Haydn 2032, Vol. 19: Trauer Joseph Haydn, Arvo Pärt, Samuel Scheidt - Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini
Haydn 2032, Vol. 19: Trauer Joseph Haydn, Arvo Pärt, Samuel Scheidt - Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini
Dix-neuvième étape du vaste projet Haydn 2032, ce volume intitulé Trauer explore le versant sombre, funèbre et tendu de Haydn, autour des Symphonies n°44, n°52 et 108. Giovanni Antonini et Il Giardino Armonico y déploient une lecture incisive, tendue, parfois abrasive, mais d’une cohérence dramaturgique remarquable. Les ajouts de Pärt et Scheidt ne relèvent pas du simple complément : ils élargissent la notion de deuil vers une méditation spirituelle et historique. Un disque exigeant, puissamment caractérisé, qui confirme l’importance de cette intégrale dans l’histoire récente du disque haydnien.
Alpha Classics ALPHA1101
Note: 4,5/5
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Le projet Haydn 2032 avance désormais avec une forme d’évidence tranquille. Commencé en 2014, ce vaste parcours conçu pour accompagner le compositeur jusqu’au tricentenaire de sa naissance n’a jamais été une intégrale ordinaire. Chaque volume propose un angle, une constellation, une dramaturgie. Avec Trauer, dix-neuvième jalon de l’entreprise, Giovanni Antonini et Il Giardino Armonico abordent l’un des territoires les plus graves de Haydn : celui du deuil, de l’énergie inquiète, du clair-obscur, mais aussi de la tension dramatique contenue dans la forme classique elle-même.
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Le projet Haydn 2032 avance désormais avec une forme d’évidence tranquille. Commencé en 2014, ce vaste parcours conçu pour accompagner le compositeur jusqu’au tricentenaire de sa naissance n’a jamais été une intégrale ordinaire. Chaque volume propose un angle, une constellation, une dramaturgie. Avec Trauer, dix-neuvième jalon de l’entreprise, Giovanni Antonini et Il Giardino Armonico abordent l’un des territoires les plus graves de Haydn : celui du deuil, de l’énergie inquiète, du clair-obscur, mais aussi de la tension dramatique contenue dans la forme classique elle-même.
Ce qui frappe d’abord, c’est la maturité du projet. Les premiers volumes pouvaient parfois donner le sentiment d’une volonté presque militante de secouer l’image du “père de la symphonie”, d’arracher Haydn à toute bienséance aimable. Ici, l’approche demeure tranchante, mais elle s’est densifiée. Antonini ne cherche plus seulement l’effet de surprise, l’urgence, le nerf. Il les inscrit dans un geste plus ample, plus grave, plus habité. La cohérence thématique du programme, typique de la série, apparaît ici particulièrement convaincante : Haydn est entouré de Pärt et de Scheidt non pour créer une curiosité de catalogue, mais pour faire circuler l’idée de deuil à travers plusieurs temporalités musicales.
La Symphonie n°52 en ut mineur ouvre un univers de tension sèche, de conflit et d’instabilité. Elle est l’une des partitions les plus sombres de Haydn, et Antonini en saisit immédiatement la charge dramatique. Le discours est nerveux, sans lourdeur, avec des attaques franches, des cordes incisives et des cors qui semblent parfois ferrailler au cœur même de la texture orchestrale. Le Sturm und Drang n’est pas ici un vernis historique, mais une manière de faire jaillir les contrastes, les angles, les ruptures, les accents presque violents du langage haydnien. On entend une musique en tension, jamais décorative, jamais installée dans le confort.
Les forces d’Il Giardino Armonico — quinze archets, trois bois, deux cuivres — donnent à cette interprétation une concentration remarquable. La formation n’a rien de massif, mais elle possède une densité d’impact qui tient à la netteté de l’articulation et à la présence physique du son. Les cordes, très en avant, ont un grain volontairement abrasif, presque rugueux par moments, qui pourra surprendre les auditeurs attachés à une image plus ronde ou plus classique de Haydn. Mais cette verdeur fait partie intégrante de la vision d’Antonini : elle met en relief la nervosité interne de la partition, son caractère expérimental, sa tension dramatique.
La prise de son, réalisée au Kulturzentrum Gustav Mahler de Toblach, accompagne cette esthétique avec beaucoup de précision. Elle privilégie les cordes, les violons surtout, qui dominent nettement la scène sonore. Les hautbois, le basson et les cors restent plus en retrait, ce qui peut limiter la profondeur orchestrale, mais renforce aussi cette sensation de frontalité nerveuse, presque théâtrale. Le résultat n’est pas enveloppant au sens traditionnel ; il est direct, incisif, proche, avec des attaques qui semblent parfois surgir à bout portant. La technique est très maîtrisée, même si l’équilibre instrumental, volontairement tendu vers les cordes, pourra paraître un peu moins naturel à certains.
Placée après la Symphonie n°52, la page de Pärt, Da pacem Domine, agit comme une suspension glacée du temps. Écrite en 2004 en hommage aux victimes des attentats de Madrid, elle trouve ici une place d’une intelligence rare. Antonini en donne une lecture sans vibrato, aux teintes froides, presque minérales. Après la tension haydnienne, cette musique ouvre un espace de dépouillement et de mémoire. Le deuil n’est plus théâtre, ni conflit, ni tension formelle : il devient prière immobile, lente condensation du silence. Le rapprochement avec Haydn pourrait sembler artificiel ; il se révèle au contraire profondément juste, car il éclaire par contraste les bouffées de déploration qui traversent les symphonies.
La Symphonie n°44 en mi mineur, dite Trauer, occupe naturellement le centre affectif du disque. Son surnom, posthume, fut associé à l’œuvre lors d’une exécution en hommage au compositeur après sa mort. Mais Antonini ne cède jamais à une lecture funèbre conventionnelle. Il évite le pathos, refuse l’alourdissement, et préfère faire entendre une gravité mobile, inquiète, presque fébrile. L’atmosphère générale de l’œuvre demeure plus lumineuse qu’on ne pourrait l’attendre d’après son surnom, mais cette lumière est constamment traversée de zones d’ombre.
Le premier mouvement avance avec une énergie dramatique qui ne se relâche jamais. Les syncopes, les brusques changements d’humeur, les lignes tendues des cordes, tout concourt à faire de cette lecture une sorte de théâtre intérieur. Antonini excelle à faire surgir les aspérités sans rompre la ligne. Le Menuet, placé en deuxième position — rareté que l’on retrouvera aussi dans la Symphonie n°108 — possède une tension contrapuntique remarquable. La danse n’est jamais simplement décorative : elle devient architecture, presque rituel.
L’Adagio de la Trauer est sans doute le moment le plus délicat à réussir. Trop lent, il deviendrait cérémonie ; trop expressif, il glisserait vers une douleur anachroniquement romantisée. Antonini choisit la retenue. La phrase respire, mais reste tenue ; la douleur n’est jamais soulignée, seulement contenue. C’est précisément cette pudeur qui donne au mouvement sa force. Le deuil, ici, n’est pas une plainte ouverte, mais une intériorisation. Le Finale, tendu, nerveux, presque impitoyable, refuse toute consolation facile. Haydn ne referme pas la blessure : il la transforme en mouvement.
La très brève Symphonie n°108, qui fut à l’origine une partita écrite pour la mort du prince Paul Anton Esterházy, prolonge cette méditation funèbre sous une autre forme. Plus ramassée, moins célèbre, elle n’en est pas moins passionnante dans ce contexte. Comme la n°44, elle présente un menuet en deuxième position, détail formel qui renforce le jeu de correspondances voulu par le programme. Son finale, échevelé, bondissant, presque diabolique dans son staccato, rappelle par instants les picorements spirituels et acérés de La Poule. Antonini y trouve un équilibre savoureux entre élégance, humour noir et virtuosité sèche.
Avant cette symphonie, la Paduana dolorosa a 4 voci de Samuel Scheidt joue un rôle de trait d’union d’une grande finesse. Elle replace l’idée de deuil dans une profondeur historique antérieure à Haydn, du côté d’une danse stylisée, grave, presque archaïque. Ce choix est caractéristique de l’intelligence du projet Haydn 2032 : les compléments ne sont jamais de simples ornements, mais des miroirs. Ils permettent d’entendre Haydn autrement, de le situer dans une généalogie expressive plus vaste, entre mémoire ancienne, spiritualité contemporaine et théâtre classique.
Face à d’autres approches plus dramatisées, notamment celles qui ont pu privilégier un Haydn sombre, volontiers brutal, Antonini se distingue par un équilibre désormais plus riche. Les attaques restent tranchantes, mais les arrière-plans sont plus travaillés qu’on ne pourrait le croire au premier abord. La dramatisation est grave, certes, mais elle ne se réduit pas à un effet de surface. Il y a dans cette lecture une fusion rare entre la direction et l’orchestre : les musiciens d’Il Giardino Armonico semblent faire corps avec chaque inflexion, chaque accent, chaque silence. La virtuosité n’est jamais gratuite ; elle est une manière de penser la forme.
On pourra bien sûr discuter certains partis pris. La prédominance des violons dans l’image sonore, le grain abrasif des cordes, la relative mise en retrait des vents et des cors dans la perspective acoustique donnent parfois au disque un profil très frontal. Ceux qui aiment un Haydn plus chaleureux, plus chambriste ou plus aéré pourront trouver l’esthétique d’Antonini un peu tendue, presque volontairement ascétique. Mais ce serait aussi méconnaître la logique du volume. Trauer n’est pas conçu pour séduire par la rondeur : il cherche la netteté, la tension, l’incision, la concentration.
C’est précisément ce qui fait la valeur de cette parution. Haydn y retrouve une dangerosité expressive que l’habitude d’écoute tend parfois à neutraliser. On redécouvre un compositeur de l’instabilité, de l’imprévisible, de l’énergie comprimée, capable de faire naître une profondeur tragique sans jamais sortir du cadre classique. Antonini ne plaque pas sur Haydn une noirceur extérieure ; il révèle celle qui travaille déjà la musique de l’intérieur.
Avec ce dix-neuvième volume, Haydn 2032 confirme qu’il est désormais l’un des grands projets discographiques de notre temps. Non parce qu’il offrirait une version définitive de ces symphonies — aucune intégrale ne le peut vraiment — mais parce qu’il impose une vision cohérente, exigeante, reconnaissable, qui oblige à réentendre Haydn avec des oreilles neuves. Trauer est l’un des volumes les plus forts du cycle : moins immédiatement aimable que d’autres, plus austère peut-être, mais d’une intelligence de construction et d’une intensité interprétative remarquables.
Un disque pour mélomanes curieux, exigeants, prêts à accepter un Haydn rugueux, tendu, dramatique, parfois glacé, mais profondément vivant.

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