Bohuslav Martinů - Concertos pour violon / Igor Stravinsky - Divertimento - Josef Špaček, Prague Radio Symphony Orchestra, Petr Popelka
Bohuslav Martinů - Concertos pour violon / Igor Stravinsky - Divertimento - Josef Špaček, Prague Radio Symphony Orchestra, Petr Popelka
Au total, on tient un album de très haut niveau, qui conjugue intelligence stylistique et plaisir immédiat. Les réserves existent et sont précisément celles qu’un mélomane averti entendra : un grave pas tout à fait opulent, un Premier concerto dont certaines pages peuvent paraître plus affairées que nécessaires, et une franchise de ton qui ne recherche pas systématiquement la solution la plus ambigüe. Mais les qualités dominent largement : la sûreté du soliste, l’éloquence de la direction, la cohérence de l’orchestre, et surtout cette sensation rare d’un Martinů qui “chante comme rarement” sans se trahir.
Supraphon SU 4371-2
Note: 4,5/5
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Martinů incandescent, Stravinsky acéré : une lecture tchèque qui respire
Il y a quelque chose de paradoxal, et donc d’excitant, dans le destin discographique des deux Concertos pour violon de Bohuslav Martinů. Longtemps, ils ont vécu à la marge : le Premier, en particulier, a porté le poids d’une genèse contrariée, puis d’un long sommeil avant d’être retrouvé et enfin créé tardivement. Le Second, lui, a fini par s’imposer et circule aujourd’hui partout, au concert comme au disque. À l’heure où l’on pourrait croire ces œuvres “stabilisées” par la tradition, l’album de Josef Špaček, Petr Popelka et l’Orchestre symphonique de la Radio de Prague rappelle au contraire que Martinů reste un compositeur de tensions : tensions entre Paris et Prague, entre néoclassicisme et lyrisme, entre moteur rythmique et chant intérieur. Et c’est précisément dans cette zone de frottements que cette parution fait mouche.
D’emblée, la prise de son annonce la couleur : l’image est large, aérée, avec une localisation très nette des pupitres. Le violon soliste se fond dans le tissu orchestral sans s’y dissoudre, gardant cette présence “lisible” qui permet de suivre la ligne même lorsque l’orchestre foisonne. Le spectre, très défini dans le haut, donne du relief à la polyphonie et à la percussion des attaques ; en contrepartie, l’assise dans le grave demeure un peu moins généreuse qu’on pourrait l’espérer, ce qui réduit légèrement la sensation de poids dans certains tuttis. Mais ce “manque” relatif dit aussi une esthétique : ici, la transparence et la précision sont privilégiées, ce qui convient idéalement à un Martinů fait de strates, d’angles et de contretemps. Le montage acoustique du programme – les concertos enregistrés en studio radio, le Stravinsky au Rudolfinum – se devine à l’oreille attentive par un changement subtil de respiration, sans que l’oreille ait le sentiment d’un patchwork : plutôt deux régimes de lumière, l’un plus analytique, l’autre plus ample.
Le Premier Concerto, commandé au début des années 1930 pour Samuel Dushkin – au moment même où ce violoniste se trouvait impliqué dans l’univers stravinskien – est la pièce la plus fragile et la plus fascinante du disque. Fragile, parce que la musique peut donner l’impression de se mettre en mouvement avant d’avoir totalement décidé de sa destination ; fascinante, parce que cette instabilité fait partie de son identité. Špaček et Popelka abordent l’œuvre avec un allant athlétique, mais sans l’enfermer dans un néoclassicisme en camaïeu. Là où l’on pourrait durcir la métrique pour “tenir” la partition, ils choisissent la circulation du souffle, l’éclosion des phrasés, une manière presque organique de laisser la ligne s’épanouir. Le résultat, c’est un Martinů qui s’éclaircit, qui s’échauffe, qui se colore — sans renier la silhouette parisienne ni les clins d’œil à Stravinsky, mais en faisant entendre une cantilène plus directement tchèque, plus incarnée.
Le violon de Špaček est le grand atout de cette vision. La justesse est souveraine, non comme démonstration, mais comme condition de l’expression : dans les passages haut perchés, suspendus, où la ligne doit flotter sans perdre son centre, il déploie un legato d’une finesse remarquable. L’archet sait être généreux sans être gras, chantant sans sentimentalité, et surtout capable d’un “éclat” qui ne devient jamais agressif malgré une captation qui met volontiers en avant la définition du registre aigu. C’est dans ces moments de lyrisme aérien que l’interprétation donne le meilleur : la poésie surgit, inattendue, au cœur d’une écriture qui paraît parfois construite sur la nervosité et la relance. Reste que l’œuvre, par nature, peut aussi retomber sur des épisodes où l’invention semble s’agiter avec une forme de fébrilité un peu vaine ; et c’est là que certains auditeurs préféreront des approches plus insinuantes, plus “résolutives” dans leurs transitions. Mais ici, la franchise de jeu, la tenue du geste, le sens de la trajectoire, conduisent vers un final qui brille : une conclusion éclatante, tenue par une virtuosité non ostentatoire, et par cette façon de faire sonner la musique comme une évidence plutôt que comme un problème.
Le Deuxième Concerto, écrit pendant les années américaines et taillé sur mesure pour la tradition romantique d’un Mischa Elman, change de climat : il y a davantage de chant continu, davantage d’arche, une respiration plus large qui pourrait inviter à l’emphase. C’est précisément ce que l’équipe évite. Là encore, Špaček privilégie une vocalité directe, presque “à nu”, et la direction de Popelka soutient la ligne sans alourdir la texture. Le premier mouvement trouve un équilibre rare entre énergie et éloquence ; la cadence n’est pas un arrêt spectaculaire, mais une mise à nu de la pensée musicale. L’Andante, avec ses dialogues entre vents et soliste, devient un vrai théâtre de timbres : les phrases se répondent avec naturel, sans maniérisme, et l’on entend l’orchestre comme partenaire de chambre plutôt que comme simple toile de fond. Quant au finale, il est pris à bras-le-corps : la virtuosité y est “folle” mais toujours contrôlée, et surtout jamais séparée du discours. C’est exactement ce que cette musique demande : que la difficulté se dissolve dans l’évidence, que le mouvement reste vivant sans se raidir.
Dans ce contexte, le choix du Stravinsky en complément prend tout son sens. Plutôt qu’une grande pièce de bravoure hors programme, le Divertimento issu du Baiser de la fée agit comme un miroir esthétique : une musique de ligne claire, d’ironie élégante, de sécheresse assumée, mais qui doit aussi garder ses racines idiomatiques — ces sources “d’avant”, ce goût du matériau qui vient, indirectement, de Tchaïkovski. Le duo Špaček/Sekera y excelle par sa vivacité et sa sûreté rythmique. Le violon y assume une astringence que certaines traditions plus “old school” arrondissaient volontiers ; le piano répond avec un sens du rebond, de l’élan et de la pointe, qui empêche toute joliesse décorative. C’est fin, alerte, légèrement acide — et parfaitement pertinent, tant sur le plan musical que sur le plan historique, puisque Dushkin plane à la fois sur ce Stravinsky et sur l’histoire mouvementée du Premier concerto de Martinů.
Le disque se mesure inévitablement aux références modernes, notamment à l’excellent tandem Zimmermann/Hrůša : la comparaison est éclairante, car elle montre que l’on n’est pas dans un simple “match de virtuosité”, mais dans un choix d’esthétique. Là où d’autres privilégient une solution plus analytique, plus feutrée, cette lecture praguoise mise sur un Martinů plus tendu, plus lumineux, plus frontal — “brighter”, au sens où la musique paraît davantage éclairée de l’intérieur. La question de l’“authenticité” géographique n’a, au fond, qu’un intérêt relatif : ce disque n’est pas convaincant parce qu’il est tchèque, mais parce qu’il sait rendre tchèque — c’est-à-dire chantant, coloré, idiomatique — une musique souvent ramenée à son seul profil néoclassique. Et il le fait sans perdre ce que Martinů a d’essentiel : la pulsation, la relance, le mouvement.
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