Robert Schumann - Fantaisie op. 17, Carnaval de Vienne op. 26, Humoreske op. 20 - Nikolai Lugansky, piano

Robert Schumann - Fantaisie op. 17, Carnaval de Vienne op. 26, Humoreske op. 20 - Nikolai Lugansky, piano

Ce Schumann de Lugansky mérite pleinement l’attention. On y entend un artiste majeur, qui refuse l’effet facile, qui creuse le texte au lieu de le surjouer, qui préfère la profondeur au coup d’éclat. Ceux qui cherchent un Schumann convulsif, fiévreux, débraillé, à la limite de la rupture, pourront rester partiellement sur leur faim. Ceux qui aiment que la passion soit maîtrisée, que la pensée gouverne la fièvre, que la poésie naisse de la forme autant que de l’élan, trouveront ici un récital d’une classe incontestable, parfois superbe, toujours digne d’être écouté avec attention.















Harmonia Mundi HMM902753
Note: 4/5


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Avec ce récital Schumann, Nikolai Lugansky signe un disque qui impressionne d’abord par l’évidence de sa maîtrise. Tout y respire la tenue, la concentration, la noblesse du geste. Le programme, idéalement construit, réunit trois sommets qui exposent chacun à leur manière les contradictions du compositeur : l’élan visionnaire de la Fantaisie, la théâtralité capricieuse du Carnaval de Vienne, l’instabilité psychologique de l’Humoreske. Le pianiste russe aborde cet univers non comme un laboratoire de névroses romantiques livré à cru, mais comme un territoire de formes, de lignes, de plans sonores, où l’exaltation doit toujours rester gouvernée par une pensée supérieure. C’est à la fois la grandeur de ce disque et sa limite.

La Fantaisie op. 17 constitue le cœur battant de l’album, et c’est là que Lugansky convainc le plus profondément. Il y déploie un art admirable de la stratification : les voix intérieures sont mises en lumière avec une intelligence rare, les textures s’ouvrent sans jamais s’effondrer, et le premier mouvement, si souvent fragmenté par des lectures trop démonstratives, retrouve ici une vraie continuité de souffle. L’œuvre respire, s’organise, se déploie comme un grand arc intérieur. Le piano a du corps, de la largeur, une densité presque orchestrale dans les épisodes de tension, mais sait aussi se retirer pour laisser affleurer une tendresse plus discrète. Ce Schumann-là ne cherche pas à nous bouleverser par à-coups ; il s’impose par la cohérence de sa construction, par le sérieux de sa pensée, par cette capacité à faire sentir que derrière l’emportement se tient toujours une architecture.

Le premier mouvement est particulièrement réussi dans sa manière de faire coexister fièvre et contrôle. Là où certains interprètes misent avant tout sur le vertige, Lugansky privilégie la lisibilité du discours, la circulation de l’énergie entre les registres, le modelé des dynamiques. Les grandes poussées passionnées ont de l’ampleur, parfois même une dureté voulue, presque abrupte, mais elles ne dégénèrent jamais en déclamation. On sent un pianiste qui pense chaque masse sonore, qui refuse la saturation affective, qui préfère à l’emphase la tension tenue. Cette retenue n’exclut pas l’émotion : elle la canalise. Le résultat est souvent magnifique, surtout dans ces moments où le chant semble émerger du tissu harmonique comme une confidence arrachée de haute lutte.

Le deuxième mouvement, en revanche, révèle immédiatement la principale réserve que suscite ce disque. Il est solide, énergique, impeccablement articulé, mais il manque un rien de panache, de mordant rythmique, de jeu presque insolent. La mécanique est souveraine, la carrure impeccable, l’élan bien présent ; pourtant, l’impression de jubilation débridée reste partiellement en retrait. La coda, notamment, laisse souhaiter un supplément de risque, une prise de vitesse plus dangereuse, plus grisée par sa propre virtuosité. Lugansky y demeure admirablement maître de lui, mais c’est peut-être justement ce qui empêche le mouvement d’atteindre une vraie ivresse.

Le finale, en revanche, retrouve tout ce qui fait la singularité du pianiste. Cette page, qui demande moins l’éloquence que la profondeur, lui convient naturellement. Il sait y faire vivre la résonance longue, l’arrière-plan harmonique, la gravité tranquille des lignes. Le climat n’est pas sentimental au sens facile du terme : il est méditatif, presque intériorisé jusqu’à l’ascèse. Le discours y gagne en sérieux ce qu’il perd, peut-être, en abandon. Mais quelle qualité de son, quelle concentration du chant, quelle manière de faire respirer le silence autour des notes. C’est ici que l’on entend le mieux ce que cette lecture a de personnel : non un Schumann déchiré, mais un Schumann recueilli, pensé, tenu sur une ligne de crête.

Le Carnaval de Vienne op. 26 confirme cette impression d’une lecture magistralement construite, mais pas toujours pleinement emportée. L’Allegro d’ouverture séduit par sa netteté, son dessin, sa lisibilité. Chaque épisode est clairement caractérisé, chaque détour harmonique trouve sa place, chaque relance du mouvement est pesée avec intelligence. Le pianiste raconte admirablement l’œuvre comme une succession de vignettes contrastées, sans jamais perdre la cohésion du tout. Pourtant, cette musique appelle aussi une dose de démesure, une insolence de masque, une extraversion fantasque qui ne s’impose pas ici avec une totale évidence. On admire beaucoup ; on s’abandonne un peu moins.

La Romanze est sans doute le sommet de cette œuvre dans ce récital. Lugansky y trouve un ton d’une grande justesse : pudeur du chant, beauté des suspensions, sens aigu des demi-teintes, façon presque organique de laisser la ligne se former puis se dissoudre. Le contraste avec les mouvements plus animés en est d’autant plus saisissant. Ici, l’artiste touche quelque chose de très juste dans Schumann : cette mélancolie qui ne se donne jamais entièrement, cette émotion retenue qui s’éloigne au lieu de se livrer. Le Scherzino retrouve de l’allant, de la légèreté, une clarté articulée très séduisante, tandis que l’Intermezzo prépare efficacement un Finale où la virtuosité de Lugansky redevient un atout décisif. Les traits y jaillissent avec une aisance souveraine, et l’électricité du jeu finit enfin par éclater plus franchement.

L’Humoreske op. 20 est peut-être la partie la plus révélatrice de l’album. Œuvre ondoyante, imprévisible, faite de ruptures psychologiques, de changements de lumière et de glissements d’humeur, elle exige du pianiste qu’il sache enchaîner sans couture l’emportement, la rêverie, l’ironie, la confidence et l’ombre. Lugansky y réussit beaucoup. L’ouverture chante avec naturel, sans afféterie. Les sections rapides ont de la fermeté, de l’aplomb, une pulsation décidée qui évite tout flou romantisant. Les passages plus nerveux sont conduits avec autorité, presque avec une énergie de bâtisseur. On retrouve là un Florestan très convaincant : vif, tranchant, parfois impérieux, mais toujours musicalement tenu.

Là encore, la question est celle de l’intime. Dans les moments les plus tendres, les plus rêveurs, les plus suspendus, on peut éprouver le sentiment qu’un voile demeure. Le son est superbe, le goût irréprochable, la ligne noble ; mais l’émotion reste comme filtrée, empêchée d’aller jusqu’à l’aveu. Cette pudeur peut séduire, et elle évite toute sentimentalité appuyée. Mais Schumann est aussi l’art de l’excès contrôlé, de la confidence qui vacille, de la fragilité qui affleure soudain à nu. Lugansky approche cet abîme avec une intelligence magnifique ; il ne s’y jette pas toujours. C’est pourquoi cette Humoreske fascine davantage par sa souveraineté que par sa déchirure.

On pourrait résumer le disque ainsi : un très grand pianiste, un piano splendide, un art du détail et de la construction de premier ordre, mais une relative réserve expressive qui interdit à ces lectures d’atteindre un statut absolument définitif. Rien ici n’est banal, rien n’est routinier, rien n’est seulement “bien joué”. Il s’agit d’un récital de très haut niveau, pensé de bout en bout, remarquablement tenu, souvent passionnant par la façon dont il éclaire l’écriture et ordonne le chaos apparent de ces œuvres. Mais l’on peut aussi regretter qu’une telle intelligence ne s’abandonne pas davantage à l’instabilité émotionnelle, à la folie intermittente, à l’exacerbation des sentiments qui font de Schumann l’un des compositeurs les plus périlleux du répertoire pianistique.

Il faut enfin signaler que la prise de son n’est pas irréprochable. Le piano, surtout dans la Fantaisie, peut paraître un peu massif, avec un grave légèrement envahissant et un équilibre des registres pas toujours idéal. Cela ne compromet pas l’écoute, mais cela ajoute parfois une épaisseur qui accentue encore l’impression de densité, au détriment d’une respiration plus naturelle. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire ; simplement un paramètre qui empêche ce très beau disque de s’imposer comme une évidence absolue jusque dans sa réalisation sonore.

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