« Art nouveau » – Musique de chambre française autour de 1900 (Lalo, Debussy, Bonis, Ravel) - Trio Wanderer

« Art nouveau » – Musique de chambre française autour de 1900 (Lalo, Debussy, Bonis, Ravel) - Trio Wanderer

Interprétation au sommet, programme intelligemment dramaturgique, prise de son très haut de gamme ; seule réserve possible : une densité de chef-d’œuvre telle qu’elle impose une écoute attentive, peu propice au simple “fond sonore” — mais c’est plutôt une qualité qu’un défaut.















Harmonia Mundi HMM902394.95
Note: 4,5/5


Visionner le clip vidéo
Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

L’idée d’un “Art nouveau” appliqué à la musique de chambre française pourrait, sur le papier, sembler un peu élastique : les dates débordent, les styles se chevauchent, et l’étiquette risque la simple évocation décorative. Mais dès les premières minutes, on comprend que le titre ne vise pas un strict périmètre historique : il désigne plutôt une manière d’écrire et de faire sonner — une culture du contour, de l’arabesque, du frémissement, de la sensualité maîtrisée, et surtout un art très français de la respiration (au sens musical autant qu’au sens dramaturgique).

Ce double album du Trio Wanderer s’impose justement par ce qu’il ne fait pas : il n’aligne pas les œuvres comme un catalogue, il ne “parfume” pas artificiellement le répertoire, il ne confond pas couleur et flou. Il installe au contraire une grande arche, où chaque pièce éclaire la suivante, comme si l’on suivait la métamorphose d’une même langue — du romantisme tardif vers une modernité de plus en plus nerveuse, parfois âpre, mais toujours tenue par une élégance d’écriture.

Une prise de son qui devient un instrument

Avant même de parler interprétation, un mot sur la fabrication sonore, parce qu’elle conditionne directement l’écoute de deux heures dix : l’enregistrement, réalisé à l’Arsenal de Metz par Hugues Deschaux, propose une scène proche mais jamais étouffante. La proximité des micros n’abolit ni l’air ni la profondeur ; elle sert au contraire la lisibilité du discours et l’égalité des partenaires. Le piano respire dans l’acoustique sans brouiller les cordes, les attaques restent nettes, les timbres finement découpés. Dans un programme où l’écriture passe sans cesse de la densité à la dentelle, cette définition “à hauteur d’instrument” n’est pas un luxe : c’est un choix esthétique.

Édouard Lalo : un chef-d’œuvre remis au centre, sans “germanisation”

Ouvrir par le Trio n°3 de Lalo est une idée de dramaturge : c’est une œuvre qui possède la carrure et la surprise, la propulsion et l’invention, et qui supporte mal l’indécision. Le Trio Wanderer la joue comme une pièce de premier plan, avec ce mélange rare de muscle rythmique et de culture du chant. Le discours rebondit, se relance, se contredit parfois — et l’ensemble rend ces virages lisibles, presque narratifs, sans alourdir.

Le Presto est un moment-clé : la course est haletante, syncopée, traversée de pizzicati qui ne sont pas des ornements mais des ressorts. On entend une urgence maîtrisée, “fouettée” juste ce qu’il faut, jamais hystérisée. Et quand vient le Très lent, tout s’ouvre : longues phrases, souffle inextinguible, lyrisme creusé, avec des couleurs chaleureuses et franches. Il y a de la volupté dans le trait, mais une volupté tenue, qui refuse le rubanage sentimental. On comprend, à l’issue, pourquoi cette œuvre peut devenir l’une des grandes révélations du coffret : elle donne un socle, une épaisseur, une gravité — sur laquelle les raffinements ultérieurs vont s’inscrire comme des métamorphoses, pas comme des ruptures.

Claude Debussy : la jeunesse sans condescendance, le tardif sans pose

Le Trio de jeunesse de Debussy est souvent traité comme une page d’atelier, charmante mais secondaire. Ici, il est pris au sérieux, et c’est ce respect qui le rend passionnant. Les demi-teintes sont réservées aux endroits qui les appellent ; l’Andantino respire, sans s’évanouir. Le Scherzo garde une fraîcheur presque souriante : non pas une légèreté “mignonne”, mais une vivacité qui sait où elle va. Et l’Andante “espressivo” est finement souligné, sans surcharge.

Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’ensemble tempère le finale “appassionato” : au lieu de le gonfler, ils lui donnent une souplesse, un sourire en coin, une tendresse agile. On entend alors un Debussy inattendu, moins “impressionniste” que l’on ne le fantasme, plus proche d’une élégance mélodique, d’un esprit de salon sublimé — mais déjà habité par une intelligence du mouvement et du rebond.

Les deux sonates tardives changent radicalement de monde : l’écriture s’y fait plus fragmentée, plus nerveuse, plus elliptique. Et pourtant, la continuité stylistique est maintenue par le jeu : équilibre des plans, sens du caractère, et surtout cette manière de faire parler la phrase sans la rendre “jolie”. La Sonate pour violon se déploie avec une fantaisie réellement légère, jamais précieuse. L’Intermède a ce mélange de caprice et de tenue qui fait tout le prix de la partition : l’humour n’y est pas une pose, il est une articulation du discours.

La Sonate pour violoncelle, elle, accepte son étrangeté : la Sérénade, notamment, trouve ici une éloquence teintée d’humour, mais aussi une densité d’accent qui rappelle que le Debussy tardif n’est pas un peintre de brumes — c’est aussi un dramaturge de l’ellipse, qui coupe, pique, suggère, et parfois griffe.

Mel Bonis : l’arabesque comme émotion, pas comme effet

Le diptyque Soir–Matin agit comme une charnière poétique. “Soir” installe une pénombre intime : ce n’est pas l’épanchement, c’est le colloque, le murmure, l’accord de deux archets qui se parlent sans emphase. “Matin” apporte le frisson de l’air, une lumière qui joue sur la surface, puis la Barcarolle (au piano seul) prolonge cette sensation d’eau et de miroitement, avec une élégance tournée vers Fauré sans imitation.

Ce passage est essentiel dans la dramaturgie du coffret : il réoriente l’écoute vers la notion de texture. Après la chair lyrique de Lalo, on entend ici une sensualité plus discrète, plus intérieure, où l’émotion naît d’un équilibre de poids, d’une inflexion, d’un frémissement d’harmonie. Et c’est précisément là que le titre “Art nouveau” cesse d’être un slogan : il devient un régime d’écoute.

Maurice Ravel : urgence, humanité, et accomplissement collectif

Le duo violon–violoncelle est l’un des tests les plus impitoyables de la musique de chambre : pas de piano pour arrondir, pas d’orchestre pour “porter”, seulement deux lignes nues, exposées, obligées de se justifier à chaque instant. Ici, la sonate est saisissante par le mordant des accents, la richesse des sonorités et le rebond des échanges. Surtout, elle n’est pas jouée comme une pièce d’ascèse ; elle est traversée d’une urgence humaine, presque déchirante dans le Lent, comme si l’hommage à Debussy prenait un caractère funèbre plus marqué, plus frontal.

Le Trio avec piano, enfin, couronne l’album avec une impression de complicité totale. Tout ce que l’on attend d’un grand trio est là : la précision des relais, l’intelligence des transitions, la virtuosité qui reste toujours au service de la forme. Les mouvements “impairs” installent une nostalgie prégnante mais finement ciselée ; la Passacaille, en particulier, apparaît comme un sommet de tenue et de respiration — sans affaissement, sans lourdeur, avec une fatalité qui se construit, pierre après pierre. Les mouvements plus flamboyants, eux, brillent sans se disperser : le finale est un kaléidoscope, mais un kaléidoscope dirigé, conduit, architecturé.
Ce que l’album dit, au fond

Au-delà des œuvres, ce coffret raconte une histoire : celle d’un art français de la chambre qui n’oppose pas la sensualité à la structure, ni la couleur à la pensée. Le Trio Wanderer réussit à faire entendre, sur près de deux heures, une continuité de geste : une façon d’allier chair et ligne, éclat et retenue, urgence et élégance. Lalo y gagne une stature incontestable ; Debussy se révèle dans ses contrastes (jeunesse souriante, tardif incisif) ; Bonis n’est plus une “découverte”, mais une évidence ; Ravel s’impose comme le point de fusion entre forme et fièvre.

Ce disque n’est pas seulement un très grand moment d’interprétation chambriste : c’est un album qui donne envie de réécouter le répertoire français non pas comme une parenthèse raffinée, mais comme une tradition majeure, pleinement dramatique, pleinement construite.

Visionner le clip vidéo
Acheter cet album
Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Manon Papasergio - Per la viola bastarda - Manon Papasergio, basse de viole - Angélique Mauillon, harpe - Yoann Moulin, clavecin & orgue/positif - Clémence Niclas, soprano

Leif Ove Andsnes & Bertrand Chamayou - Schubert 4 Hands - Fantaisie D 940 - Allegro D 947 « Lebensstürme » - Fugue D 952 - Rondo D 951

Jean-Baptiste Lully: Atys - Alexis Kossenko, Mathias Vidal, Véronique Gens, Sandrine Piau, Tassis Christoyannis, Les Ambassadeurs, La Grande Écurie, Les Pages et les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles