: 4,5/5


Visionner le clip vidéo
Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

Il arrive qu’un disque dépasse immédiatement sa seule valeur musicale pour entrer dans une zone plus troublante, où l’interprétation, le programme et la circonstance biographique se rejoignent avec une évidence presque irréelle. Cet enregistrement des Lagrime di San Pietro de Lassus, mises en regard avec Le lagrime del peccatore d’Agostini et quelques laudes anonymes, appartient à cette catégorie rare. Ultime projet de Denis Raisin Dadre, il prend aujourd’hui une résonance particulière. Mais ce serait lui faire injure que de n’y entendre qu’un testament. Car la force de ce disque tient d’abord à l’intelligence de sa conception, à la beauté de sa réalisation et à la profondeur d’une lecture qui transforme un programme savant en véritable expérience spirituelle.

On connaît la place singulière des Lagrime di San Pietro dans l’histoire de la musique de la Renaissance finissante. Dernier grand chef-d’œuvre de Lassus, ce cycle concentre tout un art du mot, de la douleur intériorisée, de la tension morale et de l’expression épurée. Beaucoup d’interprètes y ont cherché la nudité, l’austérité, la densité presque abstraite d’une méditation terminale. Denis Raisin Dadre emprunte une autre voie. Sans trahir l’œuvre, il la replace dans un parcours plus large, en la confrontant à l’univers d’Agostini, compositeur beaucoup moins fréquenté, mais ici révélé comme un frère d’ombre, un compagnon de deuil, un artisan du repentir dont l’écriture, plus sensuelle et plus mobile, ouvre un contrechamp fascinant à la concentration brûlante de Lassus.

L’idée est admirable parce qu’elle n’a rien d’un simple parallèle musicologique. Ce programme est construit comme une dramaturgie intérieure. Il ne juxtapose pas deux monuments spirituels : il les fait se répondre. D’un côté, Lassus, avec sa science inégalée de la condensation expressive, son art de faire affleurer l’abîme dans une ligne, une suspension, une inflexion. De l’autre, Agostini, plus rare, plus immédiatement théâtral parfois, plus coloriste aussi, mais d’une intensité qui surprend constamment. Entre les deux, les laudes anonymes ne jouent pas le rôle de respirations anecdotiques : elles introduisent une humilité, une simplicité presque nue, qui donnent au parcours une profondeur de champ supplémentaire.

Dès les premières mesures, quelque chose s’impose. Le Deficiat in dolore confié aux vents anciens installe une atmosphère funèbre saisissante, sans lourdeur, sans surcharge, mais avec un sens très sûr de la gravité. C’est l’un des grands partis pris du disque : ne pas rabattre cette musique sur un idéal exclusivement vocal, mais assumer une palette de couleurs où cornets, bassons Renaissance et autres instruments viennent modeler l’espace affectif de l’œuvre. Ce choix ne fera peut-être pas l’unanimité chez les tenants d’un dépouillement absolu. Pourtant, dans cette lecture, il s’impose avec une réelle nécessité. Les instruments n’ajoutent pas un décor : ils sculptent les larmes, ils épaississent la pénitence, ils donnent à la douleur une chair sonore. Et lorsque l’ensemble revient à l’a cappella, cette alternance produit un effet de purification saisissant.

C’est là l’un des grands mérites de Doulce Mémoire : savoir ménager des contrastes très forts sans jamais rompre l’unité du climat. Certaines pages frappent par leur pureté presque immatérielle. Dans Lassus, l’écriture semble alors suspendue entre ciel et terre, entre faute et espérance, et l’ensemble trouve un équilibre magnifique entre clarté polyphonique et intensité expressive. Ailleurs, au contraire, la matière sonore se densifie, la déclamation se tend, la musique devient presque scène intérieure. Le magnifique Tre volte haveva, avec le récit des reniements de Pierre, montre à quel point Raisin Dadre sait faire monter la tension dramatique sans céder à l’effet. On passe de l’affirmation à la fissure, de la véhémence à l’effondrement, avec une gradation remarquablement pensée.

L’autre révélation du disque est sans conteste Agostini. Il serait injuste de le réduire ici au rôle de second plan érudit face au génie tutélaire de Lassus. Car ce que l’on découvre, grâce à cette lecture, c’est une voix singulière, raffinée, douloureuse, riche d’inventions harmoniques et d’audaces expressives. Les madrigalismes y sont d’une subtilité remarquable, jamais mécaniques, toujours intégrés à la trajectoire affective. Les dissonances de La morte è morta mordent avec un relief presque physique. Les entrelacs de La morte di colui révèlent une maîtrise contrapuntique admirable, que les interprètes rendent parfaitement lisible sans jamais la dessécher. Dans Svegliati omai, l’ornementation des voix supérieures, soutenue par un écrin instrumental somptueux, atteint une forme de splendeur douloureuse, où le raffinement ne dissout jamais l’émotion.

La réussite de ce disque doit aussi beaucoup à la qualité exceptionnelle du travail vocal. Ce qui séduit ici, ce n’est pas seulement la beauté des timbres, mais la manière dont les chanteurs pensent ensemble, respirent ensemble, articulent ensemble. La fusion est remarquable, sans neutralisation des personnalités. Les lignes gardent leur relief, les pupitres leur identité, mais la polyphonie ne se délite jamais en addition de voix individuelles. Elle demeure tissu, architecture, respiration commune. Il y a chez ces interprètes une intelligence de la déclamation qui empêche toute joliesse. On entend des artistes qui savent que, dans ce répertoire, l’émotion ne naît pas d’un surcroît d’intention, mais d’une précision de l’accent, d’une tension du phrasé, d’un art de laisser résonner le mot dans la musique.

La prise de son participe pleinement à la réussite de l’entreprise. Enregistré à Noirlac, le disque bénéficie d’un espace acoustique magnifiquement maîtrisé. L’image est ample, profonde, homogène, mais jamais floue. Chaque pupitre conserve son relief, chaque détail sa définition, sans que l’ensemble perde sa cohésion ni sa chaleur. C’est un travail technique de très haut niveau, qui sert idéalement cette lecture fondée sur le modelé des plans sonores et la circulation entre voix et instruments.

Ce qui touche surtout, au terme de l’écoute, c’est la manière dont Denis Raisin Dadre parvient à tenir ensemble plusieurs dimensions qui, souvent, s’excluent. Il y a ici la science du répertoire et la ferveur vivante, le sens de la couleur et celui de l’architecture, l’émotion immédiate et la tenue stylistique. Surtout, il y a une vision. Ces Lagrime ne sont ni un objet de musée, ni une démonstration de goût. Elles deviennent un chemin. On y traverse l’abandon, la faute, le deuil, la supplication, puis une forme d’apaisement qui n’a rien de consolateur au sens facile du terme, mais qui semble arraché à la nuit elle-même.

On pourra certes préférer, pour le seul cycle de Lassus, des lectures plus nues, plus sévères, plus radicalement intériorisées. Mais le projet conçu ici dépasse précisément la question de la version “idéale” d’une œuvre isolée. Il faut le juger comme un tout : un itinéraire spirituel, une mise en regard, une méditation dramatique sur les larmes et la fin. Dans cette perspective, la réussite est éclatante.

Visionner le clip vidéo
Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Manon Papasergio - Per la viola bastarda - Manon Papasergio, basse de viole - Angélique Mauillon, harpe - Yoann Moulin, clavecin & orgue/positif - Clémence Niclas, soprano

Leif Ove Andsnes & Bertrand Chamayou - Schubert 4 Hands - Fantaisie D 940 - Allegro D 947 « Lebensstürme » - Fugue D 952 - Rondo D 951

Jean-Baptiste Lully: Atys - Alexis Kossenko, Mathias Vidal, Véronique Gens, Sandrine Piau, Tassis Christoyannis, Les Ambassadeurs, La Grande Écurie, Les Pages et les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles