Vanessa Wagner — Philip Glass : The Complete Piano Études

Vanessa Wagner — Philip Glass : The Complete Piano Études

Un jalon. Pas la plus documentaire ni la plus objective des intégrales, mais l’une des plus vivantes, humaines, risquées, habitées. Là où d’autres érigeaient des cathédrales, Wagner éclaire des paysages intérieurs.















InFiné
Note : 4,3/5


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Il y a les intégrales qui documentent, et celles qui recréent. Celle de Vanessa Wagner appartient sans ambiguïté à la seconde catégorie. Les Piano Études de Philip Glass, écrites sur plus de vingt ans, ne sont pas seulement des jalons techniques ou harmoniques : elles tracent une autobiographie spirituelle, un journal interne du compositeur, où chaque cellule répétitive n’est pas un motif décoratif mais un organisme vivant, soumis à métamorphoses, usures, renaissances. Les interpréter relève moins de la mécanique métronomique que d’un art du souffle, du cycle, de l’infime transformation. Et c’est précisément là que Wagner impose sa singularité.

Avant même d’aborder l’interprétation, l’oreille bute — ou s’interroge — sur l’acoustique. Enregistré en 2025 à l’Auditorium de Vincennes par Cécile Lenoir, le piano est capté dans une proximité extrême, privilégiant le grain, l’impact direct du feutre et de la corde, au détriment de la résonance naturelle de la salle. Le timbre est mat, dense, parfois feutré, comme si l’instrument était volontairement dépouillé de son halo harmonique.

La stéréo, volontairement élargie, crée un champ acoustique spectaculaire mais pas toujours cohérent, notamment dans les clusters médium-grave où l’image peut sembler distendue. Effet esthétique volontaire ou limite de captation ? Le débat est ouvert. Sur enceintes haut de gamme, le résultat révèle une présence saisissante, presque tactile, mais au casque, certains passages confinent à une impression de surexposition panoramique. L’enregistrement ne cherche donc pas à idéaliser l’espace, mais à plonger dans l’atelier pianistique — comme si l’auditeur était assis non dans la salle, mais sous le couvercle du piano.
Glass, non comme architecte mais comme poète du temps

Si l’on attend une lecture à la pulsation souveraine, hypnotique, granitique — celle qui a marqué l’imaginaire du minimalisme de la fin du XXe siècle — cette intégrale déroutera. Wagner ne joue pas Glass comme une mécanique irréfutable, mais comme un langage organique, susceptible de respirations, d’inflexions, de tensions et d’abandons. Sa lecture ne se construit pas à partir du battement, mais du phrasé.

Dès l’Étude n°1, l’approche s’affirme : les motifs ne tournent pas, ils parlent. La ligne mélodique se détache comme un récit intérieur, les cycles respirent avec un rubato qui reste sous contrôle absolu mais qui refuse toute symétrie métronomique. Cette liberté ne dissout pas la forme ; elle la dramaturgise.

L’Étude n°4 est l’un des premiers sommets : Wagner y déploie une énergie saisissante, jamais martelée mais galvanique, où la virtuosité n’est pas directive mais incandescente. La n°5, suspendue sous un ciel bas, avance avec la lenteur d’un astre qui se déplace sans bruit. Rien ici de purement minimaliste : on pense autant au dernier Liszt méditatif qu’à un nocturne spectral dévêtu de son romantisme décoratif.

La n°6, avec son feu d’artifice d’arpèges et de figures tournoyantes, met en lumière l’une des qualités essentielles de Wagner : son contrôle de la répétition dynamique. Chaque reprise mutile légèrement la précédente, la déplace, la ré-oxyde. Quant à l’Étude n°7, étirée sur plus de douze minutes, elle devient un véritable récit d’ascension, construit par micro-additions successives, dont Wagner fait un monolithe non pas immobile, mais en mutation perpétuelle.

Le deuxième cahier des Études s’éloigne des chemins les plus balisés de la rhétorique glassienne. Les harmonies s’aiguisent, les syncopes se jouent de l’attente, les climats alternent entre ironie et clair-obscur. Ici, Wagner semble totalement chez elle : elle rit presque dans les Études 13 et 14, où l’on perçoit une jubilation rythmique très personnelle, un sens du jeu qui désamorce toute forme d’académisme.

Et puis survient l’Étude n°17, l’un des grands moments du cycle. L’écriture, plus ample, plus ouverte, plus lyrique, offre à Wagner un terrain idéal. Elle la joue sans pudeur excessive, dans un élan qui frôle l’absolue sincérité romantique. Ce n’est plus du minimalisme, c’est du chant nu, traversé par une ardeur verticale, un surgissement émotionnel assumé.

L’Étude n°20 referme le voyage dans un climat d’introspection qui ne regarde plus vers la virtuosité, mais vers l’essentiel : réduire pour mieux révéler. Dans cette conclusion quasi philosophique, Wagner atteint une forme d’épure intense, un discours sans ornement, mais saturé d’intériorité.

Ce que fait Wagner n’est pas seulement jouer Philip Glass : c’est réinscrire ses Études dans une lignée pianistique historique. On entend, parfois en filigrane, des filiations avec Chopin (pour l’art du rubato contrôlé), Liszt (pour l’arc tendu et la flamboyance), Debussy (pour le sens des couleurs tamisées), ou même Ligeti (pour l’architecture des variations infimes).

Là où certaines lectures placent Glass dans un mausolée minimaliste — répétitif, hiératique, dé-individualisé — Wagner le ramène dans une tradition interprétative et expressive, où le geste personnel n’est pas un écart mais une nécessité ontologique.
Un disque imparfait, essentiel

Tout ici ne fera pas l’unanimité. Les puristes du minimalisme répétitif pourront reprocher un discours trop mobile, trop incarné, trop « romantisé ». Les audiophiles les plus puristes pourront discuter les choix de captation, et regretter un piano trop proche, une stéréo trop large, un manque d’air autour de l’instrument.

Mais l’histoire du disque est faite d’objets qui ne cherchent pas l’unanimité, seulement la vérité. Et cette version, avec ses angles, ses partis pris, ses prises de risques, ses masques retirés, touche à une forme de vérité artistique rare.

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