Joseph Haydn / Franciszek Lessel — Haydn 2032, Vol. 18: Il maestro di scuola - Giovanni Antonini – Kammerorchester Basel
Joseph Haydn / Franciszek Lessel — Haydn 2032, Vol. 18: Il maestro di scuola - Giovanni Antonini – Kammerorchester Basel
Un volume particulièrement réussi de Haydn 2032 : érudition jamais pesante, programme intelligemment construit, exécution de très haut niveau et, surtout, un Haydn vivant, théâtral, joueur — “à l’école” du plaisir. Les rares réserves relèvent du goût : certains pourront trouver l’approche très ciselée, parfois un rien démonstrative, et souhaiter davantage de clin d’œil dans les moments les plus déchaînés. Mais la maîtrise, la cohérence et la joie musicale emportent l’adhésion.
Alpha Classics ALPHA1092
Note: 4,5/5
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Un “Maître d’école” qui rappelle surtout qu’Haydn est un joueur
Un “Maître d’école” qui rappelle surtout qu’Haydn est un joueur
Le titre peut faire craindre une anthologie gentiment didactique autour d’un sobriquet. Il faut le prendre à rebours. Ici, “l’école” n’est pas le sérieux compassé, mais le terrain de jeu où Haydn expérimente, surprend, feinte, accélère, et enseigne… sans avoir l’air d’y toucher. Antonini, qui mène ce vaste chantier Haydn 2032 avec le Kammerorchester Basel, pousse précisément dans cette direction : montrer que, chez Haydn, la forme classique n’est pas une cage, mais une mécanique de théâtre.
Le programme rapproche trois symphonies d’Haydn (n° 56 et n° 55, toutes deux de 1774, plus la n° 29 de 1765) d’un fragment rarissime : le finale seul survivant de la Symphonie n° 5 en sol mineur de Franciszek Lessel (1780–1838), l’un des élèves favoris du compositeur. L’idée n’est pas un simple “bonus” d’érudition : elle éclaire Haydn par la périphérie, en faisant surgir, le temps de cinq minutes, une autre manière, un autre accent, presque une autre nervosité.
Antonini : le nerf de Il Giardino Armonico avec la palette de Bâle
Dès l’attaque, on reconnaît ce qui a fait la gloire d’Antonini : cohésion, dynamique explosive, détails réglés au cordeau, mais sans réduire l’orchestre à une machine. C’est d’autant plus réussi que le Kammerorchester Basel sait alterner l’exubérance et la retenue : derrière l’énergie, on entend une palette plus large qu’on ne l’imagine, capable de s’embraser ou de s’apaiser en un instant.
L’élément central, toutefois, n’est pas seulement la vivacité : c’est la théâtralité. Chaque mouvement est “mis en scène” par l’articulation, les appuis, la gestion des respirations, la manière d’exposer les bois comme des personnages. Le discours est clair — parfois tranchant — et vise l’efficacité dramatique.
Symphonie n°56 en ut majeur : éclat, précision… et un Adagio modèle
C’est la grande ouverture du disque : trompettes et timbales donnent d’emblée une couleur festive et solennelle. Antonini y conjugue une attaque foudroyante à une lisibilité remarquable. Tout claque, tout répond, et l’orchestre garde un centre de gravité solide malgré l’élan.
Le superbe Adagio est un des sommets de l’album : phrasés et nuances y sont millimétrés, mais l’expression ne se fige jamais. La “tempérance souveraine” du mouvement — sa capacité à rester chantant sans s’alanguir — est exactement ce qui distingue une lecture inspirée d’une démonstration d’école. Ici, l’école devient art.
Réserve possible : le Menuet a un “piqué” qui pourra faire lever un sourcil aux amateurs d’un Haydn plus rond, plus galant. Mais l’approche assume son esthétique : contour net, mordant, rythme comme moteur.
Le Finale Prestissimo pousse l’impétuosité très loin : virtuosité ébouriffante, théâtralité débridée… peut-être au prix d’un second degré qui manque parfois. On peut se demander si la blague haydnienne ne gagne pas, ici ou là, à sourire plutôt qu’à ricaner. Cela dit, quelle tenue, quelle précision dans l’orage.
Symphonie n°29 en mi majeur : jeu, ombres, et lyrisme sans lourdeur
Dans la n°29, la théâtralité est toujours présente, mais plus fine, plus souple. L’Andante révèle un lyrisme délicat (avec ces syncopes qui donnent au thème une légère douleur, une ombre à peine suggérée) : rien ne s’appesantit, rien ne “pose” pour faire joli. Antonini garde la phrase en mouvement, ce qui évite tout romantisme ajouté.
Le Menuet est mené avec un sens du rebond irrésistible, et le Finale dose les ardeurs : il y a du feu, mais un feu contrôlé, dramaturgique, jamais brouillon.
Symphonie n°55 “Il maestro di scuola” : oublier le sobriquet, écouter l’Homo ludens
On associe souvent “Le Maître d’école” à un certain pas mesuré, notamment au mouvement lent — comme si Haydn se mettait à faire la leçon. Antonini prend le contrepied : la leçon n’est pas morale, elle est ludique. L’idée — très juste — est que composer, pour Haydn, relève du jeu au sens fort : un jeu qui peut atteindre la beauté (et même une forme de “sainteté” de l’invention) en laissant le sérieux derrière.
C’est précisément ce que défend l’orchestre : un plaisir communicatif de jouer, un amour visible de cette musique. Les attaques de la n°55, plus posées que celles de la n°56, montrent d’ailleurs que Bâle ne se réduit pas à l’exubérance : la phalange sait aussi la tenue, la respiration, la nuance.
Lessel : cinq minutes, un monde… et un regret
Le finale de la Symphonie n°5 de Lessel n’est pas une curiosité poussiéreuse : c’est pétulant, nerveux, presque mordant, et l’on croit entendre passer quelques traits “polonais” dans la tournure, l’accent, la vivacité. Antonini et l’orchestre y font merveille : cohésion, énergie, sens du geste. Et surtout, cette page attise un sentiment très rare au disque : le regret immédiat que le reste de la partition soit perdu.
La prise de son : mordant, profondeur, et présence
La technique sert parfaitement le projet : image précise, contours fermes, mordant qui augmente le relief. La scène n’est pas gigantesque en largeur, mais sa profondeur rend l’orchestre crédible, stratifié, et donne aux bois une présence très parlante. Pour une musique où l’humour se niche dans les détails et les équilibres, c’est un atout majeur.

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