Chopin & Scriabine - Préludes - Mikhail Pletnev
Chopin & Scriabine - Préludes - Mikhail Pletnev
Un disque stimulant, singulier, hautement personnel, qui fait réellement “réentendre” ces deux cycles — avec une poésie des timbres et une intelligence du texte rares. Il lui manque, pour le sans-faute, une part de fièvre et de déchaînement dans certains préludes virtuoses. Pour beaucoup, ce sera précisément ce qui rend l’écoute passionnante : un Chopin et un Scriabine qui ne cherchent pas à plaire, mais à convaincre.
Deutsche Grammophon
Note: 4/5
Chopin / Scriabine : deux cycles, un seul vertige
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Quarante-huit préludes à la suite : l’idée peut sembler “évidente” (mêmes 24 tonalités, même forme brève), presque programmatique. Mais dans les mains de Mikhail Pletnev, ce diptyque devient autre chose : une expérience de perception. On ne traverse pas ces pages comme un panorama ; on y entre comme dans une pièce dont la lumière change sans prévenir. Et c’est peut-être là le point décisif : ce disque ne “raconte” pas Chopin puis Scriabine — il raconte un rapport au piano, à la respiration, à la couleur, au temps.
Quarante-huit préludes à la suite : l’idée peut sembler “évidente” (mêmes 24 tonalités, même forme brève), presque programmatique. Mais dans les mains de Mikhail Pletnev, ce diptyque devient autre chose : une expérience de perception. On ne traverse pas ces pages comme un panorama ; on y entre comme dans une pièce dont la lumière change sans prévenir. Et c’est peut-être là le point décisif : ce disque ne “raconte” pas Chopin puis Scriabine — il raconte un rapport au piano, à la respiration, à la couleur, au temps.
Une esthétique : le relief plutôt que le flux
Pletnev refuse l’illusion confortable de continuité qui fait si souvent des Préludes une longue coulée. Il préfère la découpe, l’angle, la perspective. Cela crée une sensation très particulière : chaque prélude apparaît comme un objet autonome, presque une miniature éclairée par une lampe différente. La conséquence est double : d’un côté, l’auditeur averti se surprend à redécouvrir des détails de texture et de syntaxe ; de l’autre, ceux qui attendent une grande arche émotionnelle peuvent rester sur le seuil.
La prise de son, très proche de l’instrument, accentue encore ce choix. On n’est pas dans une “perspective de salle”, mais dans un face-à-face avec la mécanique du timbre : attaques, relâchements, halos de pédale, nuances extrêmes. Le piano (un Shigeru Kawai) devient une palette tactile : translucide sans froideur, moelleux sans brouillard, capable d’un pianissimo quasi spectral.
Chopin op. 28 : un univers inouï… et des zones de tension
Dès les premières mesures, la lecture impose une grammaire non conventionnelle : incises, respirations, micro-déplacements du tempo. Le rubato n’a rien de décoratif ; il agit comme une syntaxe parlée, avec ses suspensions et ses accélérations de pensée. Ce qui frappe, c’est la manière dont Pletnev “atténue” certains contrastes — pas en neutralisant la musique, mais en la faisant basculer vers un autre théâtre : plus intérieur, moins démonstratif.
Les préludes lents : une poésie de l’ombre
Plusieurs pages lentes changent de nature. Là où tant d’interprètes soulignent la gravité au marqueur noir, Pletnev propose souvent un allant discret, comme si la mélancolie ne pesait pas mais avançait. Certains préludes quittent le “tombeau” pour devenir marche, errance, souvenir qui se recompose. Dans d’autres, il évite résolument la sensiblerie : le pianissimo n’est pas un effacement, mais une présence fantomatique, presque physique. On entend un travail sur la densité du silence — ce que le piano laisse flotter entre deux phrases.
Les préludes “de matière” : un toucher caméléon
À l’inverse, dans les pièces plus mobiles, la fascination vient du toucher. Le troisième prélude, par exemple, ne s’illustre pas seulement par sa vivacité : il devient vitrine de grains, d’angles d’attaque, de différenciation des plans. Le huitième intrigue par une “tapisserie” sonore où les motifs semblent surgir à contre-jour. Et lorsque les basses prennent le pouvoir (dans le neuvième notamment), elles ne sont plus un support harmonique : elles chantent, elles conduisent — comme si la main gauche révélait une mélodie enfouie.
Même la célèbre “Goutte d’eau” échappe ici aux automatismes : l’épisode central, au lieu d’être pris comme un pic dramatique de plus, s’enfonce dans une introversion étrange, presque murmurée, qui redessine l’équilibre émotionnel du prélude.
Là où le débat s’ouvre : l’athlétique et le “franc”
C’est précisément parce que cette lecture est si pensée qu’elle expose son point fragile : les pages les plus virtuoses. On peut être saisi par la netteté de l’articulation, la lisibilité, la volonté de ne pas confondre vitesse et brutalité. Mais, à plusieurs reprises, l’auditeur peut aussi souhaiter davantage de puissance, de rage, de déferlement — ce moment où Chopin cesse d’être miniature pour devenir tempête.
Certains préludes “de feu” donnent l’impression d’une retenue volontaire : au lieu d’une vague sonore, on obtient une virtuosité analytique, très contrôlée. Ailleurs, le discours peut se fragmenter en phrases très emphatiques, comme si la volonté de caractériser chaque cellule prenait le pas sur l’élan. Cette réserve n’est pas un défaut “objectif” : elle est le prix d’une esthétique. Mais c’est un prix que l’on ressent, surtout si l’on vient chercher le Chopin le plus incandescent.
Scriabine op. 11 : moins iconoclaste, mais somptueux
Dans Scriabine, le geste paraît moins “déconcertant” — et paradoxalement plus immédiatement souverain. Peut-être parce que la tradition pèse moins, peut-être parce que Pletnev trouve ici un terrain idéal pour son art des couleurs. Les premiers numéros installent d’emblée une sonorité à faire chavirer : le piano n’est jamais monochrome, chaque accord possède son vernis, chaque voix son éclairage.
Couleurs, timbres, atmosphères
Le raffinement est constant : une manière de timbrer qui fait miroiter, d’un seul geste, tout un arc de teintes. L’autorité apparaît sans dureté, notamment dans les préludes où la carrure rythmique doit tenir le discours. Et lorsqu’une marche funèbre surgit, Pletnev la pousse vers une forme de théâtre intérieur : pas d’effets faciles, mais une mise en scène de l’ombre — comme si la musique se regardait elle-même.
Les réserves : l’influx nerveux par moments
Là encore, quelques pages rapides peuvent sembler manquer d’électricité, comme si l’élan était volontairement contenu. Dans certains prestos, on aimerait une nervosité plus mordante, une urgence plus frontale. Mais le cycle, pris dans son ensemble, convainc par la cohérence de ses atmosphères et par l’alchimie timbrale, presque hypnotique.
À ce titre, cette gravure donne souvent l’impression de surpasser une version plus ancienne du pianiste : plus concentrée, plus rapide dans l’esprit, et surtout plus aboutie dans la science du coloris.
Un disque qui divise… et c’est sa force
Ce que propose Pletnev n’est ni un “Chopin de tradition”, ni un Scriabine enveloppé de brume. C’est un art de l’allusion, du poids relatif, de la lumière rasante. L’auditeur expert y gagnera une foule de révélations : contrechants réinventés, basses chantantes, pianissimi habités, textures sculptées au millimètre. Mais il faut accepter la contrepartie : parfois, on se surprend à imaginer un jeu plus franc, plus abandonné à l’énergie brute, surtout dans les pièces où l’écriture appelle la morsure et la vague.

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