Louis Spohr – The Romantic Room: Les Œuvres de musique de chambre - WDR Chamber Players

Louis Spohr – The Romantic Room: Les Œuvres de musique de chambre - WDR Chamber Players

Une grande anthologie de réhabilitation : tout n’y est pas d’égale inspiration, mais la qualité des œuvres majeures, l’engagement des interprètes et l’excellence sonore font de ce coffret une référence incontournable pour qui veut mesurer, enfin, l’importance réelle de Spohr dans la musique de chambre romantique.










Pentatone PTC 5187505
Note: 4/5


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Il y a des coffrets qui documentent un répertoire, et d’autres qui le réhabilitent. Cette vaste anthologie consacrée à la musique de chambre de Louis Spohr appartient clairement à la seconde catégorie. Réunissant les quatre doubles quatuors à cordes, les sept quintettes à cordes, le Sextuor et le Potpourri op. 22, sur plus de six heures de musique, elle ne se contente pas de rassembler des œuvres rares : elle redonne une véritable consistance artistique à un compositeur que l’histoire a trop souvent cantonné au rôle commode de figure de transition entre classicisme tardif et premier romantisme. Ici, Spohr réapparaît non comme un simple jalon, mais comme un créateur pleinement constitué, doté d’un langage personnel, d’une science de l’écriture admirable et, dans ses meilleurs moments, d’une inspiration qui mérite largement de reprendre place dans le paysage chambriste du XIXe siècle.

La première impression qui se dégage de cette somme est celle d’une remarquable cohérence stylistique. On reconnaît immédiatement un compositeur profondément formé par l’équilibre classique, attaché à des architectures claires, à des plans fermement tenus, à des développements qui privilégient la continuité plutôt que la rupture. Les œuvres suivent très souvent un schéma formel traditionnel, en quatre mouvements, avec un premier mouvement de dimension plus ample. Mais cette fidélité aux cadres hérités n’a rien d’académique. Elle sert au contraire une pensée musicale très souple, très maîtrisée, où la circulation des voix, le galbe de la ligne et la qualité de l’écriture intermédiaire tiennent lieu de véritable moteur expressif. Chez Spohr, le drame ne procède pas d’oppositions brutales ni de contrastes accusés ; il naît d’une tension plus intériorisée, d’un raffinement de texture, d’une façon de faire respirer le discours sans jamais le forcer.

C’est d’ailleurs ce qui peut d’abord déconcerter l’auditeur habitué à un romantisme plus frontal. Ici, peu de coups de théâtre, peu de conflictualité brûlante, peu de ces éclats qui imposent instantanément une œuvre. Mais à mesure que l’écoute se prolonge, une autre forme d’évidence s’installe : celle d’un art de la conversation instrumentale particulièrement noble, d’une imagination mélodique discrète mais tenace, d’une polyphonie constamment vivante. Spohr n’est pas un compositeur de l’impact immédiat ; il est un compositeur de la durée, du détail, du tissage interne. Cette distinction est essentielle, car elle permet de comprendre à la fois la beauté réelle de ces pages et la raison pour laquelle elles sont restées, pour beaucoup, en marge du grand répertoire.

Les premiers jalons du coffret montrent toutefois un Spohr encore inégal. Le Potpourri sur des thèmes de Mozart, plaisant et habilement construit, relève surtout du brillant instrumental. C’est une pièce de séduction, d’élan, de virtuosité élégante, mais elle ne possède pas encore cette profondeur de discours qui fera l’intérêt du Spohr mûr. La même réserve vaut en partie pour les deux premiers quintettes, encore très marqués par l’esthétique du quatuor brillant : le premier violon y occupe une place prépondérante, avec une insistance parfois ostentatoire, et l’on sent le compositeur-violoniste encore fortement attiré par la mise en valeur du soliste. Ce n’est pas sans charme, loin de là ; mais l’équilibre chambriste y semble moins accompli, et l’on peut parfois souhaiter un partage plus organique de la parole musicale.

C’est précisément lorsque cette domination du violon se relâche que le véritable Spohr s’impose. À partir du Troisième Quintette, le discours gagne en densité, en naturel, en circulation interne. La musique cesse d’être principalement brillante pour devenir réellement conversationnelle. Les voix se répondent avec plus d’égalité, les textures s’étoffent sans s’alourdir, les développements prennent une respiration plus libre. On perçoit alors la pleine mesure du compositeur : un maître de l’équilibre, du fondu entre les pupitres, de l’articulation entre invention mélodique et construction formelle. Ce tournant est capital, car il transforme l’écoute du coffret : ce qui pouvait d’abord apparaître comme une suite d’œuvres élégantes révèle soudain une personnalité beaucoup plus profonde et plus singulière.

Certains quintettes émergent tout particulièrement. Le Quatrième séduit par la subtilité de son premier mouvement, dont le caractère presque hésitant, plus interrogatif qu’affirmatif, ouvre une voie expressive d’une rare finesse. Le Cinquième charme par un finale pastoral d’une délicatesse presque vaporeuse, où le chant semble se déposer avec une grâce toute naturelle. Mais ce sont surtout les deux derniers quintettes qui frappent le plus durablement : l’écriture y paraît plus équilibrée, les exigences techniques mieux réparties, l’ambition expressive plus profonde. Là, Spohr dépasse nettement le simple agrément pour atteindre une vraie nécessité musicale. Sans devenir un dramaturge de la rupture, il trouve une gravité plus intérieure, une densité plus humaine, qui donnent à ces œuvres une stature supérieure.

Le Sextuor occupe, dans cet ensemble, une place à part. Il est sans doute l’une des partitions où l’alliance entre ampleur formelle, richesse d’écriture et évidence expressive se réalise le plus complètement. Tout y semble plus naturel, plus accompli, plus directement persuasif. L’œuvre possède une plénitude, une générosité de souffle et une qualité de chant qui la placent d’emblée parmi les sommets du coffret. On y entend un Spohr pleinement maître de ses moyens, capable de faire naître une émotion authentique sans jamais renier son art du contrôle et de la tenue. C’est l’une des pages qui justifient à elles seules l’exploration de cet univers, et l’une des meilleures réponses à ceux qui continueraient de voir en lui un compositeur secondaire.

Mais le centre de gravité le plus immédiatement fascinant de cette parution demeure sans doute les quatre doubles quatuors. C’est là que l’imagination de Spohr semble se tendre avec le plus d’évidence. Le dispositif de deux quatuors dialoguant de manière quasi antiphonale stimule visiblement son inspiration. La musique y paraît plus immédiatement mémorable, plus profilée, parfois plus inventive mélodiquement que dans les quintettes. Le jeu des réponses, des plans, des relais, crée un théâtre instrumental d’une grande saveur. Même lorsque le premier quatuor assume l’essentiel de l’éclat et que le second se voit confier un rôle plus soutenant, l’intérêt ne se relâche pas ; au contraire, cette hiérarchie donne souvent du relief au discours. L’écriture y conjugue parfaitement le plaisir du dialogue, la clarté formelle et le raffinement du détail, avec une aisance qui explique pourquoi ces pages constituent, aujourd’hui encore, l’un des meilleurs points d’entrée dans l’univers chambriste de Spohr.

L’un des grands mérites de ce coffret est de ne jamais chercher à surévaluer artificiellement ce répertoire. Il laisse apparaître les inégalités du compositeur, sans les masquer. Oui, tout n’y est pas au même niveau ; oui, certaines pages relèvent davantage de l’excellente facture que du chef-d’œuvre absolu ; oui, l’absence relative de conflit dramatique peut parfois engendrer une forme de réserve émotionnelle. Mais cette honnêteté même rend l’entreprise plus convaincante. En donnant à entendre l’ensemble du parcours, avec ses zones de simple séduction et ses vrais sommets, ce coffret propose non une légende reconstruite, mais le portrait crédible d’un grand musicien qui n’est pas un génie constamment fulgurant. C’est précisément cette nuance qui le rend passionnant.

L’interprétation des musiciens de la WDR joue ici un rôle décisif. Leur réussite tient d’abord à une qualité rare : ils croient manifestement à cette musique. On n’entend jamais chez eux le moindre soupçon de condescendance patrimoniale, ni cette façon de “défendre” une œuvre rare comme un dossier musicologique. Tout, au contraire, respire l’adhésion, l’élan, la générosité. Le jeu est engagé, vivant, stylé, sans emphase inutile. Les phrases avancent avec naturel, les lignes restent constamment lisibles, les voix intermédiaires sont soignées, les articulations très pensées. Dans les œuvres les plus brillantes, ils savent canaliser l’éclat pour éviter la superficialité ; dans les œuvres plus profondes, ils gardent la fluidité indispensable pour ne jamais alourdir le discours. C’est un art d’équilibre, très en situation, qui sert idéalement un compositeur aussi sensible à la tenue du phrasé et à la transparence du tissu instrumental.

Le violon solo, notamment dans les premières œuvres les plus exposées, trouve ici un défenseur de tout premier ordre. La virtuosité ne manque pas, mais elle est intégrée à une vision de l’ensemble ; elle ne se transforme jamais en démonstration isolée. Cela permet de sauver de l’épuisement certaines pages dont l’écriture pourrait, dans d’autres mains, paraître trop insistante ou trop ostensiblement brillante. De manière plus générale, tout l’ensemble impressionne par sa capacité à faire ressortir le caractère de chaque mouvement sans perdre la continuité structurelle. Les détails sont mis en valeur, mais jamais au détriment de la trajectoire. C’est là un signe de vraie maturité interprétative : la compréhension analytique du texte nourrit le mouvement musical au lieu de l’entraver.

La prise de son contribue fortement à la réussite du projet. Elle possède la clarté, la profondeur et l’aération nécessaires à un répertoire où tant de choses se jouent dans le modelé interne des cordes. Le grain instrumental est bien capté, les plans restent hiérarchisés, la densité sonore ne tourne jamais à l’opacité. Cette qualité technique est loin d’être secondaire : chez Spohr, une prise de son trop compacte ferait disparaître une grande partie de la finesse d’écriture. Ici, au contraire, tout concourt à mettre en valeur ce mélange de chaleur et de transparence qui constitue l’une des signatures du coffret.

Au terme de l’écoute, ce qui s’impose n’est pas seulement la redécouverte d’un compositeur, mais la redéfinition de sa place. Spohr n’est pas un simple nom d’histoire de la musique. Il apparaît ici comme un créateur raffiné, parfois inégal mais souvent inspiré, capable d’un art des cordes d’une grande distinction, et, dans ses meilleures pages, d’une authentique grandeur. Ce coffret ne prétend pas faire de lui un titan romantique ; il fait mieux : il le replace à son vrai niveau, celui d’un maître chambriste injustement négligé, dont l’univers mérite d’être fréquenté pour ses beautés propres, sans comparaison obsédante avec les figures plus écrasantes de son temps. I s’agit d’une somme précieuse, généreuse, intelligemment défendue, et sans doute de la plus convaincante porte d’entrée moderne dans ce pan de son œuvre.

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