Le Grand Embrasement - Music for a Mad King - Into the Winds

Le Grand Embrasement - Music for a Mad King - Into the Winds

Une réalisation majeure, exigeante et remarquablement pensée, qui conjugue rigueur historique, souffle dramaturgique et excellence instrumentale. Quelques choix narratifs très affirmés pourront diviser, mais ils font aussi la singularité et la force de ce disque, désormais incontournable pour les mélomanes avertis.















Ricercar RIC476
Note : 4,5 / 5


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Avec Le grand embrasement, Into the Winds propose une lecture ambitieuse et profondément réfléchie des musiques de la fin du XIVᵉ et du début du XVᵉ siècle, conçue comme une chronique sonore du règne de Charles VI. Loin d’une simple juxtaposition de pièces rares, l’album s’impose comme un véritable récit musical, où chaque œuvre participe à l’évocation d’un pouvoir fragilisé, d’un royaume en crise et d’un langage artistique en pleine mutation.

Dès les premières fanfares, notamment Tuba Gallicalis, l’ensemble installe une énergie de proclamation solennelle, évoquant sans détour le couronnement du jeune souverain en 1380. Les busines et la trompette à coulisse y déploient une éclatante rigueur rythmique, immédiatement contrebalancée par des pages plus retenues comme Bobik Blasen, dont la tension contenue suggère déjà l’instabilité à venir. Cette alternance, qui structure l’ensemble du programme, confère au disque une respiration dramaturgique constante.

Into the Winds excelle particulièrement dans les œuvres liées à l’ars subtilior, où la complexité contrapuntique pourrait facilement basculer dans l’opacité. Je ris, je chante, je m’esbas impressionne par la clarté de ses lignes, rendues lisibles grâce à un travail minutieux sur les attaques et le phrasé, tandis que Quiconques veut d’amours joïr et Je suis celuy qui veul toudis servir révèlent une délicatesse presque introspective, soutenue par le velouté des flûtes douces. Ici, l’ensemble évite toute surcharge expressive, laissant la subtilité de l’écriture produire son propre effet.

À l’inverse, les pièces de circonstance prennent une dimension quasi théâtrale. Nova vobis gaudia, avec ses reprises mélodiques portées par les anches et les percussions, exprime une joie collective à la fois contrôlée et communicative, tandis que Pour une fois et pour toute ma vye joue sur la variation rythmique pour renouveler constamment le discours. Le sommet dramatique du disque est sans doute atteint avec Carole d’Azincourt, où la petite flûte et les chalemies, délicatement rythmées par le tambour, évoquent avec une troublante légèreté la catastrophe militaire qui décima la noblesse française.

La fin du parcours, consacrée à la disparition du souverain et aux conséquences politiques de son règne, se teinte d’une gravité nouvelle. Les pages de Johannes Lantins et d’Oswald von Wolkenstein, plus harmoniquement audacieuses, semblent déjà tourner le regard vers la Renaissance. Dans Depuis un peu un joyeux parlement, les diminutions restent souples, jamais démonstratives, tandis que le motet Summe Summy, tu patris unice / Summa Summy, tu matris filii, avec ses effets de hoquet caractéristiques, rappelle combien cette musique reste ancrée dans l’esthétique médiévale, tout en annonçant des évolutions à venir.

La réussite de l’album tient aussi à la cohérence instrumentale de l’ensemble. Les vents anciens et les percussions ne cherchent jamais l’effet pittoresque ; ils forment un tissu sonore homogène, au service d’une narration implicite mais lisible. La prise de son, réalisée à l’église Notre-Dame de Centeilles, soutient cette approche par une image équilibrée, où chaque plan reste clairement défini sans sacrifier la fusion des timbres.

Certes, le choix d’un parcours aussi fortement narratif impose une écoute attentive et continue, et certains auditeurs pourront regretter que certaines pièces ne soient pas laissées à une contemplation plus autonome. Mais c’est précisément cette exigence qui fait la singularité de Le grand embrasement. Into the Winds ne propose pas un musée sonore, mais une vision incarnée et engagée de la musique médiévale, envisagée comme un art du temps long, du conflit et de la transformation.

Par son intelligence de conception, la qualité de son interprétation et la richesse de son propos, cet enregistrement s’impose comme une référence récente du répertoire médiéval tardif, capable de séduire les mélomanes avertis en quête d’une écoute à la fois exigeante, historique et profondément musicale.

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