Louis Couperin - L'œuvre complet - Jean Rondeau

Louis Couperin - L'œuvre complet - Jean Rondeau

Un continent sonore réinventé, et probablement l’un des grands jalons du disque baroque contemporain.















Erato (10CD)
Note: 5/5



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Il est des projets qui, par leur ampleur, leur exigence et leur force intérieure, bouleversent à la fois l’auditeur et la perception que l’on avait d’un compositeur. Cette intégrale Louis Couperin menée par Jean Rondeau appartient indéniablement à cette catégorie rare. Pendant plus de douze heures, le claveciniste ressuscite un univers sonore que l’on croyait comprendre et que l’on découvre soudain dans toute sa diversité, sa luxuriance, ses contradictions. L’entreprise dépasse de loin l’idée de rassembler l’intégralité des pièces pour clavecin du mystérieux Couperin : elle veut recréer un monde, restituer des pratiques, des couleurs, des modes d’écoute et même un climat esthétique. Ce n’est pas seulement une somme ; c’est une immersion.

Le premier choc vient du son. Cinq clavecins, deux orgues, une multitude d’acoustiques qui se succèdent, toujours captées avec une précision sidérante, donnent aux œuvres une respiration naturelle qui est trop rare dans les grandes intégrales modernes. Chaque instrument semble dialoguer avec le lieu où il résonne : les réverbérations de certaines chapelles enveloppent les préludes non mesurés comme une brume, tandis que les pièces plus structurées profitent de la netteté des instruments au diapason plus puissant. Ce travail d’ingénierie sonore apporte une sensualité immédiate, presque charnelle, tant le grain des timbres, les harmoniques et même les frottements internes des mécanismes contribuent à une écoute immersive. Jamais l’esthétique française des années 1650 n’a paru aussi présente, aussi tangible.

Pour soutenir ce foisonnement acoustique, il fallait un interprète doté non seulement d’une virtuosité souple mais d’une imagination véritablement créatrice. Rondeau impose ici une conception profondément personnelle, assumant une liberté qui pourrait dérouter si elle n’était constamment soutenue par une rigueur structurelle. Ce paradoxe constitue l’un des ressorts dramatiques de cette intégrale : une apparente spontanéité, presque improvisée, qui repose pourtant sur une architecture d’une grande fermeté. Dans les préludes non mesurés, il déploie des phrasés élastiques, des respirations larges, presque vocales ; dans les danses, il ose des contrastes de tempo subtils, parfois imperceptibles, mais qui modèlent le discours comme une matière vivante. On sent, derrière chaque ornement, le désir de maintenir la tension, de ne jamais laisser la ligne s’affaisser. Cette maîtrise du temps, qui surprend sans bousculer, confère à l’ensemble une forme de continuité organique : les pièces respirent, avancent, se recomposent sous nos oreilles.

Certains puristes pourront juger ces libertés trop contemporaines, trop éloignées de la verticalité sèche que d’autres interprètes privilégient dans ce répertoire. Il est vrai que Rondeau préfère un toucher lié, un jeu plus “horizontal” qu’attendu, une manière de laisser les harmonies se fondre sans les découper méthodiquement. Mais c’est précisément ce parti pris qui donne à cette intégrale sa cohérence profonde : le clavecin cesse d’être un instrument strictement percussif pour devenir une voix, ou plutôt plusieurs voix superposées, chacune avançant avec sa propre respiration interne. Cette approche favorise une forme de narration continue, un fil dramatique qui parcourt même les pièces les plus brèves.

La dimension monumentale de l’entreprise ne se limite pas au clavecin. Rondeau élargit le cadre, mêle les pièces d’orgue, y associe des voix féminines pour les versets, convoque un ensemble de violes dont les timbres entrent en résonance avec les lignes mélodiques, et fait appel aux vents anciens – cornet, sagueboute, dulciane – pour restituer la matérialité des jeux d’anches du XVIIᵉ siècle. Ce ne sont pas de simples illustrations historiques : ces interventions redonnent à la musique une profondeur spatiale et sociale. On entend soudain ce que pouvait être un Tombeau à l’époque : une cérémonie, un geste collectif, un moment où la douleur, la pompe, la retenue et la solennité s’entremêlent. L’un des sommets de l’ensemble demeure ainsi le Tombeau de Monsieur Blancrocher, traversé d’une charge émotionnelle que l’on rencontre rarement dans ce répertoire, tant l’articulation de Rondeau y atteint une intensité presque vocale.

L’intégration d’œuvres de contemporains — Froberger, d’Anglebert, Marais, Nivers, Visée — permet de mesurer la singularité de Louis Couperin dans son contexte immédiat. Cette mise en perspective redéfinit son langage : on y perçoit une liberté presque visionnaire, une manière d’anticiper les vastes architectures de la génération suivante tout en préservant une spontanéité héritée de la tradition luthiste. Rondeau ne juxtapose pas des pièces disparates ; il construit un paysage, une dramaturgie de douze heures qui invite l’auditeur à percevoir l’évolution des styles, la circulation des formes, les tensions entre écriture et improvisation.

On pourrait regretter que l’ampleur du projet favorise un certain homogénéisme : écouter plusieurs heures d’un même interprète, aussi imaginatif soit-il, finit par imposer une continuité esthétique qui masque parfois les différences de caractère entre les pièces. Mais c’est la loi des intégrales, et Rondeau la contourne au mieux par l’alternance des instruments, des registres et des formations. Malgré cette réserve, l’ensemble possède une unité profonde qui tient moins du catalogue que de la fresque.

Il est rare qu’un coffret de cette dimension parvienne à concilier une vision artistique aussi affirmée, une maîtrise technique aussi constante, et une ambition musicologique aussi nette. Rondeau signe un geste qui réévalue notre relation à Louis Couperin autant qu’il enrichit la discographie. Au-delà de l’exploit, c’est un portrait vivant qui s’impose : celui d’un compositeur soudain plus proche, plus humain, et d’un interprète qui, en s’appropriant cette musique avec audace et respect, en révèle l’inépuisable vitalité.

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