Mademoiselle Hilaire - Virginie Thomas - Lully, Lambert, Cavalli, Mouton
Mademoiselle Hilaire - Virginie Thomas - Lully, Lambert, Cavalli, Mouton
Ce qu’on attend d’un récital thématique : qu’il propose une thèse, qu’il prenne des risques stylistiques, et qu’il les assume avec assez de maîtrise pour que le débat reste musical. Ici, le pari est tenu : une voix qui pense, une équipe qui écoute, et une prise de son qui sert — la plupart du temps magnifiquement — le projet.
L'Encelade ECL2502
Note: 4,5/5
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Un “portrait vocal” du Grand Siècle, entre air de cour et théâtre lulliste
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Un “portrait vocal” du Grand Siècle, entre air de cour et théâtre lulliste
Avec ce disque, Virginie Thomas ne propose pas un simple récital d’airs baroques “bien chantés” : elle construit une figure, presque une présence scénique. Au centre, Hilaire Dupuis, dite Mademoiselle Hilaire, que les contemporains décrivent moins comme une beauté mondaine que comme une évidence musicale : une voix “douce, nette et claire”, qui “ne savait chanter sans plaire”. Tout l’enjeu — et toute la réussite du projet — est là : faire entendre ce que pouvait être, au XVIIᵉ siècle, l’art de séduire par le mot, sans jamais dissocier le mot du son.
Le programme assemble Jean-Baptiste Lully (colonne vertébrale), Michel Lambert, Francesco Cavalli et Charles Mouton : un quatuor qui, ici, n’est pas un “panachage” mais une cartographie. On passe de l’air de cour, de la danse stylisée, du récit tragique à la comédie-ballet, avec une idée directrice très nette : montrer comment l’italianité (la ligne, l’affect, la vocalità) se glisse dans la bouche française sans dénaturer la prosodie. Les noms de Pierre de Nyert, de Saint-Évremond ou de Luigi Rossi planent en arrière-plan comme des balises esthétiques : cette époque veut l’émotion italienne, mais exige la netteté française — tendresse, “propreté”, et surtout maîtrise du discours.
Une distribution de chambre pensée comme un théâtre
L’album doit énormément à son “compagnonnage” plutôt qu’à une simple logique d’accompagnement. Les voix de Maud Gnidzaz et Juliette Perret (dessus), Anaïs Bertrand (bas-dessus) ne sont pas des silhouettes : elles participent à une dramaturgie d’ensemble, en dialogues, trios et tableaux où l’on entend la sociabilité baroque — l’art de la réplique, du sourire, de l’ombre portée.
Côté instruments, la palette est savamment équilibrée : flûtes (Julien Martin ; Lucile Tessier, également flûte basse et basson), violes de gambe (Robin Pharo, Agnès Boissonnot-Guilbault), théorbe et guitare (Romain Falik), une “famille” de violons (Emmanuel Resche-Caserta ; Tami Troman ; Mäaialen Loth ; Lucia Peralta ; Camille Dupont), et le clavecin de Guillaume Haldenwang. Rien d’ostentatoire : l’objectif n’est pas de “faire couleur”, mais de faire parler le continuo, de dessiner les plans, de laisser au texte son tranchant sans assécher la ligne.
Le chant : puissance quand il le faut, mais la vraie arme, c’est la nuance
Ce qui frappe chez Virginie Thomas, c’est la capacité à conjuguer trois qualités rarement réunies au même degré : d’abord, la clarté du timbre : une lumière qui n’est ni blancheur neutre, ni acidité. Ensuite, une autorité flexible : la voix peut se faire mordante, incisive, presque “théâtrale” dans les pages de comédie-ballet sans jamais forcer la caricature. Enfin — et c’est là que le disque devient passionnant pour un mélomane aguerri — l’art des demi-teintes. Les récits, surtout, vivent de micro-déplacements : intensité qui se resserre, syllabe qui pèse, consonne qui mord, voyelle qui se voile, souffle qui suspend. Le résultat n’est pas une “belle émission” abstraite, mais un chant qui argumente.
Dans les pages les plus tragiques (le grand récit d’Ariadne, par exemple), elle évite le piège du pathos décoratif : la douleur ne s’exhibe pas, elle s’installe, et l’on sent une maîtrise très sûre de la durée. À l’inverse, lorsque la musique appelle l’esprit de danse, l’éloquence se fait nerveuse, précise, avec ce goût du trait qui reste musical.
Diction et “prononciation restituée” : un choix esthétique, pas un gadget
C’est un point déterminant : ce disque assume une prononciation historique du français. On sait que ce parti pris peut diviser, surtout chez les auditeurs habitués à une diction modernisée et plus lisse. Ici, l’intelligence est de ne jamais opposer “restitution” et “musicalité”. La prosodie se met au service du phrasé : les inflexions donnent au texte une énergie dramatique réelle, mais sans casser la ligne.
Mieux : dans certains récits, cette option devient un outil poétique. Le mot n’est plus un simple support de vocalise ; il redevient action. On comprend alors ce que pouvait signifier, au XVIIᵉ siècle, l’idée d’un chant où la déclamation, loin d’être anti-lyrique, est le lyrisme.
Le violon “dramaturge” : quand l’archet raconte autant que la voix
Un des sommets du programme se situe du côté du Récit d’Orphée (issu d’un grand ballet de l’époque). Là, l’accompagnement cesse d’être un décor : il devient un personnage. L’archet d’Emmanuel Resche-Caserta ne “soutient” pas seulement — il met en tension, il caresse, il relance, il fait respirer la phrase. Cette sensualité contrôlée (brillante mais jamais clinquante) donne au numéro une intensité singulière : on a vraiment l’impression d’une scène, pas d’une plage de récital.
Même intelligence du côté des flûtes et du continuo : les instruments ne cherchent pas l’effet, ils cherchent la pertinence rhétorique. Dans une page comme « Ici l’ombre des ormeaux » (George Dandin), par exemple, le paysage instrumental est si finement dessiné qu’il devient une mise en scène : le texte semble s’éclairer de l’intérieur.
Prise de son : précision, structure, présence
Enregistré en février 2025 à l’Église évangélique allemande de Paris, le disque propose une image sonore cohérente, structurée, très lisible. Les voix restent au premier plan — choix logique dans un projet où le texte est roi — mais s’intègrent à un vrai dialogue instrumental. La définition des timbres est soignée : contours nets, détails présents, plans stables.
Il existe toutefois une réserve que certains auditeurs formuleront spontanément : cette proximité, si elle sert la compréhension et la diction, peut parfois réduire l’illusion d’espace “théâtral”. Selon votre goût, vous entendrez soit une évidence (le verbe avant tout), soit une légère frustration (on aimerait parfois un halo plus ample, une respiration acoustique plus enveloppante). On notera aussi que, sur quelques numéros, l’accompagnement — impeccablement tenu et élégant — pourrait, pour les plus exigeants, pousser encore davantage les contrastes de caractère : non pas en grossissant le trait, mais en accentuant le relief.
Le mérite majeur de Mademoiselle Hilaire est de faire sentir un art vocal à la fois français et ouvert à l’Italie, sans jamais tomber dans la reconstitution muséale ni dans le baroque “générique”. La cohérence du portrait est remarquable : on ressort du disque avec l’impression d’avoir approché une manière — un équilibre d’affects, de diction, de couleurs — plus qu’un simple florilège.
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