Hugo Wolf – Mörike-Lieder - Christian Immler - Alina Wunderlin - Anne Le Bozec

Hugo Wolf – Mörike-Lieder - Christian Immler - Alina Wunderlin - Anne Le Bozec

Au bout du compte, cette parution s’impose comme une grande proposition wolfienne contemporaine : une lecture qui conjugue une voix d’autorité et de nuance, un piano de haute conscience poétique, une organisation du massif qui évite le musée, et une prise de son qui assume un parti pris dramaturgique. Les réserves sont réelles, mais elles relèvent davantage de préférences d’écoute — fusion ou séparation des plans, moelleux ou définition — que d’un quelconque manque musical. Pour l’amateur de lied, c’est une occasion rare : pénétrer un monument non comme un devoir patrimonial, mais comme une aventure de langage et de musique, où l’esprit et le corps, l’ironie et la prière, le sourire et l’abîme cohabitent à chaque page.















OKTAV OKT011
Note: 4,5/5


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Il y a des répertoires qui se laissent approcher par fragments, comme un album de tableaux. Et il y en a d’autres qui, dès qu’on prétend les saisir en entier, changent de nature : ils cessent d’être une collection pour devenir un monde. Les Mörike-Lieder de Hugo Wolf appartiennent à cette seconde catégorie. On parle souvent de “cycle”, par commodité, mais c’est un contresens fécond : ce n’est pas une arche narrative à la Schumann, ni une confession continue à la Mahler, c’est un massif, un relief accidenté, une suite de micro-dramas où l’harmonie, la prosodie et la respiration des silences fabriquent une théâtralité sans scène. Réunir les cinquante-trois lieder en intégrale n’est donc pas une prouesse quantitative ; c’est une proposition esthétique et mentale. L’auditeur averti le sait : Wolf ne pardonne ni la jolie uniformité, ni la diction décorative, ni le piano réduit au rôle de tapis. Il faut de l’architecture, de l’instinct, et surtout cette forme d’“intelligence incarnée” où le mot est une matière sonore, pas un prétexte.

L’intérêt majeur de cette parution Oktav tient à ce qu’elle traite l’intégrale non comme un monument à célébrer, mais comme une expérience à vivre. L’ordre retenu – d’une logique étonnamment naturelle – joue admirablement l’alternance entre unités de ton et chocs de climat : on passe de la rêverie à la morsure, de l’élan sensitif à l’ombre fantastique, du sourire à la fêlure. Le parcours n’écrase pas les contrastes, il les organise, comme si la succession des poèmes dessinait une dramaturgie implicite : non pas une histoire, mais une psychologie en mouvement, avec ses retours, ses obsessions, ses éclairs d’ironie et ses abîmes soudains. Cette intelligence de la circulation est déjà une victoire. Elle permet surtout de mesurer à quel point ce recueil est irréductible à l’image “élégiaque” qu’en donnent parfois quelques lieder célèbres : ici, on redécouvre une diversité qui touche au grotesque, au sarcastique, au sensuel, au métaphysique, et même à une forme de théâtre comique d’une sophistication redoutable.

Au centre de cette traversée, Christian Immler apparaît comme un interprète arrivé à ce point de maturité où la technique cesse d’être une fin et devient un instrument d’éloquence. La première impression est celle d’un Protée : il trouve le caractère sans forcer la caricature, et intègre le détail expressif à un art du phrasé individuel qui fascine par sa cohérence. L’allemand, limpide et suggestif, n’est pas seulement “bien dit” : il est pensé dans son poids vocal, dans sa lumière, dans sa capacité à faire basculer l’harmonie. Car chez Wolf, ce n’est pas le mot qui s’ajoute à la musique ; c’est la musique qui naît du mot comme d’une étincelle. Immler le comprend et le fait entendre : l’accent est toujours signifiant, la consonne n’est jamais une violence, la voyelle porte l’intention, et le récit se construit par inflexions plutôt que par “effets”.

L’un des traits les plus impressionnants est la gestion du souffle. Ce souffle long – presque sans respirations audibles – donne aux phrases une continuité quasi hypnotique, particulièrement dans les pages contemplatives où l’émotion tient à la manière de suspendre le temps. Mais la maîtrise ne produit pas la froideur : la voix conserve un grain vivant, une âpreté noble capable de se patiner, de s’éclaircir, de se voiler, de s’alléger en mezza voce. Cette mezza voce n’est pas un pastel uniforme : c’est une véritable palette, un outil dramaturgique qui peut suggérer la confidence, la menace douce, la mémoire, ou ce retrait intérieur où le texte semble se dire “à lui-même”. Plus rare encore, l’usage du falsetto – que beaucoup évitent par prudence – se révèle ici d’une efficacité théâtrale surprenante : non pour faire joli, mais pour changer de masque, basculer d’âge, de distance, de perspective. Dans les épisodes comiques ou ambiguës, cet art du “timbre comme personnage” fait mouche.

Et c’est là qu’on touche à ce qui distingue les grandes lectures de Wolf : la capacité à faire entendre que ce répertoire n’est pas seulement intellectuel, mais physique, existentiel. Oui, l’écriture de Wolf est cérébrale, raffinée, harmoniquement audacieuse ; mais elle est aussi chair, souffle, désir, vertige. Immler est particulièrement convaincant lorsqu’il laisse affleurer cette dimension charnelle sans la grossir : l’érotisme sourd n’est jamais appuyé, il passe par un pli de la voix, une lumière dans la consonne, une tension dans la tenue. Les humeurs ambiguës, les pointes sarcastiques, les visions fantastiques deviennent alors non des “tableaux” mais des états. Et l’auditeur comprend que le lied wolfien n’est pas un art du bon goût : c’est un art du trouble maîtrisé.

La participation d’Alina Wunderlin – limitée à cinq poèmes au féminin – joue, paradoxalement, un rôle structural. Son soprano juvénile et ferme, d’une simplicité presque déconcertante, introduit une autre lumière : une netteté d’émission, une pureté sans maniérisme, une verticalité de ligne qui instaure immédiatement le bon climat. Son intervention n’est pas un “bonus”, mais une respiration : elle ouvre le champ, change l’angle de narration, empêche l’intégrale de s’installer dans une couleur unique. Ces lieder, portés par une diction directe et une présence saine, semblent exhaler une innocence qui n’est jamais naïve : plutôt une vérité de ton, un refus de l’afféterie qui fait souvent la différence dans le lied.

Mais dans Wolf, tout se joue au piano. Là se fait la séparation entre l’illustration et l’art. Anne Le Bozec est ici bien plus qu’une accompagnatrice : elle est la seconde conscience du recueil. Techniquement, elle possède ce qu’il faut pour affronter une écriture qui ne ménage ni les doigts ni l’endurance : aplomb, nerf, substance, articulation. Mais l’essentiel est ailleurs : dans la profondeur de la conduite, dans l’intelligence harmonique, dans la domination dynamique, dans la manière de faire parler le silence. Chez Wolf, un silence n’est jamais un vide : c’est une pensée qui se retourne. Le Bozec écoute ces silences, les prépare, les prolonge, et, ce faisant, donne aux lieder leur dimension de drame intérieur.

Surtout, elle rend au postlude wolfien son statut : non pas une conclusion décorative, mais un commentaire, parfois même un verdict. Combien d’interprètes “finissent” le lied là où Wolf le relance ? Ici, les postludes s’impriment sans effet appuyé, comme des signatures psychologiques. Le piano n’illustre pas la voix : il la conditionne, il la met en tension, il lui donne parfois un arrière-plan moral. C’est la marque des duos véritables : la personnalité du musicien “sans mots” devient l’ascendant du texte. On écoute alors Wolf comme une conversation où la parole et la pensée se répondent — et l’auditeur, au lieu d’être spectateur, devient témoin.

La captation sonore participe pleinement de cette esthétique. L’image propose deux plans distincts : le piano s’épanouit dans un espace plus réverbéré, tandis que la voix, extrêmement définie, aux contours précis, affirme une présence plus directe. Cette configuration a des effets évidents. D’abord, elle favorise la compréhension de la diction : la voix est “en clair”, avec une clarté soutenue qui sert la précision expressive. Ensuite, elle donne au piano une aura, une profondeur d’air qui peut évoquer un espace mental, comme si l’instrument était la chambre de résonance du poème. On pourra préférer, selon ses goûts, des prises de son plus fusionnées, plus “un seul souffle” ; ici, l’esthétique est plus théâtrale, plus analytique : deux personnages dans deux profondeurs de champ. Cela convient remarquablement à la dimension dialoguée de ces lieder, même si l’on peut, à l’occasion, ressentir une légère dissociation qui rappelle que le lied est aussi l’art de la fusion intime.

Le coffret réussit un autre point crucial : il fait entendre la variété de Wolf sans perdre la cohérence d’une langue. Car le danger d’une intégrale n’est pas seulement la fatigue : c’est l’impression de “catalogue”, où chaque lied est une entrée séparée. Ici, tout se tient par une manière commune de respirer la phrase, d’observer jalousement les nuances écrites, de respecter la micrologie expressive sans micro-maniérisme. Liberté, mais rigueur. Une rigueur qui n’est pas dureté : plutôt une loyauté envers le texte et la partition, dans laquelle la liberté naît précisément de l’observance, comme si la discipline devenait la condition de l’invention.

Et puis il y a la dimension “aubaine” pour le mélomane : les poèmes fournis avec traduction française. Pour ce répertoire, ce n’est pas un supplément ; c’est une clé. Wolf est un compositeur de lecture : on n’écoute pas seulement un chant, on écoute une pensée mise en musique. La traduction permet à l’auditeur non germanophone de percevoir les bascules de sens, les jeux de ton, les ambiguïtés, et donc de mesurer la pertinence des choix interprétatifs. Elle rend audible ce qui, sinon, resterait une beauté vague.

Reste la question de l’écoute : comment aborder ces 2h45 ? L’auditeur averti le sait : Wolf se savoure plus qu’il ne se “consomme”. Cette intégrale n’exige pas l’absorption d’un seul trait ; elle appelle la circulation, le retour, l’écoute par constellations : les lieder nocturnes et fantastiques, les pièces sarcastiques, les pages de ferveur, les élans sensuels, les miniatures comiques. Ce coffret est un livre : on y revient, on y cherche une humeur, on y retrouve une obsession. Et plus on y revient, plus l’intelligence d’ensemble apparaît.

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