Rolf Lislevand - Libro Primo - Archiluth & Chitarrone
Rolf Lislevand - Libro Primo - Archiluth & Chitarrone
Un enregistrement magistral, l’un des plus beaux disques de luth et de théorbe des dernières années, entre érudition et poésie, tradition et invention.
ECM 2848
Note: 4,9/5
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Dans l’univers discographique de Rolf Lislevand, Libro Primo s’impose comme un jalon aussi intime que magistral : un disque de solitude créatrice, enregistré dans une grange norvégienne transformée en studio, où l’artiste, retiré du tumulte de l’après-pandémie, retrouve ses fondamentaux. Depuis plus de trente ans, Kapsberger est l’axe magnétique de son parcours, et ce nouvel album sonne comme une lettre adressée, non à un compositeur du passé, mais à un compagnon d’atelier.
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Dans l’univers discographique de Rolf Lislevand, Libro Primo s’impose comme un jalon aussi intime que magistral : un disque de solitude créatrice, enregistré dans une grange norvégienne transformée en studio, où l’artiste, retiré du tumulte de l’après-pandémie, retrouve ses fondamentaux. Depuis plus de trente ans, Kapsberger est l’axe magnétique de son parcours, et ce nouvel album sonne comme une lettre adressée, non à un compositeur du passé, mais à un compagnon d’atelier.
La durée étonnamment courte du disque fait tiquer un peu. Pourtant, en assumant cette concision, Lislevand propose un objet musical d’une grande cohérence, presque un seul mouvement, où l’on traverse un paysage d’intimité, de clair-obscur et d’improvisation. La transition entre les pièces — qu’elles soient de Kapsberger, Foscarini, Gianoncelli, Ortiz, Piccinini, ou de Lislevand lui-même — est si fluide qu’on en oublie les frontières.
La Corrente de Gianoncelli, encadrée par deux toccatas de Kapsberger, constitue l’un des exemples les plus parlants de cette architecture subtile : une respiration parfaitement calculée, un pont invisible entre deux mondes.
L’alternance entre archiluth et chitarrone, plus qu’une simple variation de couleur sonore, devient la véritable dramaturgie du programme. Lislevand unifie les deux instruments en adoptant pour l’archiluth un accord plus proche du chitarrone, choix profondément réfléchi qui permet de naviguer sans rupture entre les esthétiques « post-prima prattica ».
Le résultat est un camaïeu sonore où résonances, basses prolongées et attaques perlées composent une même palette expressive.
Dès la Toccata terza, on retrouve cette autorité tranquille qui lui est propre : phrasé souple, appuis nets, contrôle absolu de l’agogique. Lislevand sait rendre justice à l’audace harmonique de Kapsberger sans jamais figer le discours.
La Tasteggiata de Foscarini dévoile l’autre versant de son art : un jeu voluptueux, où chaque nuance respire et où l’hédonisme sonore se glisse dans les moindres interstices du texte.
La Toccata sesta, précédée d’une introduction improvisée dont l’équilibre ne serait soutenable sous aucune autre main, confirme ce mélange unique d’érudition et d’instinct.
On loue ce mélange de liberté contrôlée, cette capacité à faire vibrer une partition comme une improvisation continue, à déclamer autant qu’à jouer. On peut regretter une inventivité moins flamboyante que dans ses enregistrements d’ensemble plus anciens : ici, pas de démonstration, pas d’effet. L’esthétique est celle de l’intériorité, presque de la confession musicale.
La Passacaglia al mio modo, pièce originale de Lislevand, divise légèrement : œuvre-palimpseste intégrant des échos de Strozzi, Monteverdi, Bach et même certaines intuitions harmoniques contemporaines, elle assume son rôle de manifeste esthétique.
On y a perçu, non sans malice, une brève réminiscence du contre-sujet fugué de la Neuvième de Beethoven — une liberté que l’on goûtera ou non selon sa sensibilité. Pour certains, l’inspiration mélodique vacille légèrement sur la durée ; pour d’autres, l’œuvre s’intègre idéalement dans un programme pensé comme un seul paysage sonore. D’aucuns auraient souhaité davantage de Kapsberger ; d’autres saluent cette respiration moderne comme un trait de génie.
L’enregistrement ECM opte pour une proximité presque intrusive, captant attaques, frottements et respirations comme sous une loupe. Les résonances, rejetées légèrement en arrière-plan, enveloppent la scène d’un halo irréel.
L’image manque parfois de naturel, mais gagne en impact : pour certains, c’est une révélation, pour d’autres un choix trop radical. Une chose est sûre : cette esthétique sonore donne au disque un caractère unique, immédiatement reconnaissable, presque charnel.
On reste admiratif: virtuosité discrète, sens incomparable du rythme, capacité à rendre vivante une musique vieille de quatre siècles. Quelques réserves sur la durée et la pièce finale, mais un consensus sur l’essentiel : ce disque est une leçon d’interprétation, un voyage intérieur d’une intensité rare.
Avec Libro Primo, Rolf Lislevand ne cherche pas à éblouir : il invite à écouter autrement. C’est un disque de maturité, de concentration, de lumière tamisée. Un album que l’on ne consomme pas, mais que l’on habite.

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