Georg Philipp Telemann – Concertos pour violon, ouvertures, suites, fantaisie… Isabelle Faust – Akademie für Alte Musik Berlin – Ute Hartwich, Bernhard Forck

Georg Philipp Telemann – Concertos pour violon, ouvertures, suites, fantaisie…  Isabelle Faust – Akademie für Alte Musik Berlin – Ute Hartwich, Bernhard Forck

Rarement Telemann aura paru aussi moderne, aussi vivant, aussi indispensable.Un disque lumineux, spirituel et sensuel : la quintessence d’un art libre et joyeux.















Harmonia Mundi HMM 902756
Note: 5/5


Accéder à la chaîne Altea Media I Love TV

On a souvent dit de Georg Philipp Telemann qu’il fut un caméléon musical. Cette formule, trop commode, masque la profondeur d’un compositeur dont la curiosité fut insatiable et l’intelligence stylistique hors du commun.
Dans ce nouvel enregistrement, Isabelle Faust et l’Akademie für Alte Musik Berlin réhabilitent un Telemann multiple, inventif, et d’une vitalité contagieuse. Loin de tout dogmatisme, leur approche restitue la dimension conversationnelle de cette musique : un art de l’échange, du clin d’œil, du verbe et de l’humour.

Le parcours de ce disque est à l’image du compositeur : libre et varié.
On y retrouve l’Ouverture-Suite en si mineur TWV 55:h4, deux Concertos pour violon (TWV 51:A4 « Les Rainettes » et TWV 51:a1), le Concerto pour violon, trompette et violoncelle TWV 53:D5, la Sonate pour trompette TWV 44:1, la Suite “Gulliver’s Travels” TWV 40:108 pour deux violons, une Fantaisie pour flûte, et même un canon de Quantz en guise d’épilogue.
Ce panorama révèle un Telemann qui absorbe et transcende toutes les écoles : la noblesse française, la verdeur italienne, la rigueur allemande.

Dès les premières mesures de l’Ouverture-Suite, on est saisi par la majesté du geste et la précision du discours. Le prélude fugué expose avec élégance les échanges entre le violon solo et l’orchestre, dans une clarté contrapuntique exemplaire. La « Réjouissance », d’un éclat jubilatoire, puis la « Rodomontade » – clin d’œil ironique au chevalier vantard d’Arioste – sont menées tambour battant, dans un théâtre sonore plein de verve. Faust y mêle panache et fantaisie, sans jamais perdre le contrôle du phrasé.

Le Concerto en la majeur TWV 51:A4, dit « Les Rainettes », est l’un des moments de grâce du programme. Telemann y déploie son art de la mimèsis sonore : pizzicati, glissements et effets d’écho évoquent les chants d’amphibiens avec un humour délicieusement baroque. L’Akamus y trouve une cohésion souple, un équilibre parfait entre précision rythmique et liberté de respiration. Faust, dans son dialogue avec le continuo, parvient à concilier la virtuosité et l’esprit de jeu, rappelant que cette musique, avant d’être démonstrative, est avant tout une conversation animée entre complices.

Le Concerto en la mineur TWV 51:a1 révèle une tout autre facette du compositeur : un ton grave, presque opératique. L’Adagio central est d’une beauté suspendue, à la fois sombre et apaisée. Faust y déploie un archet d’une densité expressive rare, creusant la ligne sans la charger, donnant à chaque silence une résonance intérieure. Le Presto final, d’une intensité fébrile, clôt cette page sur une énergie qui évoque le Vivaldi le plus ardent, sans perdre la souplesse ni la précision métrique propres à Telemann.

L’Akademie für Alte Musik Berlin, formation pionnière du baroque européen, se distingue ici par un style d’une intelligence collective admirable. Rien n’est figé, rien n’est appliqué : la direction partagée entre Bernhard Forck et les solistes instaure une écoute constante.
Dans la Sonate pour trompette TWV 44:1, la soliste Ute Hartwich trouve une sonorité d’une douceur inattendue. La trompette baroque, souvent associée à la pure brillance, se fond ici dans un tissu instrumental lumineux, servi par une basse continue agile et respirante. Le Largo d’allure italienne possède une grâce pudique ; le Vivace, un rebond mesuré, sans dureté ni clinquant.

L’ingéniosité de la Suite “Gulliver’s Travels” pour deux violons sans basse clôt le disque sur une note d’esprit. Telemann y miniaturise le monde : les danses lilliputiennes en 3/32 côtoient les gigues des géants en 24/1, absurdes et cocasses. Faust et Forck s’y amusent visiblement, faisant de cette curiosité littéraire un véritable exercice de style où précision et humour se répondent.

Ce qui frappe tout au long de l’écoute, c’est l’équilibre atteint entre érudition et spontanéité. Faust et ses partenaires ne plaquent jamais un concept musicologique sur ces œuvres : ils en font jaillir la fraîcheur, la sensualité, la verve.
Leur lecture s’inscrit dans une esthétique du plaisir éclairé : une connaissance intime du style baroque mise au service d’une liberté de ton assumée. Loin des exécutions compassées, cette interprétation assume la théâtralité, le sourire et la fantaisie inhérents à Telemann.

La prise de son, ample et transparente, valorise cette approche : on perçoit la respiration collective, la chaleur du violon solo parfaitement intégré à l’orchestre, les harmoniques claires, les graves souples du continuo. L’acoustique de la Villa Siemens à Berlin contribue à ce naturel sonore qui caractérise les plus beaux enregistrements du label Harmonia Mundi.

Cet enregistrement s’impose comme l’un des plus accomplis jamais consacrés au violon télémanien. Il réussit à faire entendre, derrière la réputation de prolixité du compositeur, une inventivité continue, un sens de la forme et une profondeur émotionnelle que seule une telle intelligence d’interprétation pouvait révéler.
Isabelle Faust, d’une élégance jamais affectée, d’une virtuosité toujours musicale, s’affirme ici non seulement comme une grande violoniste baroque, mais comme une conteuse d’histoires, attentive à chaque détail du discours.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Manon Papasergio - Per la viola bastarda - Manon Papasergio, basse de viole - Angélique Mauillon, harpe - Yoann Moulin, clavecin & orgue/positif - Clémence Niclas, soprano

Leif Ove Andsnes & Bertrand Chamayou - Schubert 4 Hands - Fantaisie D 940 - Allegro D 947 « Lebensstürme » - Fugue D 952 - Rondo D 951

Giacomo Puccini – Tosca • Eleonora Buratto (Tosca) • Jonathan Tetelman (Cavaradossi) • Ludovic Tézier (Scarpia) • Orchestra e Coro dell'Accademia Nazionale di Santa Cecilia • Daniel Harding